‹ Œuvres choisies; avec une introdChapitre 33 sur 74 · LES VOYAGES DE LA VÉRITÉ · texte numérisé non relu

LES VOYAGES DE LA VÉRITÉ

N beau matin, la Vérité Quitta, dit-on, sa retraite profonde :

La voilà promenant son fanal redouté, Errante sur le globe et commençant sa ronde. Le cagot la maudit, le faux sage la fronde, Le sot en est épouvanté.

Elle débarque aux rives du Bosphore :

Grande rumeur chez le Mufti; Il mande le Divan... le Pontife a frémi

Pour le Prophète qu'il adore, Et qui, pendant son règne, a tant de fois menti. Elle marche au sérail : une cohorte altière Menace, sabre en main, de la faire empaler; Des muets éloquens viennent pour l'étrangler : L'imbécile Sultan ne veut pas qu'on l'éclairé. « La fuite ou le cordon... optez. — Mon choix est fait. »

D'un pied léger elle vole à la Chine, Et d'avance jouit du sort que lui promet Un peuple intelligent que le Tien illumine, Et que d'antiques lois ont dû rendre parfait. Elle n'avoit pas tort : la nation l'accueille; Poésies de Dorai, 9

Mais des Mandarins sagement

La politique se recueille;

Ils s'alarmoient apparemment

Pour les secrets du portefeuille...

Bref, la dame est chassée. En cheminant toujours, Elle arrive à Madrid; on l'arrête aux barrières.

Des Inquisiteurs débonnaires, La lorgnant d'un air doux, lui font un beau discours,

Pour lui prouver qu'on doit brûler ses frères. En l'honneur de la Vierge, etd'un Dieu tout clément.

On prépare un bûcher splendide.

Pour l'y placer pompeusement :

La voyageuse s'intimide,

Et disparoît fort prudemment.

Elle vit cent climats, voyagea dans la France, Et vint enfin se montrer à Paris.

(' C'est le séjour des beaux esprits, Des arts, de la sagesse et de la tolérance; Je vais de mes travaux y recevoir le prix. » Beaurêve ! àpeineentrée, on l'observe, onlaguette.

Contre elle on a déjà tonné;

Plus d'un docteur s'est déchaîné,

Et plus d'un juge la décrète.

Enfin, ne trouvant sous les cieux Que dévots préjugés, ou terreurs politiques. Des poignards, des bûchers, de zélés fanatiques,

Et des forfaits religieux; Sans plaindre les humains qui l'avoient outragée.

Sans en attendre un repentir, Dans son premier asile elle s'est replongée, Et rentre dans son puits, pour n'en jamais sortir.

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