PRINCIPAL DU COLLEGE DE BONCOURT
Mon Gallaxd, tous les arts appris dès la jeunesse Servent à l'artizan jusques à la vieillesse, Et jamais le mestier en qui l'homme est expert, Abandonnant l'ouvrier, par l'âge ne se pert.
Bien que le philosophe ait la teste chenue, Son esprit toutefois se pousse outre la nue : Plus le corps est pesant, plus il est vif et pront. Et forçant sa prison s'envole contre-mont. L'orateur qui le peuple attire par l'aureille, Celuy qui, disputant, la vérité reveille, Et le vieil médecin, plus il court eu avant, Plus il a de pratique, et plus devient sçavant.
Mais ce bonheur n'est propre à nostre poésie, Qui ne se voit jamais d'une fureur saisie Qu'au temps de la jeunesse, et n'a point de vigueur Si le sang jeune et chaud n'escume dans le cœur. Sang qui en bouillonnant agite la pensée Par diverses fureurs brusquement eslaneée , Et pousse nostre esprit ore bas, orehaut, Comme le sang de l'homme est généreux et chaut. Et selon son ardeur nous trouvans d'aventure Au mestier d'Apollon préparez de nature.
Gomme on voit en septembre aux tonneaux augevius Bouillir en escumant la jeunesse des vins.
Qui chaude en son berceau* à toute force gronde,
Et voudroit tout d'un coup sortir liors de sa bonde,
Ardanle, impatiente et n'a point de repos
De s'enfler, d'escumer, de jaillir à gros flots,
Tant que le froid hyver luy ait dompté sa force,*
Rembarrant sa puissance es prisons d'une escorce :
Ainsi la poésie en la jeune saison
Bouillonne dans nos cœurs; qui^ n'a soin de raison,
Serve de l'appétit, et brusquement anime
D'un poëte gaillard la fureur magnanime :
Il devient amoureux, il suit les grands seigneurs.
Il aime les faveurs, il cherche les honneurs ,
Et plein de passions en l'esprit ne repose
Que de nuict et de jour ardent il ne compose ;
Soupçonneux, furieux, superbe et desdaigneux;
Et de luy seulement curieux et songneux.
Se feignant quelque dieu : tant la rage félonne
De son jeune désir son courage aiguillonne.
Mais quand trente cinq ans ou quarante ont tiedy,
Ou plustost refroidy le sang acouardy,
Et que les cheveux blancs des catharres apportent.
Et que les genous froids leur bastiment ne portent,
Et que le front se ride en diverses façons;
Lors la Muse s'enfuit et nos belles chansons,
Pégase se tarit, et n'y a plus de trace
Qui nous puisse conduire au sommet de Parnasse :
Nos lauriers sont séchez, et le train de nos vers
1 Les anciens appeloient le poinçon où on mettoit le nouveau vin e berceau de Bacchus. (Note de Ronsard, 1360.)
' Se reporter à la page li de la notice.
3 Ce qui peut aussi bien se rapporter à la poésie qu'à la jeune saison.
Se présente à nos yeux boiteux et de travers : Toujours quelque malheur eu marchaut les retarde, Et comme par despit la Muse les regarde : Car l'ame leur défaut, la force, et la grandeur Que produisoit le sang en sa première ardeur.
Et pource si quelqu'un désire eslre poëte,
Il faut que sans vieillir estre jeune il souhele,
Prompt, gaillard, amoureux : car depuis que le temps
Aura dessus sa teste amassé quarante ans,
Ainsi qu'un rossignol tiendra la bouche close,
Qui près de ses petits sans chanter se repose.
Au rossignol muet tout semblable je suis, Qui maintenant un vers desgoiser je ne puis, Et falloit que des roys la courtoise largesse, Alors que tout mon sangbouillonnoit de jeunesse, Par un riche bienfaict invitast mes escrits Sans me laisser vieillir sans honneur et sans pris ' Mais Dieu ne l'a voulu, ne la dure Fortune Qui les poltrons esleve, et les bons importune.
EntreTiiïâ^les François j'ay seul le plus escrit. Et jamais Calliope en un cœur ne se prit Si ardent que le mien, pour célébrer les" gestes De nos roys, que j'ay mis au nombre des célestes. Par mon noble travail ils sont devenus dieux, J'ay remply de leurs noms les terres et les cieux. Et si de mes labeui's qui honorent la France, Je ne remporte rien qu'un rien pour recompense.
I Ed. P. Bl., t. III, p. 398.
Cette épître, d'un genre familier, renferme pourtant de vraies beautés ; par exemple, la comparaison de la jeunesse des hommes avec Iz. jeunesse des vins d'Anjou. Ronsard paraît croire que la poésie n'appartient qu'à la première moitié de la vie humaine, et que, passé quarante ans, il faut détendre la lyre. Sans doute cette époque moyenne de la vie, dont on fait l'âge de l'ambition, n'est pas aussi propre aux chants et à l'enthousiasme que l'âge des illusions premières ; on est déjà bien loin du point de départ, et l'on n'aperçoit pas encore le terme; un tourbillon de poussière terrestre environne le char et dérobe à la fois le passé et l'avenir. Mais on avance, bientôt on est hors du tourbillon, et le but apparaît, lointain d'abord, mais toujours grandissant, et de plus en plus triste et sombre. Si l'on vient en même temps à regarder derrière soi, l'on retrouve à l'autre extrémité de l'arène, par delà les nuages de poussière et sous les rayons du soleil couchant, les souvenirs dorés et les scènes riantes d'autrefois : c'est alors qu'on reprend sa lyre, moins folâtre et moins brillante peut-être, mais plus grave, plus religieuse et plus tendre. Il semble que Lamartine ait voulu répondre à Ronsard quand il a dit :
L'oiseau qui charme le bocage, Hélas ! ne chante pas toujours :
A midi caché sous l'ombrage, Il n'enchante de son ramage Que l'aube et le déclin des jours.
Peut-ôtre à moi, lyre chérie, Tu reviendras dans l'avenir, Quand de songes divins suivie La mort approche, et que la vie S'éloigne comme un souvenir.
Dans cette seconde jeunesse
Qu'un doux oubli rend aux humains.
Souvent l'honlme dans sa tristesse Sur toi se penche et te caresse.
Et tu résonnes sous ses mains.
Ce vent qui sur nos âmes passe Souffle à l'aurore ou souffle tard ; Il aime à jouer avec grâce Dans les cheveux qu'un myrte enlace Ou dans la barbe du vieillard...