AU MEME
A vous, race de roys, prince de tant de princes. Qui tenez dessous vous deux si grandes provinces, Qui par toute l'Europe esclairez tout ainsi Qu'un beau soleil d'esté de tlammes esclairci, Que i'estranger admire et le sujet honore. Et dont la majeslé nostre siècle redore; A vous qui avez tout, je ne sçaurois donner Présent, tant soit-il grand, qui vous puisse estrener. La terre est presque vostre, et dans le ciel vous mettre. Je ne suis pas un dieu, je ne puis le promettre, C'est affaire au flatteur : je vous puis mon mestier Promettre seulement, de l'encre et du papier.
1 Éd. P. Bl., t. III, p. 283.
208 LE boca'ge royal
Je ne suis courtizan ny vendeur de fumées,
Je n'ay d'ambition les veines allumées,
Je ne sçaurois mentir, je ne puis embrasser
Genoux, ni baiser mains, ny suivre, nj presser,
Adorer, bonueter, je suis trop fantastique :
Mon humeur d'escolier, ma liberté rustique
Me devroit excuser, si la simplicité
Trouvoit aujourd'huy place entre la vanité.
C'est à vous, mon grand prince, à supporter ma faute
Et me louei' d'avoir l'ame superbe et haute,
Et l'esprit non servil, comme ayant de Henry
Vostre père et de vous trente ans esté nourry.
Un gentil chevalier qui aime de nature
A nourrir des haras, s'il trouve d'avanture Un coursier généreux, qui courant des premiers Couronne son seigneur de palme et de lauriers, Et, couvert de sueur, d'escume et de poussière, Rapporte à la maison le prix de la carrière ; Quand ses membres sont froids, débiles et perclus. Que vieillesse l'assaut, que vieil il ne court plus, N'ayant rien du passé que la monstre honorable. Son bon maistre le loge au plus haut de l'estable, Luy donne avoine et foin, soigneux de le panser, Et d'avoir bien servi le fait récompenser. L'appelle par son nom, et, si quelqu'un arrive. Dit : « Voyez ce cheval qui d'haleine poussive Et d'ahan maintenant bat ses flancs à l'enlour, J'estois monté dessus au camp de Montcontour, Je l'avois à Jarnac; mais tout enfin se change. » Et lors le vieil coursier qui entend sa louange, Hennissant et frappant la terre, se sourit, Et benist son seigneur qui si bien le nourrit.
LE BOCAGE KOYAL 209
Vous aurez envers moy (s'il vous plaist] tel courage, Sinon à vous le blasme, et à moy le dommage.^
Qui tenez dessous vous deux si gravides provinces^ la France et la Pologne. — Et d'ahan., de fatigue. Il ne paraît pas que Ronsard ait eu beaucoup à se louer de la libéralité de Henri III : celui-ci la réservait tout entière pour Philippe Desportes, qui avait été du voyage de Pologne. Il y a au reste dans cette manière de demander l'aumône quelque chose de fier et de digne qui put bien choquer le monarque. La comparaison du vieux coursier est admirable sous le rapport poétique, et, par une délicate flatterie, les victoires de Jarnac et de Montcontour y sont indirectement rappelées.