A MADEMOISELLE ARNOUT
ACTRICE DE l'oPÉRA
FLORA biilloit jadis dans Rome.
Consuls, pontifes et questeurs, Et tant d'autres que l'on renomme, Furent tous ses adorateurs.
On briguoit l'honneur de ses chaînes ; A sa voix, naissoient les beaux jours; A ses pieds les aigles romaines Se jouoient avec les Amours.
En lois érigeant ses caprices, Elle soumit ces fiers vainqueurs :
De Rome elle fut les délices; Rome en fit la reine des fleurs.
Et lui fonda des sacrifices.
Mais dans peu, Flora, s'il lui plaît.
Va te remettre sa couronne; Détruisant ce que Rome a fait.
C'est tout Paris qui te la donne.
Reçois nos baisers et nos vœux; Livre ton sein à nos caresses, Le respect est l'encens des dieux,
L'amour est celui des déesses.
Qiie dis-je? ce titre orgueilleux Vaut-il le beau nom de Sophie?
Crois-moi, jeune, folle et jolie.
Laisse l'Olympe radieux A la céleste bourgeoisie, Que l'on adore et qui s'ennuie, Tandis que tu fais des heureux.
Le beau temple de l'harmonie Va bientôt s'ouvrir à mes yeux; C'est là que je te déifie; Voilà ton palais et tes cieux.
Je vois Psyché, je crois l'entendre, Parmi la foudre et les éclairs, Mêler sa voix plaintive et tendre Au tumulte effrayant des mers.
De l'amour si tu peins les flammes, Si tu fais gémir la douleur.
Ta voix s'échappe de ton cœur Et va retentir dans nos âmes.
Dis-moi : par quels dons inconnus Peux-tu réunir, ma Sophie, Le babil piquant de Thalie, Les sons touchans de Polymnie Et le silence de Vénus?
Surtout combien je t'idolâtre, Lorsque, rendue à tes amans Toujours désolés et contens,
Tu sais, par ton humeur folâtre, Suspendre et charmer leurs tourmens! Lorsqu'on te voit sans étalage, Sans apprêt et sans dignité.
Prêtresse de l'amour volage.
Cueillir avec légèreté Cette fleur de libertinage Qui ressemble à la volupté !
Jamais chez toi n'osent paroître Ces vieux despotes éclopés.
Toujours cocus, toujours dupés, Et toujours si bien faits pour l'être ; Tu proscris les airs imposans.
Les tons burlesques, les caprices Des altesses de nos coulisses.
Qui traitent en impératrices Et leurs valets et leurs amans.
Chez toi l'on trouve la nature, Ou l'art séduisant de Ninon, Cet art qui tient à la raison, L'art de tromper sans imposture; Chez toi l'on badine et l'on rit; La gêne y semble insupportable, Et l'on y cache son esprit Afin d''en être plus aimable.
Il est un champêtre réduit, Temple paisible du mystère.
Où l'on s'envole à petit bruit.
Loin de l'étiquette sévère, Qu'en liant l'Amour éconduit.
C'est là que, sur une ottomane, Qu'ombragent les festons légers D'un voile errant et diaphane.
Volent les Jeux et les Baisers.
C'est là que, plus vive et plus belle, Le feu, la gaîté dans les yeux, Hébé verse le punch aux dieux, Qui ne s'enivrent pas sans elle.
C'est là que, vers la tin du jour, La liberté, convive aimable, Met les deux coudes sur la table, Entre le Plaisir et l'Amour.
Quelle volupté, ma Sophie!
Que font les biens et la grandeur?
Va, ce délire est le bonheur.
Il est le charme de la vie.
Crains de serrer de nouveaux nœuds; Toujours folle, et toujours tranquille.
Laisse errer ton cœur et tes vœux.
Ton amour feroit un heureux; Ton indifférence en fait mille.
Poésies de Dorât. l3