A M. DE GUIBERT
J'aime de ton pinceau la mâle libelle; Ce tableau que ton âme offrit, à ma patrie,
L'éloquence et la vérité
L'ont tracé de leur main hardie.
Suis tes nobles projets dans les camps, dansles cours ; Interroge la voix des guerriers et des sages; A l'instruire, à penser, employant tes beaux jours, Achève heureusement tes utiles voyages.
Dans le nord de l'Europe habite la raison. Hélas! depuis longtemps de la France on l'exile,
Et loin de nous, c'est là, dit-on,
Qu'elle établit son domicile.
Mais la triste Pologne, en proie aux factions, Aux feux de la discorde, à la guérie civile, Déchirée el sanglanle en ses divisions.
N'est pas sans doute un des cantons Que la sage déesse a choisis pour asile. Tu la verras plutôt à la cour des Césars, Aux lieux où l'on chérit Thérèse ou Catherine. Affermi sur le trône, à l'abri des hasards Que provoquoit naguère une brigue intestine,
Ce Gustave qu'elle illumine Voit son nom glorieux voler de toutes parts.
Frédéric la connoît; ce favori de Mars, Cet émule fameux d'Horace et d'Alexandre, Grand homme couronné, digne ami des beaux-arts,
T'a jugé digne de l'entendre.
En admirant tes vers, il te lira les siens. L'un de l'autre charmés, dans vos longs entretiens, Vous approfondirez ce grand art de la guerre, Art savant, mais terrible, et pourtant nécessaire, Qui guérit quelques maux et nuit à tous les biens.
Quand ton juste coup d'oeil, embrassant toutes choses.
Aura dans chaque État comparé les ressorts
Qui font en sens divers mouvoir ces vastes corps,
Les maux avec les biens, les effets et les causes,
Rapporte à ton pays le fruit de tes efforts;
Et, pour mieux le servir, redoublant de courage,
A la vérité seule ayant fait ton serment.
Malgré la calomnie et sa jalouse rage,
Sur sa base solide assieds ce monument.
Des mœurs, des arts, des lois, admirable assemblage,
Dont le vaste et sublime plan
Immortalise ton jeune âge.
Ta main en a jeté les premiers fondemens,
Elle achèvera son ouvrage ;
Et jamais des plus beaux talens
On n'aura fait plus bel usage.
Mais, en applaudissant tes desseins vertueux. Qui peut t'en assurer la réussite entière?
S'il est beau d'éclairer la terre, Ce sublime plaisir est toujours dangereux.
De ton zèle illustre victime, Tu pourrois aux mortels arracher leur estime, Et n'en être pas moins persécuté par eux. Que la timidité d'un cœur pusillanime N'aille pas retarder ton essor généreux! Obéis au génie, à son feu qui t'anime; En servant les humains, vois la postérité : C'est elle dont la voix fait le destin du sage.
Si ton siècle, injuste ou volage, Refuse à tes vertus un laurier mérité.
Vois-la de ce laurier couronner ton image; Espère enfin qu'un jour nos neveux enchantés
Se reposeront sous l'ombrage Des arbres que pour nous ta main aura plantés.