‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 132 sur 135 · DES PERSONNES DES VERBES FRANÇOIS · texte numérisé non relu

DES PERSONNES DES VERBES FRANÇOIS

ET DE l'orthographie »

Tu n'abuseras des personnes des verbes, mais les feras servir selon leur naturel, n'usurpant les unes pour les autres, comme plusieurs de noslre temps. Exemple en la première personne, y'aWoy, elnon J'ailois, il alloit ; si ce n'est aux verbes anomaux, desquels nous avons grand quantité eu nostre langue, comme eu toutes autres, et cela nous donne à cognoistre que le peuple ignorant à fait les langages, et non les sçavants ; caries doctes n'eussent jamais tant créé de monstres en leur langue, qui se doit si sainctement honorer. Ils n'eussent jamais dit sum^ es, est, mais plustot, sîini, sis^ sit ; et n'eussent dit bonus, melior, optimus, ains iomis, honioi', bonissimus ;

' Lea édit. posth. portent : Orthographe.

mais, ayant trouvé desja les mots faits par le peuple, ils ont esté contraints d'en user pour donner à entendre plus facilement au vulgaire leurs conceptions, par un langage desja receu.Tu pourras, avecques licence, user de la seconde personne pour la première, pourveu que la personne se finisse par une voyelle ou diphthongue, et que le mot suivant s'y commence, à fin d'éviter un mauvais son qui te pourroit offenser, comme fallois à Tours, pour dire j'alloy à Tours ; je parlois à Madame, pour je parloy à Madame, et mille autres semblables, qui te viendront à la plume en composant. Tu pourras aussi adjouster, par licence, une 5 à la première personne, pourveu que la ryme du premier vers le demande ainsi. Exemple :

Puisque le roy fait de si bonnes loix, Pour tou profit, ô France, je voudrois Qu'on les gardast...

Tu ne rejetteras point les vieux verbes Picard, comme wudroye pour voudroy, aimeroye, diroye, feroye; car plus nous aurons de mots en nostre langue, plus elle sera parfaicte, et donnera moins de peine à celuy qui voudra pour passe-temps s'y employer. Tu diras, selon la contrainte de ton vers, or, ore^ores, adoncq, adoncque, adoncques^avecq', avecques, et mille autres que sans crainte tu trancheras et allongeras ainsi qu'il te plaira, gardant tousj ours une certaine mesure consultée par ton aureille, laquelle est certain juge de la structure des vers, comme l'œil de la peinture des tableaux. Tu éviteras toute orthographie superflue et ne mettras aucunes lettres en tels mots si tu ne les profères ; au moins lu en useras le plus sobrement que tu pourras en alleudant meil-

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leure reformation; tu escriras écrire et, non escripre ; deux, et non cieulx. Tu pardonneras eucores à nos 2;, jusques à tant qu'elles soient remises aux lieux où elles doivent servir, comme en roze, choze, espome, et mille autres. Quant au Â, il est très-utile en nostre langue, comme en ces mots : Mr, Aalité, Mutité, kaçuet, Mbaret, et non le c, qui tantost occupe la force d'un A, tantost d'une s, selon qu'il a pieu à nos prédécesseurs ignorans de les escrire, comme France, pour Franse ; et si on te dit qu'on prononceroit Franze, tu respondras que la lettre 5 ne se prononce jamais par un z. Autant eu est-il de nostre g, qui souventesfois occupe si misérablement \i consone, comme en langage, pour langaje. Autant en est-il de nostre q, et du c, lesquels il faudroit totalement oster, d'autant que le h, qui est le des Grecs, peut en nostre langue servir sans violence en lieu du q et du c. Il faudroit encores inventer des lettres doubles à l'imitatiou des Espagnols, de ill, et de gn, pour bien prononcer orgueilleux, monseigneur, et reformer, ou la plus grand part, notre a, h, c, lequel je n'ay entrepris pour le présent, t'ouvrant par si peu d'escriture la cognoissance de la vérité de l'orthographie et de la Poésie que tu pourras plus amplement pratiquer de toy-mesme, comme bien nay, si tu comprens ce petit Abbregé, lequel en faveur de toy a eslé en trois heures commencé et achevé. Joinct aussi que ceux qui sont si grands maistres de préceptes, comme Quinlilian, ne sont jamais volontiers parfaits en leur mestier. Je te veux encore advertir de n'ecorcher point le Latin , comme nos devanciers qui ont trop sottement tiré des Romains une infinité de '/ocables estrangers, veu qu'il y en avoit d'aussi

bous en nostre propre langage. Toutesfois tu ne le desdaigneras s'ils sont desja receus et usitez d'un chacun ; tu composeras hardiment des mots à l'imitation des Grecs et Latins, pourveu qu'ils soient gracieux et plaisaus à l'aureille, et n'auras soucy de ce que le vulgaire dira de toy, d'autant que les poètes, comme les plus hardis, ont les premiers forgé et composé les mots, lesquels pour estre beaux et significatifs ont passé par la bouche des orateurs et du vulgaire, puis finablement ont esté receus, louez et admirez d'un chacun. J'ay entendu par plusieurs de mes amis, que si ceux qui se mesloient de la Poésie les plus estimez en ce mestier du temps du feu roy François et Henry, eussent voulu sans envie permettre aux nouveaux une telle liberté, que nostre langue en abondance se feust en peu de temps égallée à celle des Romains et des Grecs. Tu tourneras les noms propres des anciens à la terminaison de ta langue, autant qu'il se peut faire, à l'imitation des Romains, qui ont approprié ce qu'ils ont peu des Grecs à leur langue latine, comme 'OSusaeuç, Uhjsses, Ulysse, ou pour syncope Ulys; AyjXkzûi, Achilles, Achille; Upa-A^, Hercules^ Hercule, ou Hercul; MeveXeco?, Menelaus, Menelas; Ni/.ôX£wç, Mcolaus, Nicolas. Les autres sont demeurez en leur première terminaison, comme Agamemnon, Hector, Paris, et plusieurs autres que tu pourras par-cy, par-là trouver en la lecture des au theurs. Tu ne desdaigneras les vieux mots françois, d'autant que je les estime tousjours en vigueur, quoy qu'on die, jusques à ce qu'ils ayent fait renaistre en leur place, comme une vieille souche, unrejetton; et lors tu te serviras du rejetlon et non de la souche, laquelle fait aller toute sa svibstanceà son petit enfant, pour le

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faire croistre et finablemeutreslablir en son lieu. De tous vocables quels qu'ils soient, en usage ou hors d'usage, s'il reste encores quelque partie d'eux, soit en nos verbe, adverbe, ou participe, tu le pourras par bonne et certaine analogie faire croistre et multiplier, d'autant que nostre langue est encores pauvre, et qu'il faut mettre peine, quoy que murmure le peuple, avec toute modestie, de l'enrichir et cultiver. Exemple des vieux mots : puisque le nom de verve nous reste, tu pourras faire sur le nom le verbe verve)', et l'adverbe vervement; sur le nom d'essoine, essoiner, essoinement, et mille autres tels; et quand il n'y auroit que l'adverbe, tu pourras faire le verbe et le participe librement et hardiment; au pis aller tu le cotteras en la marge de ton livre, pour donner à entendre sa signification; et sur les vocables receus en usage comme pays, eau, feu, tu feras payser, ever, fover, evement, fovement ; et mille autres tels vocables qui ne voyent encores la lumière, faute d'un hardy et bienheureux entrepreneur.

Or si je cognois que cest Abbregé te soit agréable, et utile à la postérité, je te feray un plus long discours de nostre Poésie, comme elle se doit enrichir, de ses parties plus nécessaires, du jugement qu'on en doit faire, si elle se peut régler aux pieds des vers latins et grecs ou non, comme il faut composer des verbes fréquentatifs, inchoatifs, des noms comparatifs, superlatifs et autres tels ornemens de nostre langage pauvre et manque de soy ; et ne se faut soucier, comme je l'ay dit tant de fois, de l'opinion que pourroit avoir le peuple de tes escrits, tenant pour règle toute asseurée qu'il vaut mieux servir à la vérité qu'à l'opinion du peuple, qui ne veut sçavoir

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sinon ce qu'il void devant ses yeux, et croyant à crédit, pense que nos devanciers estoientplus sages que nous, et qu'il les faut totalement suivre, sans rien inventer de nouveau, en cecy faisant grand tort à la bonne nature laquelle ils pensent pour le jourd'huy estre brehaigne et infertile en bons esprits, et que dès le commencement elle a respandu toutes ses vertus sur les premiers bommes, sans avoir rien retenu en espargne, pour donner comme mère très-liberale à ses enfans, qui dévoient naistre après au monde par le cours de tant de siècles avenir.

FhN DES œuVUES CHOISIES DE PIERRE DE RONSARB

Pages.

Avertissement pour la présente édition i

Préface de l'édition de 1828 vu

Notice sua Ronsard ix

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