‹ Œuvres choisies. Avec notice, notes et commentairesChapitre 83 sur 135 · DE L ELECTION DE SON SEPULCHRE · texte numérisé non relu

DE L ELECTION DE SON SEPULCHRE

Antres, et vous, fontaines.

De ces roches hautaines Qui tombez contre-bas D'un glissant pas ;

Et vous, forests et ondes Par ces prez vagabondes.

Et vous, rives et bois, Oyez ma vois.

« Éd. P. Bl., t. II, p. 238.

Quand le ciel et mon heuro Jugeront que je meure, Ravi du beau séjour Du commun jour ;

Je defeus qu'on ne rompe Le marbre, pour la pompe De vouloir mon tombeau Baslir plus beau.

Mais bien je veux qu'un arbre, M'ombrage en lieu d'un marbre, Arbre qui soit couvert Tousjours de verd,

De moy puisse la terre Engendrer un lierre M embrassant en main tour Tout à l'entour :

Et la vigne tortisse Mon sepulchre embellisse, Faisant de toutes pars Un ombre espars !

Là viendront chaque année A ma feste ordonnée Avecques leurs taureaux Les pastoureraux :

Puis ayans fait l'office Du dévot sacrifice, Parlans à l'isle ainsi, ^ Diront ceci :

' Dansl'éd.du Tableau de la poésie de l8k3,Samle-Be\i\en}0\xle: « Il songeait sans doute, en faisant choix de ce lieu, à son

Que tu es renommée D'estie tombe nommée D'un, de qui l'univers Chante les vers I

Qui oncques en sa vie Ne fut brûlé d'envie D'acquérir les honneurs Des grands seigneurs ;

Ny n'enseigna l'usage De l'amoureux breuvage, Ny l'art des anciens Magiciens ;

Mais bien à nos campagnes Fit voir les Sœurs compagnes Foulantes l'herbe aux sons De ses chansons.

Car il fit à sa lyre Si bons accords eslire, Qu'il orna de ses chants Nous et nos champs.

La douce manne tombe A jamais sur sa tombe, Et l'humeur que produit En may la nuit 1

prieuré de Saint-Cosme-en-l'Isle, duquel Du Perron en son oraison funèbre du poète a dit : « Ce prieuré est situé en un lieu fort plai- « sant, assis 'sur la rivière de Loire, accompagné de bocages, de « ruisseaux et de tous les ornements naturels qui embellissent In « Touraine, de laquelle il est comme l'œil et les délices... » lionsard, en effet, y revint mourir.

Tout à l'entour l'emmure L'herbe et l'eau qui murmure, L'un tousjours verdoyant, L'autre ondoyant.

Et nous, ayans mémoire De sa fameuse gloire, Luy ferons comme à Pan Honneur chaque an.

Ainsi dira la troupe.

Versant de mainte coupe Le sang d'un agnelet Avec du lait

Dessus moy, qui à l'heure Seray par la demeure Où les heureux esprits Ont leur pourpris.

La gresle ne la nege N'ont tels heux pour leur siège, Ne la foudre oncques là Ne dévala.

Mais bien constante y dure L'immortelle verdure.

Et constant en tout temps Le beau printemps.

Et Zephyre y alaine Les myrtes de la plaine Qui porte les couleurs De mille fleurs.

Le soin, qui sollicite Les rois, ne les incite

Leurs voisins ruiner Pour dominer;

Ains comme frères vivent, El morts encore suivent Les mesliers qu'ils avoient Quand ils vivoient.

Là là j'oirray d'Alcée La lyre courroucée, Et Sapphon qui sur tous Sonne plus dous.

Combien ceux qui entendent Les chansons qu'ils respandent, Se doivent rejouir De les ouir;

Quand la peine receue Du rocher est deceue, Et quand le vieil Taulal N'endure mal !

La seule lyre douce L'ennuy des coeurs repousse, Et va l'esprit flalaut De l'escoutant.

Ei la vigne tor tisse, flexueuse. — Quand la peine receue, puisque Sysiphe lui-même en oublie son rocher et Tantale sa soif. Cette pièce délicieuse réunit tous les mérites. Les idées en sont simples, douces et tristes ; la couleur pastorale n'y a rien de fade ; l'exécution surtout y est parfaite. Ce petit vers masculin de quatre syllabes

« Éd. P. Bl., t. II, p. 249.

qui tombe à la fin de chaque stauce produit à la longue une impression mélancolique : c'est comme un son de cloche funèbre. On sait avec quel bonheur madame Taslu a employé ce même vers de quatre syllabes dans sa touchante pièce des Feuilles du saule :

L'air était pur; un dernier jour d'automne En nous quittant arrachait la couronne

Au front des bois; Et je voyais, d'une marche suivie, Fuir le soleil, la saison et ma vie

Tout à la fois.

En rapprochant le petit vers de celui de six syllabes avec lequel il rime, Ronsard a été plus simple encore. Au reste, il a très-bien compris qu'à une si courte distance une grande richesse de rime était indispensable, et il s'est montré ici plus rigoureux sur ce point qu'à son ordinaire. C'est en effet une loi de notre versification, que plus les rimes correspondantes se rapprochent, plus elles doivent être riches et complètes ; de sorte qu'on pourrait dire de la rime comme de l'aimant, que son attraction est en raison inverse de la distance.

Quand je suis vingt ou trente mois Sans retourner en Vendomois, Plein de pensées vagabondes.

Plein d'un remors et d'un souci, Aux rochers je me plains ainsi.

Aux bois, aux antres et aux ondes :

Rochers, bien que soyez agez De trois mil ans, vous ne changez Jamais ny d'estat ny de forme : Mais lousjours ma jeunesse fuit,

Et la vieillesse qui me suit,

De jeune en vieillard me transforme.

Bois, bien que perdiez tous les ans En hyver vos cheveux mouvaus, L'an d'après qui se renouvelle Renouvelle aussi vostre chef :

Mais le mien ne peut derechef Ravoir sa perruque nouvelle.

Antres, je me suis veu chez vous Avoir jadis verds les genous, Le corps habile et la main bonne :

Mais ores j'ay le corps plus dur Et les genous, que n'est le mur Qui froidement vous environne.

Ondes, sans fin vous promenez,

Et vous menez et ramenez

Vos flots d'un cours qui ne séjourne :

Et moy sans faire long séjour,

Je m'en vais de nuict et de jour,

Au lieu d'où plus on ne retourne.

Si est-ce que je ne voudrois

Avoir esté rocher ou bois,

Pour avoir la peau plus espesse,

Et vaincre le temps emplumé :

Car ainsi dur je n'eusse aimé

Toy qui m'as fait vieillir, Maistressc, '

« Ed. P. Bl., t. 11, p. -2S9.

Ma douce jouvence est passée, Ma première force est cassée, J'ay la dent noire et le chef blanc, Mes nerfs sont dissous, et mes veines, Tant j'ay le corps froid, ne sont pleines Que d'une eau rousse en lieu de sang.

Adieu, ma lyre, adieu, fillettes, Jadis mes douces amourettes.

Adieu, je sens venir ma fm :

Nul passe temps de ma jeunesse Ne m'accompagne en la vieillesse, Que le feu, le lict et le vin.

J'ay la teste toute estourdie De trop d'ans et de maladie ; De tous costez le soin me mord ; Et soit que j'aille ou que je tarde, Tousjours après moy je regarde Si je verray venir la Mort :

Qui doit, ce me semble, à toute heure Me mener là bas, où demeure Je ne sçay quel Pluton, qui tient Ouvert à tous venans un antre, Où bien facilement on entre, Mais d'où jamais on ne revient. *

ïmité d'Anacréon.

» Éd. P. Bl., t. Il, p. 2G8.

ODES in

Les espics sont à Gères,

Aux dieux bouquins les forets,

A Chlore l'herbe nouvelle,

A Phebus le verd laurier,

A Minerve l'olivier,

Et le beau pin à Cj'belle :

Aux Zephyres le doux bruit ; A Poinone le doux fruit, L'onde aux Nymphes est sacrée, A Flore les belles fleurs :

Mais les soucis et les pleurs Sont sacrez à Cvtherée. *

Le petit enfant Amour Cueilloit des fleurs à Tentour D'une ruche, où les avcltes Font leurs petites iogetles.

Gomme il les alloit cueillant.

Une avette sommeillant Dans le fond d'une fleurette Luy piqua la main douillette.

Si tost que piqué se vil :

Ah ! je suis perdu (ce dit); Et s'en-courant vers sa mère Luy montra sa playe amere :

Ma mère, voyez ma main, Ge disoit Amour tout plein

« Éd. P. IJI., t. 11, p. 270.

De pleurs, voyez quelle enflure M'a fait une esgratignure !

Alors Venus se sou-rit, Et en le baisant le prit, Puis sa main luy a souflée Pour guarir sa playe enflée.

Qui t'a, dy-moy, faux garçon.

Blessé de telle façon?

Sont-ce mes Grâces riantes De leurs aiguilles poignantes ?

Nenny, c'est un serpenteau, Qui vole au printemps nouveau Avecque deux ailerettes Çà et là sur les fleurettes.

Ah ! vrayment je le cognois (Dit Venus) ; les villageois De la montagne d'Hymelte Le surnomment Melissetle.

Si doncques un animal Si petit fait tant de mal, Quand son halesne espoinçonne La main de quelque personne ;

Combien fais-tu de douleur Au prix de luy, dans le cœur De celuy en qui tu jettes Tes venimeuses sagetles ? *

' Éd. P. Bi., t. II, p. 270.

Imité d'Anacrcon, mais à la manière de La Fontaine, c'est-à-dire avec liberté et originalité. Par exemple, si Vénus souffle sur la main de son fils pour le guérir, si elle lui dit : Qui t'a blessé de telle façon ?

Sont-ce mes Grâces riantes De leurs aiguilles poignantes?

c'est à Ronsard qu'il faut en savoir gré, car ni Anacréon ni Théocrite n'en disent mot.*

Nagueres chanter je voulois Comme Francus au bord Gaulois Avec sa troupe vint descendre :

Mais mon luth pincé de mon doy Ne vouloit en despit de moy Que chanter Amour et Cassandre.

Je pensois (d'autant que tousjours J'avois dit sur luy mes amours) Que ses cordes par long usage

' Dans l'édition du Tableau de la poésie de 1843, Sainte-Beuve ajoute :

« En cette imitation, Ronsard a combiné ingénieusement quelques traits de la scène de Vénus blessée par Diomède (Iliade, c\\ai\\,\). Vénus, piquée d'un coup de lance à l'extrémité de la^;«w»?^, vers la naissance du poignet, s'enfuit, remonte au ciel, et se jette en criant aux pieds de Dionée, sa mère, qui la caresse de la main pour l'apaiser. Et Minerve dit malicieusement à Jupiter que c'est en voulant sans doute engager quelque femme grecque à suivre les Troyens qu'elle aime tant, et en la flattant à dessein, que Vénus s'est déchiré sa main douillette îi l'agrafe d'or de la tunique. Ronsard a mis quelque chose de celte plaisanterie dans la bouche de la mère :

Sonl-ce mes Grâces riantes Do leurs aiguilles poignantes?

ISO ODES

Chantoient d'Amour, et qu'il falloit En mettre d'autres, s'on vouloit Lui apprendre un autre langage.

Dès la mesme heure il n'y eut fusl Ny archet qui changé ne fust, Tsy chevilles, ny chanterelles :

Mais après qu'il fut remonté, Plus fort que devant a chanté D'autres amours toutes nouvelles.

Or adieu donc, prince Francus, Ta gloire sous tes murs vaincus Se cachera tousjours pressée, Si à Ion neveu, noslre roy, . Tu ne dis qu'en l'honneur de toy Il face ma lyre crossée. ^

Imité de la première ode d'Anacréon. Seulement, à la différence d'Anacréon, Ronsard finit par demander assez plaisamment au roi qu'il le fasse évêque.'

Dieu vous gard, messagers fidelles Du printemps, vistes arondelles.

Huppes, cocus, ^ rossignolets, Tourtres, * et vous oiseaux sauvages, Qui de cent sortes de ramages Animez les bois verdelets!

• Éd. P. Bl., t. II, p. 273.

* Ou plutôt abbé. Il pouvait bien aspirer à la crosse abbatiale, mais non h la crosse épiscopale. (L. M.)

' Coucous.

♦ Tourterelles.

DDES 151

Dieu vous gard, belles pâquerettes, Belles roses, belles fleurettes, Et vous, boutoûs jadis cognus Du sang d'Ajax et de Narcisse :

Et vous, thym, anis et mélisse, Vous soyez les biea revenus.

Dieu vous gard, troupe diaprée De papillons, qui par la prée Les douces herbes suçotez :

Et vous, nouvel essaim d'abeilles Qui les fleurs jaunes et vermeilles De vostre bouche baisotez !

Cent mille fois je resalue Vostre belle et douce venue :

0 que j'aime ceste saison Et ce doux caquet des rivages, Au prix des vents et des orages Qui m'enfermoient en la maison. *

A UN AUBESIMN

Bel aubespin verdissant,

Fleurissant Le long de ce beau rivage, Tu es vestu jusqu'au bas

Des longs bras D'une lambrunche sauvage.

Deux camps de rouges fourmis Se sont mis

' Éd. P. Bl., t. H, p. 274.

En garnison sous ta souche :

Dans les pertuis de ton tronc

Tout du long Les avettes ont leur couche.

Le chantre rossignolet

Nouvelet, Courtisant sa bien-aimée, Pour ses amours alléger,

Vient loger Tous les ans en ta ramée.

Sur ta cyme il fait son ny

Tout uny De mousse et de fine soye, Où ses petits esclorront,

Qui seront De mes mains la douce proye.

Or vy, gentil aubespin,

Vy sans fin, Vy sans que jamais tonnerre, Ou la coignée, ou les vents.

Ou les temps Te puissent ruer par terre. ^

Chef-d'œuvre de gentillesse et de fraîcheur. — D'une lambrnnche sauvage, vigne sauvage, labrusca.

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