La barrière de Sèvres
[o6 ÉPITRES
Tout cela, dès que je le veux,
Sort tout arrangé de ma tête.
Mais apprends quel est mon destin.
Sur moi la Providence enfin.
Si dans ses décrets j'ose lire,
Paroît avoir quelque dessein.
Et semble en secret me conduire.
Pour avant-goût de ses faveurs.
Je vais occuper la cellule
D'un de ces pieux directeurs,
Toujours hérissés de scrupule,
De pénitence et de rigueurs,
Le tout pour le bien des pécheurs;
D'un de ces mortels respectables.
Qui, de leur pleine autorité,
Peuvent donner à tous les diables
Un pauvre mondain entêté
De ces illusions damnables
Qui font notre félicité.
Du saint homme ignorant l'absence.
Ses pénitentes, quelque jour.
De leurs messages tour à tour
Gratifieront Ma Révérence ;
En échange du paradis,
On m'enverra pâtes sucrées,
Longues ceintures bien moirées.
Petits rabats, flottans surplis.
Fourrure, hermine doctorale,
De bon chocolat de santé,
Et force liqueur pectorale,
Pour les cas de nécessité.
Que sait-on? Dévotes jolies
Peut-être viendront les matins,
Dessous leurs voiles clandestins,
M'entretenir de leurs folies;
D'une soutane empaqueté,
Je rirai bien de leurs détresses.
En voyant leur timidité
Offrir à ma sévérité
Le bulletin de leurs foiblesses ^
L'absolution avec moi
Sera le prix de la figure.
Vieilles ou laides, je t'assure,
N'ont, à mes yeux, ni foi ni loi,
El de qui sait plaire, je croi,
La conscience est toujours pure.
Directeur de mon encolure
Aux attraits donnera beau jeu :
Comment pourroient offenser Dieu
Celles qui parent la nature ?
Ma foi! ce dogme est triomphant :
I . Cette petite pièce ne doit être regardée que comme un délire d'imagination, absolument sans conséquence. C'est ainsi que Boileau s'est permis dans une de ses satires quelques plaisanteries sur les directeurs, quoique pénétré de respect pour les fonctions de leur état.
Mais je vais, hôte moins austère,
Rajeunir de mon presbytère
L'apostolique ameublement.
Déjà Tibulle a pris la case
Qui logeoit l'Ancien Testament;
Catulle saisit promptement
L'étui d'un vieux saint Athanase ;
Un saint Paul tout rongé des rats
A Virgile cède sa place,
Et la Somme de saint Thomas
Fuit devant le badin Horace.
Ovide expulse un saint Justin,
Chaulieu chasse un saint Epiphane;
Et Voltaire, qui se pavane.
Fait déserter saint Augustin '.
Les Suaires, les saintes Faces,
Sont remplacés par ces tableaux.
Où les Jeux tirent les rideaux
Qui nous cachoient le sein des Grâces;
Au lieu de ces grils enflammés.
De ces bûchers du fanatisme,
Où notre doux christianisme
Sanctifia ses bien-aimés.
On y verra de frais ombrages,
1 . Un homme du monde peut être plein de vénération pour ces grands personnages, sans les avoir dans sa bibliothèque.
Des lits de gazon, de beaux jours, Et tout ce qui rappelle aux sages La religion des amours.
Ici la belle Cythérée Sort de son berceau transparent, Et, de ses nymphes entourée.
Sourit au ciel pur qui l'attend.
Plus loin, autour d'un col d'albâtre, S'entrelace un cygne amoureux :
Douce image d'un dieu folâtre.
Qui se cache pour aimer mieux ; De la nymphe il se rend le maître.
Et, dans ses amoureux élans.
Eparpille ses lys brûlans Sur les roses qu'il a fait naître...
Mes amis, mes consolateurs, Venez tous dans mon ermitage :
Allons, qu'on apporte des fleurs; Buvons frais; à l'amour volage Demandons encor des erreurs ; Et, toujours exempts de nuage, Si le plaisir est dans nos cœurs.
Que noire front en soit l'image.