‹ Œuvres choisiesChapitre 25 sur 121 · FIN DU CHANT SECOND · texte numérisé non relu

FIN DU CHANT SECOND

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Quand le dieu des saisons, sa course terminée,

Recommence au printemps le cercle de Tannée,

Gnide ouvre ses remparts à cent peuples divers ;

Ses fêtes et ses jeux appellent l'univers.

Des rives du couchant, des portes de l'aurore,

Là vient ce sexe heureux , ce sexe qu'on adore.

Là le plus doux triomphe est par lui disputé :

La plus belle y reçoit le prix de la beauté.

La naissance est alors un titre qu'on dédaigne :

Le trône est dans les cœurs , c'est la beauté qui régne :

Elle éclipse les rangs , elle éteint tous les droits ;

La bergère en impose à la fille des rois.

Dans ce cirque brillant, où cent jeunes rivales

Ont un même avantage et des armes égales ,

On croiroit que le prix dût rester incertain :

Vénus jette un coup d'œil et le donne soudain.

Vénus n'ignore pas quelle heureuse mortelle

Reçut plus de faveurs et de son fils et d'elle.

Hélène, dans ces jeux, trois fois obtint le prix. Deux fois elle l'obtint, quand Thésée et Paris Au palais de Tindare osèrent la surprendre ; Hélène triompha quand, des bords du Scamandre,

igo LE TEMPLE DE GNIDE.

Elle fut reconduite aux bords de TEurotas, Et rentra plus chérie au lit de Ménélas. L'époux, en retrouvant cette épouse abusée, Se crut non moins heureux que Paris et Thésée.

J'ai vu des jeux sacrés la pompe et le concours; J'ai vu, de toutes parts > les Grâces, les Amours Amener par la main les belles étrangères : L'Innocence au front pur conduisoit les bergères.

Les filles de Corinthe étaloient aux regards L'or flexible et mouvant de leurs cheveux épars.

Celles de Salamine , à leur première aurore , Déployoient tout l'éclat et la fraîcheur de Flore : Elles avoient cet âge, âge heureux de l'amour. Où la beauté va naître et naît comme un beau jour. A peine elles ont vu de son haleine pure Le zéphyr treize fois rajeunir la nature ; Et Ton voyoit déjà s'élever sur leur sein Ces globes que l'amour arrondit de sa main , Ces charmes que le feu de l'ardente jeunesse, Sous un voile importun fait palpiter sans cesse. Au lever du soleil , telle on voit une fleur, Des premiers feux du jour ressentant la chaleur^ Repousser, déchirer le tissu qui la couvre Et montrer les trésors de son sein qu'elle entr'ouvre.

Les filles de Lesbos exprimoient dans leurs vœux Du plus impur amour le sentiment honteux. La rougeur sur le front , l'une disoit à l'autre :

« L'éclat de mes attraits s efface près du vôtre, « Rien ne me semble ici plus aimable que vous : « Mon cœur en est ému, mais n'en est point jaloux. « Si du même œil que moi Vénus nous considère, « Cette palme brillante à nos désirs si chère , « Ce prix que je vous cède et n'ose disputer, « Aux yeux de l'univers vous allez l'emporter. »

Des filles de Milet parurent les plus belles ; L'albâtre , le lis même est obscurci par elles. Leur air majestueux, et leur taille, et leurs traits. Tout annonce l'éclat de leurs charmes secrets : Les dieux n'ont point formé de plus noble assemblage. Sans doute elles seroient leur plus parfait ouvrage , S'ils leur avoient donné , plus distraits dans leurs soins , Quelques grâces de plus, quelques beautés de moins.

A leur suite marchoient les nymphes d'Idalie. « Au culte de Vénus la volupté nous lie, « Disoient-elles ; dans Chypre on consacre aux amours « Et ses premiers attraits et ses premiers beaux jours. « D'une fausse vertu nous bravons les alarmes ; « Nous ne rougissons point de prodiguer nos charmes. « Peut-on plaire à Vénus sans brûler pour son fils? « Nous les servons tous deux. Ils nous doivent le prix. »

Sparte , toujours avide et d'éclat et de gloire , Vient aussi dans ces jeux disputer la victoire : On s'étonne à l'aspect de ses fières beautés. Leurs voiles entrouverts , par les vents agités ,

LE TEMPLE DE GîNIDE.

Et qu'à peine arrêtoit le nœud de leur ceinture , Autour de leurs appas flottoient à Taventure.

^Souvent ils laissoient voir à la clarté du jour * Ceux qu'aux yeux du mystère a réservés l'amour. De l'honneur cependant elles ont tout le faste :

, Mais tel est de leurs lois le bizarre contraste , Qu'elles ont pour objet, en bravant la pudeur, D'affermir les héros contre un charme trompeur, Et d'élever enfin, dans leur ame aguerrie. Au-dessus de l'amour, l'amour de la patrie.

Mer fameuse en écueils, des dépôts précieux Franchirent tes dangers sous la garde des dieux. Un navire chargé d'augustes destinées Fendit d'un cours heureux tes vagues mutinées; Et tu vis autrefois le noble fils d'Éson *''

Emporter sur ton sein Médée et la Toison. Le souffle du zéphyr, aplanissant tes ondes. Vient de conduire encor sur tes plaines profondes Un essaim de beautés que vit naître Colchos; Et sous un poids si doux l'Amour courba tes flots.

Des femmes de Lydie Oriane entourée S'avança dans les jeux triomphante, adorée. Dans des corbeilles d'or cent nymphes de sa cour Aux autels de Vénus , aux autels de l'Amour, Du Pactole superbe offrirent les richesses. Reine majestueuse et semblable aux déesses, Oriane , au milieu du faste et des grandeurs ,

CHANT TROISIÈME. ig'S

Seule arrêtoit les yeux et fixoit tous les cœurs.

Époux enorgueilli, Candaule vint lui-même.

Plus fier de son amour que de son diadème , ^

De la belle Oriane esclave couronné ,

Il dépose à ses pieds son sceptre abandonné.

Heureux de contempler Fépouse qu'il adore ,

Il la voit, la revoit, et veut la voir encore :

Un désir satisfait lui redonne un désir ;

Un plaisir toujours vif suit l'excès du plaisir.

« Hélas, s'écrioit-il , je suis heureux sans doute;

« Mais l'Amour a vu seul le bonheur que je goûte.

« S'il étoit plus connu, qu'il feroit de jaloux !

« Les dieux même, Oriane, envieroient votre époux.

« O reine ! dédaignez ces fêtes étrangères,

« Abandonnez le prix à des beautés vulgaires :

« Un laurier plus flatteur, d'autres prix vous sont dus.

« Quittez ces ornements et tous ces vains tissus :

« D'une pompe inutile Oriane voilée,

« Inconnue à la foule , y languit isolée.

« Ah ! montrez mon bonheur, montrez-vous aux mortels ;

« A l'univers charmé demandez des autels. »

Je vis, non loin de là, les femmes de l'Euphrate. L'or sur leurs vêtements , parmi la pourpre , éclate : Leur luxe politique , étalant les bienfaits Dont mille adorateurs ont payé leurs attraits , Par ce vain appareil croit rehausser encore Le prix d'une beauté que ce prix déshonore.

Les femmes de TEgypte avançoient sur leurs pas : Un contraste enchanteur relevoit leurs appas. Mille feux jaillissoient de leur prunelle sombre, Et l'éclair y sembloit ctinceler dans Tombre. Leurs cheveux, sur leurs seins, flottants à longs replis, Opposoient leur ébéne à la blancheur des lis. Leurs tranquilles époux marchoient à côté d'elles : « Par goût et par devoir nous vous sommes fidèles , « Leur disoient-ils : Isis nous soumet à vos lois ; « Mais , plus puissants qu Isis , vos channes sont vos droits. « Entre les dieux et vous notre encens se partage ; « Nous aimons dans vos fers notre heureux esclavage. « Nos usages, nos mœurs, l'attrait de la beauté, « L'amour, tout garantit notre fidélité : « L'amour, le seul amour nous répond de la vôtre/ p « Triomphez dans ces jeux, votre gloire est la nôtre; « Mais préférez à tout le cœur de vos époux. « Quand des soins étrangers vous éloignent de nous, « Renfermés sous nos toits , d'une main fortunée « Nous cultivons en paix les fruits de l'hyraénée ; « Et là , nous attendons l'heure , l'instant du jour « Où vous reparaîtrez sur les pas de l'amour. » •

Ces fiers navigateurs qui , souverains de l'onde , Font voler leurs vaisseaux jusqu'aux bornes du monde. Des rivages où Tyr voit la mer à ses pieds , Amenèrent aussi leurs brillantes moitiés. Le poids des ornements courboit leur tête altière.

CHANT TROiSIÈME. lyS

On croiroit, à les voir, que la nature entière Leur apporte les dons de cent climats divers , Et tient, pour les parer, tous ses trésors ouverts.

Des lieux où naît le jour d'autres vinrent encore. On dit que ces beautés , les fdles de l'Aurore , Pour contempler leur mère avancent leur réveil : On dit que leur douleur accuse le soleil. Quand son char, s'élevant des bords de rhémisphère , Éclipse les rayons et les feux de leur mère. La tendresse est jalouse autant que Test l'amour, L'aurore est elle-même accusée à son tour ; Et Ton voit à regret que le reste du monde Partage les faveurs de sa clarté féconde.

Un peuple qui couroit empressé , curieux , Vers un objet nouveau me fît tourner les yeux. Je vis , sous les festons d'une tente où l'or brille , Une reine de l'Inde et sa jeune famille : Semblables à des fleurs, ses filles l'entouroient; Ses filles qu'elle aimoit et que ses mains paroient. Ses filles qui déjà, dans leur aimable enfance. Des chaiTues de leur ipère annonçoient l'espérance. J'aperçus à leurs pieds ces monstres impuissants, Esclaves des beautés dont ils sont les tyrans. L'air enflammé de Gnide augmente leur tristesse : Leurs yeux semblent y fuir un éclat qui lesilesse; Et d'un sexe adoré le concours enchanteur De leur vain désespoir renouvelle l'horreur.

D'autres vinrent aussi de la piage lointaine Où le fier Océan retint le fils d'Alcméne. L'univers, en un mot, accourut Sans ces jeux. Par-tout à la beauté l'amour offre des vœux : Les hominages par-tout sont prodigués aux belles ; Mais les plus éclatants sont les plus dignes d'elles : Ils flattent leur orgueil, et cet orgueil jaloux N'est satisfait d'aucun ^'il ne les obtient tous.

Des bergères de Gnide enfin je suis les traces. Belles sans ornements , elles n'ont que des grâces : On ne voit point la perle et l'or dans leurs cheveux En captiver la tresse , en resserrer les nœuds : Leur parure est l'émail des doux présents de Flore; Zéphyr de ses baisers les y caresse encore. Leur robe voltigeante, ouvrage de leurs mains, Se déploie et se joue en replis incertains, Et n'a dans ses contours d'autre art, d'autre élégance, Que de marquer la taille et d'en montrer l'aisance.

Camille dédaigna la gloire de ces jeux : Camille se disoit, modeste dans ses vœux : « Que m'importe la palme aujourd'hui disputée? « Je suis, grâce à Vénus, belle aux yeux d'Aristée. »

De sa présence auguste honorant ce grand jour, Diane vint : Diane , au-dessus de l'amour, N'ambitionnoit point la couronne des belles : La déesse eût rougi de vaincre des mortelles.

Je me trompai d'abord et je la méconnus : Vénus étoit loin d'elle et je crus voir Vénus; Mais (dût-elle punir une-bouche profane) Vénus vint auprès d'elle, et je revis Diane.

Nul spectacle jamais ne fut aussi pompeux. Les peuples réunis , mais distingués entre eux , Offroient tout à-la-fois , à 1 œil qui les dévore , Les beautés du couchant et celles de l'aurore. On court, on croit errer dans les climats divers : La scène s'agrandit; et Guide est l'univers.

La nature , prodigue et féconde en richesses , De charmes différents embellit les déesses : Ainsi la main des dieux , divisant ses bienfaits , Entre les nations partagea les attraits. Ici c'est de Pallas la beauté grave et fière : Là celle de Junon, majestueuse, altière; Ici le teint d'Hébé, ses roses, et ses lis; Là les traits délicats , la douceur de Thétis ; Là la simplicité de Diane et de Flore ; Ici les rayons purs du regard de l'Aurore ; Là des sœurs de l'Amour les charmes ingénus , Et quelquefois aussi l'air riant de Vénus.

Tout pays a ses mœurs , tout climat ses usages. Chez les peuples divers , policés ou sauvages , La décence est soumise au caprice des lois : Par-tout on l'interprète, on l'exprime à son choix.

igS LE TEMPLE DE GNIDE.

Parmi tant de beautés qu'un même lieu rassemble, Air, maintien , tout varie, et rien ne se ressemble. La pudeur au hasard jette un voile incertain : Ici Tépaule est nue , et plus loin c'est le sein ; Là d'un pied découvert si la vertu s'alarme , La vertu, sans rougir, découvre un autre charme. Tout suit l'opinion , l'honneur lui cède aussi ; Et l'on prodigue là ce qu'on refuse ici.

Les dieux sont si flattés des grâces de Thémire, Que jamais ils n'ont pu la voir sans lui sourire : « * Thémire est leur ouvrage, et Thémire leur plaît. Vénus sur elle ençdçe ouvre un œil satisfait, La contemple avec joie; et, seule des déesses, N'a point en l'admirant de jalouses foiblesses.

Comme sur la verdure , entre l'émail des fleurs , On distingue la rose à ses vives couleurs , Au milieu des beautés dont l'essaim l'environne L'œil recônnoît Thémire, et le cçeur la couronne. Même ayant que Thémire eût pu voir tant d'attraits (Tant d'attraits par les siens éclipsés à jamais) , La honte dispersa ses rivales confuses : Théniire à leur orgueil ne laissa point d'excuses , Leur vanité n'eut point l'honneur d'un long combat. Thémire, négligée et simple en son éclat, S'avance , elle triomphe ; et Vénus dit aux Grâces ; « Allez, suivez Thémire, environnez ses traces ^

CHAIST TROISIÈME. 199

« Attachez sur son front mes myrtes favoris :

« Allez , c'est à vos mains à lui donner le prix.

« De toutes les beautés que le cirque rassemble ,

« Thémire est la plus belle, et seule vous ressemble. »

Pendant que ma Thémire , humble dans sa victoire , Aux pieds de la déesse en dépose la gloire ; ^

Qu elle brûle aux autels les parfums les plus doux , Qu'elle flatte , console un sexe né jaloux ; Et que, distribuant les fleurs de sa couronne, Aux nymphes de sa suite elle-même les donne ; Moi , respectant des soins si dignes de son cœur, Seul, au fond d'un bosquet, je rêve à mon bonheur.

O surprise! soudain j'aperçois Aristée.

Je l'avois vu dans l'antre où , par nous consultée , Vénus nous prononça son oracle sacré :

Je me sentis heureux de l'avoir rencontré. Ah ! l'attrait fut égal : nos âmes élancées Brûlèrent de confondre et d'unir leurs pensées. Eh ! pouvois-je éluder ce sentiment vainqueur? Tel est des Gnidiens le prestige enchanteur : On éprouve à leur vue, à leur seule présence. Tout ce qu'après les maux et l'ennui de l'absence Deux fidèles amis , au moment du retour. Ont pu goûter jamais et d'ivresse et d'amour.

Nos cœurs, quis'attiroient, d'eux-mêmes sedonnèrent: L'un dans l'autre bientôt tous deux ils s'épanchèrent.

Je crus voir TAmitié, d'un air riant et doux, Descendre de son char, s'asseoir auprès de nous , Ses mains unir nos mains; et, les serrant ensemble, Consacrer à jamais le nœud qui nous rassemble. D'un plaisir inconnu nos sens étoient ravis. Nous nous dîmes d'abord quelques mots peu suivis : (Tel est du sentiment la première éloquence.) Un désir d'Aristée ouvrit ma confiance : Il voulut me connoître , et tel fut mon discours.

Aux murs de Sibtiris ont commencé mes jours. Vénus , dans les devoirs du plus saint ministère , Occupoit aux autels Antiloque mon père... Peut-être ignorez-vous les mœurs de 8ibaris? Que ces mœurs, Aristée, inspirent le mépris! Sans doute il est affreux de haïr sa patrie ! Aux yeux de l'univers la mienne s'est flétrie. Là, souillant du plaisir l'aimable pureté, On confond les besoins avec la volupté. Tous les arts bienfaisants ont fui de cette enceinte : Sibaris les chassa, dans l'odieuse crainte Que leur bruit, leur tumulte, autour de ses palais, De son peuple indolent ne pût troubler la paix. Mais les arts corrupteurs sont accueillis par elle : S'ils ouvrent au plaisir quelque route nouvelle , S'ils flattent sa mollesse et ses goûts insensés , Par des prix, des honneurs, ils sont récompensés. O honte ! . . . oui , mon ami , j'ai vu le Sibarite »

CHANT QUATRIÈME. 2o3

Enrichir des bouffons la troupe parasite, Et laisser sans fortune , ainsi que sans éclat , Un peuple de héros , la gloire de l'état.

Autour de Sibaris , les campagnes riantes Offrent de tous côtés des moissons abondantes : Mais un faste insolent abuse dans ces lieux Des présents de la terre et des faveurs des cieux. Ces biens , loin d'éveiller une noble industrie , Dans un honteux repos endorment ma patrie.

Les citoyens oisifs , se créant des besoins , D'un sexe né frivole imitent tous les soins. Dans des métaux brillants , où se peint leur image , On les voit composer les traits de leur visage, Se couronner de fleurs , parfumer leurs cheveux , En suspendre la tresse, en arrondir les nœuds. Leur main avec tant d'art et nuance et colore Un teint pâle et flétri que l'art flétrit encore ; Tous ces mortels enfin , lâches , efféminés , D'un éclat si pompeux marchent environnés ; Tant de luxe amollit et dégrade leurs âmes, Que l'œil, dans Sibaris, croit ne voir que des femmes.

La beauté sans pudeur y cède sans amour : Chaque jour voit finir l'espoir de chaque jour. On n'y recherche point ce bien, ce bien suprême, Ce doux plaisir d'aimer, d'être aimé comme on aime : D'un éclair de bonheur on s'y laisse éblouir. On demande, on obtient; et lame croit jouir.

2o4 LE TEMPLE DE GNIDE.

Jouir! non, mon ami; nul charme nVnvironno, Ne précède, ne suit les faveurs que l'on donne. On est bientôt heureux, mais on n'est rien de plus. Ces détails si touchants, ces combats, ces refus; Tous ces soins, tous ces maux, toutes ces jouissances Ce contraste enchanteur de craintes, d'espérances, Tant de moments heureux avant l'heureux moment, Les doutes de l'amante, et les vœux de l'amant. Cette pudeur aimable, encor plus qu'importune, Mille plaisirs pour un , cent conquêtes pour une; Tous ces riens, en un mot, dont l'amour fait le prix , Voilà ce que jamais n'a connu Sibaris.

Si la beauté du moins, sous un maintien modeste, Y voiloit de ses mœurs le désordre funeste ! Mais elle brave tout : rien, non rien dans ces lieux N'effarouche l'oreille ou n'étonne les yeux.

Loin que le Sibarite, en voltigeant sans cesse Et d'objets en objets et d'ivresse en ivresse, Épure enfin son ame au feu des voluptés ; Las de tant de plaisirs rapidement goûtés , Il ne s'y livre plus qu'avec indifférence : Ils n'ont tous à ses yeux qu'une même nuance. Son ame sans ressort languit sans mouvement, Et ne peut distinguer un goût d'un sentiment.

Dans le rire affecté d'une joie apparente Il consume le cours de sa vie indolente ; Mais ce dehors trompeur cache un profond ennui :

CHANT QUATRIÈME. aoS

Cet ennui le dévore , il le traîne avec lui ^

Et c est en vain qu'il quitte, en croyant se distraire,

Un plaisir qui déplaît pour un qui va déplaire.

De mes concitoyens les sens trop délicats Toujours près du bonheur, ne le possèdent pas. Il échappe à leurs soins , à leurs recherches vaines ; Mais , froids pour le plaisir, ils ressentent les peines. Leurs maux les plus légers sont des tourments affreux. L'un d'eux (et ce trait seul me fait rougir pour eux) , L'un d'eux , sur le duvet où leur ennui repose , Sut trouver la douleur dans le pli d'une rose.

Automates flétris , fantômes épuisés , Du poids de leur parure ils semblent écrasés : Leur corps foible et tremblant s'affaisse sous lui-même. Tous ces voluptueux, dans leur mollesse extrême, Sont éblouis du jour dont ils sont éclairés. On les voit sur leurs chars, pâles , défigurés, S'évanouir au bruit de leurs coursiers rapides. Au milieu des festins , sur leurs lèvres livides , Leurs mains, en tremblotant, portent des coupes d'or : Ils y burent l'ennui qu'ils vont y boire encor.

Pour hâter le soleil et la course des heures, Étendus sur des lits au fond de leurs demeures , Heureux de s'oublier, ils dorment sous le dais : Le silence et la nuit régnent dans leurs palais. Là, bercés tristement des mains de la mollesse. Leur propre oisiveté les lasse et les oppresse.

2o6 LE TEMPLE DE GIN IDE.

Brisés par le repos , tourmentés sur des fleurs ,

Ils s'agitent enfin, et vont languir ailleurs.

Trop foibles (dieux puissants, rendez vain cet augure),

Trop foibles pour porter le jfàrdeau d'une armure.

Épouvantés chez eux de Tombre des dangers,

Plus timides encore aux yeux des étrangers,

Esclaves destinés aux fers d'un nouveau maître.

Ils auront pour vainqueur quiconque voudra 1 être.

A peine la raison éclaira mes esprits , Que je fus indigné des mœurs de Sibaris. J'ai toujours craint les dieux; et la vertu m'est chère. « Ah! fuyons, dis-je alors; qii'im autre ciel m'éclaire. « Auprès de mon berceau trop long-temps enchaîné, « Je ne respire ici qu'un air empoisonné. « Fuyons : que ce vil peuple, ennemi de lui-même, « Attache aux voluptés sa volupté suprême, « Qu'heureux dans Sibaris il veuille l'habiter, « Il est fait pour s'y plaire , et moi pour la quitter. »

Je cours , je vole au temple, aux pieds de la déesse ; J'écarte , autour de moi , la foule qui s'empresse , Je m'élance aux autels (à ces mêmes autels Où mon père apportoit l'hommage des mortels ) , Je m'élance , et m'écrie au milieu du tumulte : « J'abandonne , 6 Vénus ! et ton temple et ton culte ; « Je t'offrirai par-tout l'encens que tu chéris ; « Mais je l'offrirai pur, plus pur qu'à Sibaris. »

Je partis ; et bientôt j'arrivai dans la Crête.

Pour un cœur vertueux quelle horrible retraite !

Mes yeux, ô mon ami! n'ont vu dans ce séjour

Que d'affreux monuments des fureurs de l'amour.

Là ce taureau d'airain qui, par son imposture.

Servit, trompa des feux dont frémit la nature :

Ici ce labyrintlie embarrassé, confus.

Où les pas égarés s'égaroient encor plus : "

Mais , conduit par un fil dans ce vaste édifice ,

Thésée en éluda le piège et l'artifice.

Là le palais de Phèdre et plus loin son tombeau ;

Phèdre qui du soleil fit pâlir le flambeau ,

Phèdre qui, respirant l'inceste et l'adultère ,

N'a que trop imité Pasiphaé sa mère.

Je vis, non loin de là, le temple de sa sœur. •

De la tendre Ariane on y plaint le malheur ;

Ariane qui , seule errant à l'aventure ,

Pleuroit dans les déserts la fuite d'un parjure;

Mais qui, trop foible encor, ne se repentoit pas

D'avoir de ce perfide accompagné les pas.

Je vis enfin, je vis l'autel d'Idoménée. O malheureux vainqueurs ! ô gloire infortunée ! Tous ces Grecs échappés à cent périls divers , Aux combats de l'Asie , à la fureur des mers , Poursuivis par Vénus et par les Euménides, Trouvèrent sous leurs toits des épouses perfides : Dans leurs embrassements ils reçurent la mort. Idoménée, hélas ! eut un plus triste sort.

2o8 LE TEMPLE DE TGNIDE.

Il va périr; un vœu le sauve du naufrage :

Vœu cruel!.»., Cest son fils qu'il immole au rivage.

Je quittai cette terre odieuse à Vénus.

L'orage me jetii sur des bords inconnus, Qu'entouroit de son onde une mer en furie : C'étoit Lesbos, Lesbos de Vénus peu cbérie. Aux femmes de cette île elle ôte la pudeus,* L'agrément à leurs traits , l'innocence à leur cœur. Ah! laisse-les brûler d'une flamme plus pure, Déesse î que ton fils les rende à la nature ! Lesbos de trop d'horreurs a souillé tes regards. • C'est là que Mitylène élève ses remparts. Sapho de Mitylène est la honte et la gloire : Cette immortelle sœur des filles de mémoire Abandonne son ame à de folles amours : Elle abhorre son sexe et le cherche toujours. Hélas ! combien de fois elle a maudit ses charmes ! Combien de fois, réduite à répandre des larmes, A-t-elle détesté les penchants de son cœur! « Amour, cruel enfant, tu ris de ma douleiir, « Disoit-elle. Ah! pourquoi méles-tu tant de peines « A d'impuissants désirs, à des flammes si vaines? « Venge-toi , punis-moi de mes coupables feux : « Oui, frappe; jecrainsmoins ton courroux quetesjeux. »

Bientôt j'abandonnai ces funestes rivages. J'arrivai dans Leranos : de ses peuples sauvages , Vénus reçoit encor des affronts plus cruels.

Sur leurs rochers fumants Vénus n a point d'autels ; Et de ces cœurs grossiers la farouche rudesse Craindroit de s'amollir en servant la déesse. Justement irritée, elle a puni cent fois Leur orgueil dédaigneux, leur mépris pour ses lois : Mais , dans les châtiments , ce peuple plus impie Renouvelle son crime , et jamais ne Texpie.

J'osai tenter encor le caprice des flots ; Le souffle des zéphyrs me porta vers Délos : J'habitai peu de temps cette île révérée. Je ne sais si des dieux la sagesse éclairée Du cours de nos destins et des événements A daigné mettre en nous quelques pressentiments ; Mon ami, je ne sais si notre ame immortelle, Si de l'ame des dieux cette pure étincelle De sa noble origine aura pu retenir Le pouvoir de percer l'ombre de l'avenir ; Mais Délos , me laissant ma vague inquiétude , Ne put de mes esprits fixer l'incertitude ; Et vers un ciel nouveau je sentis que mon cœur S'élançoit, attiré par l'espoir du bonheur.

Une nuit où mon ame , entière à sa pensée , Du poids de ses liens sembloit débarrassée ; Où, du premier sommeil légèrement surpris, Mes sens n'égaroient plus le cours de mes esprits i Il m'apparut soudain... dirai-je une mortelle? Une divinité?... Qu'importe? elle étoit belle.

2ro LE TKMPLE DE GNIDE.

Je crois la voir encor : dieux ! quel air et quels traits !

Vénus a plus d'éclat sans avoir plus d'attraits.

Des charmes différents qu'elle unit et rassemble

Aucun n est régulier... on aime leur ensemble :

On ne Tadmire point; elle enchante, elle plaît;

Elle peut être mieux... Elle est mieux comme elle est.

Ses cheveux en désordre errent à l'aventure ;

Mais cet abandon même en devient la parure.

C'est ce je ne sais quoi dont l'œil est si flatté,

Que la beauté n'a point, qui n'est point la beauté;

Qu'on ne peut définir, qu'en vain l'on voudroit peindre;

Secret de la nature où l'art ne peut atteindre !

Bientôt elle sourit à mon étonnement :

Quel sourire, Aristée! et qu'il étoit charmant!

Sourire de Vénus , à peine tu l'effaces !

Elle me dit : « Je suis la seconde des Grâces :

« C'est Vénus qui m'envoie; elle veut ton bonheur.

« Mais pars : cours avant tout mériter sa faveur,

« Cours au temple de Guide adorer l'immortelle. »

Alors elle s'envole, et mon songe avec elle.

En vain j'étends les bras : plus prompt que les éclairs.

Son fantôme léger disparoît dans les airs,

Elle fuit ; et mon cœur, après l'avoir perdue ,

Soupira du plaisir que m'avoit fait sa vue.

Je pars... O doux climat!... ô fortuné séjour! O Gnide! sur tes bords je respirai l'amour! Aristée, oui, je crus y prendre un nouvel être :

CHATNT QUATRIÈME. an

Dans un autre univers votre ami crut renaître ,

Je sentis... Mais comment pourrai-je T exprimer?

Je n aimois point encor, mais je voulois aimer.

Je ne sais si TAmour, si Vénus elle-même

S'emparoient de mes sens : mon trouble étoit extrême ;

A pas précipités j'errois dans ces beaux lieux :

Mes yeux les dévoroient, ils enchantoient mes yeux.

Quel bruit interrompit mes douces rêveries !

Un essaim de beautés , sur l'émail des prairies ,

Badinoit, folâtroit, des jeux environné.

Par un charme vainqueur je me sens entraîné ;

Je me disois : Hélas, que fais-je? où vais-je? où suis-je?

Quel est donc de ces lieux l'attrait et le prestige?

Quoi ! déjà de l'amour j'ai les égarements !

Quoi! je vole, inquiet, à ces objets charmants!

Il n'importe; je cède au pouvoir qui m'attire,

Je cours impatient... Je vois... je vois Thémire.

Sans doute pour s'aimer nos deux cœurs étoient faits .

Thémire m'éblouit de l'éclat de ses traits,

Thémire éclipsa tout, je ne regardai qu'elle. ^

Je serois mort, ami, mais d'une mort cruelle.

Si cette nymphe aimable, avec un tendre accueil,

N'eût fait tomber sur moi la faveur d'un coup d'cpil.

« O Vénus! m'écriai-je, ô puissante déesse!

« S'il est vrai qu'à mon sort ta bonté s'intéresse ,

« Si tu promis ici le bonheur à mes feux,

« Enfin, si c'est ici que je dois être heureux ,

2ia LE TEMPLE DE GNIDE.

« Déesse , que ce soit avec cette bergère !

« Oui , toute autre beauté me devient étrangère.

»< Elle seule, ô Vénus! peut combler tes bienfaits,

« Et remplir tous les vœux que je ferai jamais. »

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De mon nouveau bonheur j'entretiens Aristée. Pour soulager son ame , en secret tourmentée , Instruit de mes amours , il raconta les siens. Du feu de ses récits j'animerai les miens ; Oui, tout ce qu'il m'a dit je pourrai le redire : Le dieu qui Tinspiroit est le dieu qui m'inspire.

Ma vie, obscure et simple en ses événements, Ne tient son intérêt que de mes sentiments , Dit-il : à peu d'éclat vous devez vous attendre. Mes peines , mes plaisirs , un cœur fidèle et tendre , Camille et ses attraits , Camille et mes amours , Des jours heureux... voilà le tableau de mes jours.

Camille est Dorienne, et Gnide est sa patrie. Sa famille honorable y fut toujours chérie; Mais ce lustre pour elle est un lustre emprunté : Sans biens et sans naissance elle auroit la beauté. Elle auroit tout; et plaire est son plus doux partage. C'est cet air séduisant qui prévient, flatte, engage; Ce sont, ô mon ami, ces appas enchanteurs Que les yeux satisfaits vont peindre dans les cœurs Il n'est point de beauté que Camille n'efface, Point qui n'ambitionne et son charme et sa grâce.

ai4 LE TEMPLE DE GNIDE

Pour nous, dès qu'une fois nous avons \ u m-.s uaiis , Il faut la voir toujours, ou ne la voir jiunais.

Sa taille, dont les yeux admiixnit l'élégance, Comme un roseau flexible aisément se balance : Son Fix>nt, toujours mmleste, est noble sans orgueil; Le i-egard le plus pur s'échappe de son œil , Il est vif; Qt l'on croit qu'il va devenir tendre : J'ai vu, j'ai vu cent fois mes rivaux s'y méprendre. Qiie vous dirai-je encor? C'est un mélange heureux Des plus beaux traits unis par d'iuvisibles nœuds. Leur accoixi tint leur charme ; et de c^tte harmonie L'ame éprouve bientôt la douce tyrannie.

Camille en sa pMunire est simple et sans apprêt; Mais l'art le plus pompeux près d'elle disparoit.

Ce feu dont la beauté rarement étincelle, L'esprit, anime encor sa grâce naturelle; II se peint dans son geste , il brille dans ses yeux : Folâtre tour-à-tour, tour-i\-tour sérieux, • Chez Camille il amuse, il instruit ou badine. C'est la sage Minerve, ou l'aimable Euphrosine.

Plus vous avez d'esprit, plus vous goûtez le sien : On s'enivre à longs traits de son doux ena*etien. Sur sa bouche ingénue est l'aimable sourire : Elle s'omTe; et l'on croit que son ame y respire. Sa voix tendre et flexible, avec un son flatteur, Retentit à l'oreille, et va parler au cœur. Sentir, peindre, exprimer, voilà son éloquence.

De tout ce qu'elle fait, de tout ce qu'elle pense,

L art le plus innocent est au loin rejeté.

C est la candeur unie à la simplicité;

Cest le ton naturel , le ton vrai des ber{jères.

Ces traits si délicats, ces grâces si lé{jcres,

Ces nuances enfin n'écliappent point aux yeux;

Mais le cœur les saisit et les sent encor mieux.

Ah ! j ai plus que senti, j ai craint ces avanta(^s. Et cependant on m'aime, on reçoit mes hommajjes : On na point dédaigné, point rebuté mes vœux. Jugez, ô mon ami ! combien je suis heureux Quand l'amour me retient aux genoux de Camille ! Je la vois satisfaite, et riante, £t tranquille : Mais si, loin de ses pas, je m'écarte un moment, Elle s'afflige : il Ëiut lui Ëiire le serment Que moi , qui ne respire et ne vis que jjour elle , Je reviendrai bientôt et reviendrai fidèle. Sans cesse je lui dis : Je t'aime... Elle me croit : Je t'adore, ajouté-je... Elle le sait, le voit; Mais plus je le lui dis et plus elle l'ignore. Et je le dis cent fois , pour le redire encore. Si je lui dis : « Tu fois le bonheur de mes jours : « Tu fiiis le mien, dit-elle, et le feras toujours, «• En un mot sa tendresse, à ma tendresse égale. Entre elle et jnes désirs met si peu d'intervalle , Que souvent, malgré moi foible et présomptueux , Je me crois digue d'elle et difjne de ses feux.

3i6 LE TEMPLE DE GNIDE.

Déjà , depuis un mois , je goûtais sa présence ; Mais toujours renfermé dans Tombre du silence, Mon amour au-dehors craignoit de s'épancher : A mes propres regards je voulois le cacher. Plus Camille sembloit mériter d'être aimée , Plus elle savoit plaire à mon ame charmée; Moins j'osois d'un aveu tenter l'événement. « Camille, eh! de quel front m'avouer ton amant, « Moi , berger peu connu des champs de la Doride , « Moi qui, te rencontrant dans les rempaits de Gnide, « Embarrassé , surpris , n'osai lever les yeux ; « Et crus que ta conquête honoreroit les dieux?

« Camille , à ton amant pardonne cet outrage ! « J'ai voulu de mon ame effacer ton image : « Je ne l'ai pu, Camille; et voilà mon bonheur. « Ton image à jamais restera dans mon cœur.

Je lui disois un jour : « J'aimois le bruit du monde; * J'aime aujourd'hui les bois , leur retraite profonde : « Je nourrissois en moi d'ambitieux désirs ; « Te plaire est ma fortune , et t'aimer mes plaisirs : « Je souhaitois de voir l'univers, les empires; « Je n'aime à respirer que l'air que tu respires : « Enfin , Camille , enfin , tout ce qui n'est pas toi , « Honneurs, richesses, gloire, a disparu pour moi. »

M'eût-elle tout un jour parlé de sa tendresse. Elle m'en parle encore et m'çn parle sans cesse : Oui , mon ami , sa bouche, et ses yeux, et sa voix

Répètent les serments qu'ils m'ont faits mille fois :

Moi , toujours plus heureux, plus charmé de l'entendre,

Certain de mon bonheur, je veux encor l'apprendre.

J'ose affecter un doute; et bientôt entre nous

Le silence succède à des débats si doux.

Ah ! silence éloquent, tendre et muet langage !

Où l'on n'exprime rien , où l'on dit davantage !

Lorsque de longs moments ont pu nous désunir, De tout ce que j'ai vu j'accours l'entretenir. « De quoi m'occupes-tu, me parles-tu, dit-elle? ^

« Parle-moi de ton cœur : ton cœur m'est-il fidèle? « Eh ! que font à mes feux d'inutiles récits? « Étois-je, loin de toi, présente à tes esprits?... « Tu te tais ! est-ce ainsi que Camille t'inspire? « Ne me dis rien , cruel ! moi , j'ai tout à te dire. »

Quelquefois , d'un baiser consolant mes ennuis , <(ft^ Elle dit : « Aristée est triste ! . . . — Oui , je le suis ; « Mais ma tristesse est douce , et vaut les ris eux-mêmes. « Je sens couler mes pleurs : pourquoi pleurer ? tu m'aimes ' « Je m'afflige, et ne sais ce qui peut m'afûiger. « Va , laisse sur mon front ce nuage léger, « Laisse-moi soupirer mon plaisir et ma peine. « Lorsque vers le bonheur tout mon amour m'entraîne , « Mes sens trop agités ne peuvent en jouir : *

« Mon cœur, dans sa tristesse, aime à s'épanouir. « Chère Camille , non ; ne m'ôte point mes larmes : *^

« Si tu savois combien je leur trouve de charmes !

2i8 LE TEMPLE DE GNIDÏ.

« L'amour en son ivresse est moins voluptueux.

« Eh! qu'importe qu'il pleure? Aristée est heureux. »

On me demande encor, « M'aimes-tu? — Si je t'aime ! « Maiscommentm'aimes-tu? — Toujours, toujours deménu « Mon cœur est tel encor qu'il fut le premier jour : « Il n'est que mon amour d'égal à mon amour. »

Tout ce qui voit Camille et l'adore et l'encense : Des traits de sa beauté tout vante la puissance. Que de plaisirs alors je ressens à-la-fois! L'éloge qu'on fait d'elle est celui de mon choix. D'un sentiment d'orgueil j'ai peine à me défendre : Tout dit : Camille est belle ; seul je sais qu'elle est tendre.

Si tous deux quelquefois nous sommes entourés Déjeunes Gnidiens par son charme attirés, Son esprit si naïf, sa grâce si touchante, Le doux son de sa voix, ses discours, tout enchante : D'une oreille attentive on suit son entretien; Et je voudrois alors qu'elle ne dît plus rien.

Je ne sais si l'amour rend l'amitié plus chère ; Mais il est des Ijergers chéris de ma bergère : Son accueil est pour eux et caressant et doux; Des plaisirs de l'ami l'amant devient jaloux. Toi jaloux, Aristée! et tu l'oses paroître! Toi, mortel trop heureux, mais indigne de Ictrcl Ah ! rougis d'envier lui foible sentiment : L'ami tient son bonheur du bonheur de l'amant.-

Mais Camille, l'on t'aime, on ose te le dire ;

Un cœur sensible est foible et facile à séduire. Crains tes adorateurs , crains leurs pièges secrets. S'ils viennent te jurer qu'ils t'airnent... ils sont vrais. Mais d'aimer plus que moi si leur bouche t'assure , Ne les crois pas , Camille ; ils ont fait un parjure.

Quand je vais la chercher, quand de loin je la voi, Lorsque je cours vers elle, et qu elle accourt vers moi, Mon cœur troublé s'égare ; elle approche , il s'agite : Elle vient, c'en est fait; il s'envole, il me quitte. Je ne le retiens point, Camille, il est ton bien : Ah ! tu l'as trop payé ! tu l'as payé du tien !

Si ma bouche égarée , ou ma main téméraire , Cherche à lui dérober une faveur légère , Elle me la refuse et combat mon désir; Mais elle en donne une autre , et double mon plaisir. Ah ! ne soupçonnez point Camille d'artifice : Elle résisteroit, cèderoit par caprice !

Non, non; je connois trop son amour, sa vertu,

Son amour si craintif, par l'honneur combattu.

Elle doute, elle hésite, elle pleure, elle tremble;

Et voudroit tout donner, tout refuser ensemble. « Respectez, me dit-elle, un cœur trop alarmé :

« Ne vous suffit-il pas que vous soyez aimé?

« Que demande Aristée , et que veut-il encore?...

« — O ciel ! ce que je veux ! quoi ! Camille l'ignore !

« Tu n'aimes qu'avec crainte, et j'aime avec fureur.

« Il est, n'en doute pas, un doux moment d'erreur.

« Un crime de Tamoiir, (jue l'amour justifie :

« Permets ce crime, et fais le bonheur de ma vie...

« Quel est donc cet effroi que je ne puis calmer?

« Si quelque jour, hélas ! je cessois de t'aimer,

« Camille, que ce jour, déplorable, funeste,

« De mes jours malheureux empoisonne le reste !

« Ou plutôt, que la Parque en termine le cours :

« Qu'il soit, ce jour affreux, le dernier de mes jours ! »

Il se tut; mciis rempli de l'objet qu'il adore , Il cessa d'en parler pour y penser encore.

Nos cœurs , livrés sans crainte à ces épanchements , Se confioient ainsi leurs plus doux sentiments : Mais nos pas, qui suivoient des routes ignorées, Ne retrouvèrent plus leurs traces égarées.

Une première erreur entraîne mille erreurs. Des tapis de verdure et des chemins de fleurs Favorisant encor nos tendres rêveries , Tranquilles, nous marchions sur l'émail des prairies. Quel objet tout-à-coup intimida nos yeux! De sa cime effrayante un mont frappoit les cieux. Sur ses flancs escarpés une caverne sombre S'ouvroit, s'élargissoit, et s'enfonçoit dans l'ombre. « L'humble vertu, disais-je, habite ce séjour : * « Plus d'un sage s'exile et se dérobe au jour. « Avançons. » O surprise ! ô demeure abhorrée ! Mes premiers pas à peine eurent franchi l'entrée, Que d'un froid inconnu mes sens furent glacés. Je sentis sur mon front mes cheveux hérissés ; Je sentis qu'un pouvoir infernal ou céleste Malgré moi me poussoit dans cet antre funeste ; Et le trouble et l'effroi , le désordre et l'horreur Entrèrent par degrés jusqu'au fond de mon cœur.

« Ah ! dussions-nous ici voir redoubler nos peines , « Ai-je dit, parcourons ces voûtes souterraines. »

Nous marchons... sous un roc creusé par les ennuis^ Où le plus noir flambeau perce à peine les nuits , Au milieu des soupçons dont son ame est saisie, A travers des vapeurs, je vis la Jalousie. Sans m'effirayer, sa vue étonna mes regards : Oui, malgré l'appareil des coupes, des poignards. Son aspect me parut plus sombre que terrible : Sa sourde inquiétude avoit un air paisible ; Et la morne Tristesse, et la froide Pâleur, Et les Soucis secrets, et les Soins, et la Peur, Et la vaine Insomnie, et la fausse Prudence, Cortège malheureux, Tentouroient en silence. Elle souiîla sur nous ; elle étendit sa main , En comprima nos cœurs , en pressa notre sein ; Ce monstre sur nos fronts l'appesantit encore... O pif)dige ! ô terreur ! ô pouvoir qu'on ignore ! Tout prit autour de nous un aspect plus affreux. Mille fantômes vains , mille spectres hideux Remplirent nos esprits , tourmentèrent nos âmes : Nous crùjïies aux erreurs que nous imaginâmes.

« Avancez, nous dit-elle, et domptez votre effroi :

« Une divinité , plus puissante que moi , ^ .

« Vous attend dans cet antre et déjà vous appelle.

« Elle est digne de vous, vous êtes dignes d'elle;

« Oui, courez, hâtez- vous, infortunés humains :

GHANT SIXIÈME. u^,^

« Courez ; elle mettra le glaive dans vos mains. » De mille affreux serpents sa tête étoit armée :

Aux lueurs qu'ils dardoient d'une langue enflammée ,

A leurs longs sifflements qui nous glaçoient d'horreur,

Notre œil épouvanté reconnut la Fureur.

Soudain de ses cheveux elle arrache et dénoue

Un serpent qu elle irrite et que son bras secoue.

Il part comme un éclair... Je voulus le saisir...

Il étoit dans mon cœur, que je sentis transir.

A ce coup imprévu je demeure stupide ;

Mais bientôt le poison, devenu plus rapide,

Court infecter mon sang dans ses canaux divers ;

Je brûlai, je me crus au milieu des enfers.

Dans mon sein palpitant mon ame hors d'haleine

Se débattoit,,luttoit, se contenoit à peine :

Tous mes muscles tendus s'épuisoient en efforts.

Mon déplorable ami partageoit mes transports ;

Et nous crûmes , en proie à tant de barbaries ,

Que nous tournions tous deux sous le fouet des Furies. Par un accès de rage à la fin emportés ,

Nous courûmes dans l'antre à pas précipités ;

Nos pas retentissoient sous ces voûtes funèbres.

Insensés ! nous cherchions , à travers les ténèbres ,

Tantôt la Jalousie , et tantôt la Fureur !

L'aveugle égarement ne connoît plus la peur :

Nous serrions dans nos bras- ces déités cruelles. .

Ah ! nous fumes bientôt aussi barbares qu'elles.

Nos bouches insultoicnt aux noms les plus chéris :

Nous appelions Camille et Thémire à grands cris.

Si Camille et Thémire alors s'ctoient montrées,

Nos mains, nos propres mains les auroient déchirées.

Nous revîmes enfin Tastre éclaUmt des cieux : Sa brillante lumière importuna nos yeux ; La nuit d'où nous sortions fut presque regrettée. Des plus noires vapeurs l'ame eucor tourmentée. Et ne pouvant traîner nos corps appesantis , Nous tombâmes tous deux mourants, anéantis. Hélas! notre repos fut lui-même un supplice! Il semble que sous nous la terre s'endurcisse : Nos yeux secs et brûlants nous refusent des pleurs ; Nul soupir échappé ne soulage nos cœurs.

La nature s'épuise et devient insensible : '

Je m'endormis... Combien ce sommeil fut pénible ! Qu'il mêla d'amertume à ses tristes pavots ! Un songé, un songe affreux renouvela mes maux : Il m'offrit des objets, des images plus sombres, Plus terribles que l'antre et (|ue ses pâles ombres. J'étois à chaque instant réveillé par l'effroi : La perfide Thémire étoit auprès de moi , Je la voyois... O ciel ! oserai-je le dire? Oui, mon plus grand tourment étoit de voir Thémiro; Et d'un rêve cruel l'épouvantable horreur De mes soupçons jalou-x réalisoit l'erreur.

Je sors en m'agitant du sein de la poussière :

Je sors , en m'agitant, du sein de la poussière : « Faut-il fuir, m'écriai-je, et l'ombre et la lumière? « Quoi! je trouve par-tout un spectacle odieux! « Quoi! Thémire infidèle... Infidèle à mes yeux! « Est-ce une autre Euménide à mes pas attachée? « L'ingrate!... De mon cœur qu elle soit arrachée. « Ah! dieux ! aurois-je cru qu'un jour, dans mes souhaits, « J'aurois à demander de ne la voir jamais? » Mon esprit éperdu reprend toute sa rage : « Aristée, ai-je dit , tu dors et l'on t'outrage ! « Tu dors! réveille-toi, suis mes pas , vengeons-nous : « Par la flariune et le fer viens signaler nos coups ; « Du sang de ces troupeaux inondons les prairies... « Regarde les bergers sur ces rives fleuries ; « Ils soupirent en paix leur bonheur et leurs feux : « Seront-ils, Aristée, impunément heureux? « Ah ! troubler leurs plaisirs , c'est soulager nos peines... « Non ; ne poursuivons point des vengeances si vaines : « Vois-tu sous l'horizon ce temple s'enfoncer? « Viens ; s'il est à l'Amour, je veux le renverser : « Sur son autel détruit, détruisons sa statue : « Oui; je veux qu'à mes pieds elle tombe abattue, « Allons; et qu'il frémisse au bruit de nos fureurs. » Rien, dans ce noir projet, n'intimide nos cœurs : Il semble que chez nous la force se ranime : Plus d'audace jamais n'accompagna le crime;

Nous traversons les prés, les ruisseaux, les forêts. Un rocher devant nous élève ses sommets ; Notre essor le franchit, et rien ne nous arrête : Le temple où nous volons en couronne le faîte, Nous entrons... A Bacchus il étoit consacré. O puissance des dieux ! secours inespéré ! Soudain de nos transports la violence cesse : Un songe disparoît avec moins de vitesse; Et nos troubles calmés, dans cet heureux moment. Ne laissèrent en nous qu'un long étonnement.

' Je cours , je tombe aux pieds du dieu qui nous protège. « Tu viens de m'épargner le plus grand sacrilège, « Lui dis-je, je te dois le repos de mes sens. « Ah ! pour tant de bienfaits accepte mon encens ! » Je vole au sanctuaire et cherche la prêtresse : Elle vient; dans ses yeux brille une douce ivresse; Je m'avance, et lui dis : « Vous voyez deux mortels « Chers au dieu dont vos mains décorent les autels : « Nous l'avons éprouvé bienfaisant et propice; , « Nous voulons dans son temple offrir un sacrifice : « De vos augustes soins daignez nous honorer. »

Tandis qu elle commande et fait tout préparer, Moi, dans l'empressement du zèle qui m'anime, Je cours sous le parvis chercher une victime ; Je l'amène : déjà son flanc mal assuré Trembloit et palpitoit sous le couteau sacré.

Le temple retentit des accords d'Aristée :

Au dieu qu il adoroit cette hymne fut chantée.

Bacchus , tu te plais dans les ris

Et dans leur doux tumulte :

Autour de tes autels chéris

La joie est notre culte.

La gaieté , les aimables jeux

Habitent dans ton temple; L'infortuné devient heureux

Sitôt qu'il t'y contemple.

Si notre raison sur tes pas

Et s'enivre et sommeille , Le plaisir l'endort dans tes bras ,

Le plaisir l'y réveille.

Lorsque les dieux , troublant nos cœurs ^

Nous en ôtent l'usage, Tu viens dissiper nos erreurs

Et chasser le nuage.

Si, conduite par les Soupçons,

L'affreuse Jalousie

Nous infecte des noirs poisons Dont son aine est saisie ;

Tu parois , tu brises les fers Dont elle nous enchaîne ;

Et ton pouvoir dans les enfers Replonge Tinhumaine.

La victime à Tinstant reçoit le coup mortel. Du nectar le plus pur on arrose Tau tel , L'encens brûle, et s'éteint; le sacrifice cesse. A la foule attentive , à Tauguste prétresse Je dis par quel prodige, entraînés et surpris, Nous avions vu dans l'antre abuser nos esprits. Nos malheurs iiispiroient l'intérêt le plus tendre. . . Tout-à-coup au-dehors un bruit se fait entendre. Les accents de l'airain, les cris de mille voix Grondent dans les rochers , frémissent dans les bois : Nous volons au portique, et nous sortons en foule. Sur la plaine obscurcie un nuage épais roule ; Il avance vers nous à flots tumultueux. On voit, dans les transports d'un trouble impétueux. Sur la cime des monts , à travers les vallées , Les bacchantes en feu courir échevelées ; Leur voile dans les airs se disperse égaré , De feuillages nouveaux leur front est entouré;

Les pampres voltigeants s'unissent au lierre ;

De leur thyrse à grands coups elles frappoient la terr

Le vieux Silène arrive , incertain , chancelant ;

Son animal tardif le traîne d'un pas lent :

D'ivresse et de vapeur sa tête embarrassée

Tour-à-tour se soulève et retombe affaissée ;

Son corps , qui s'abandonne à ses balancements ,

Du tranquille animal suit tous les mouvements.

Là s'agite en tumulte une folle jeunesse :

Pan , le dieu Pan s'élance et bondit d'alégresse ;

De son aigre pipeau les sons retentissoient.

Les satyres légers autour de lui dansoient.

On voit dans tous les yeux étinceler la joie,

Le rire épanoui librement se déploie,

Un aimable désordre unit, confond les jeux ;

On chante, on s'entrelace, on court, on est heureux.

Le nectar est versé des mains de la Folie,

Et de ses flots brillants chaque coupe est remplie.

Enfin je vis Bacchus par des tigres traîné :

Son char d'un peuple immense étoit environné.

Tel aux rives du Gange il parut dans sa gloire ,

Jeune, portant par-tout la joie et la victoire.

On voyoit Ariane assise à ses côtés. O fille de Minos ! vos soupirs répétés Redemandoient au ciel le parjure Thésée, Quand Bacchus , consolant une amante abusée, Vint essuyer les pleurs qui couloient dé vos yeux.

23o LE TEMPLE DE GNIDE.

Il prit votre couronne et la mit dans les cieux :

Il offrit et sa gloire et son cœur à vos charmes.

Ah ! s'il n'eût pu tarir la source de vos larmes ,

Bacchus auroit été plus malheureux que vous.

Vous le vîtes alors tomber à vos genoux :

« Aimez-moi, vous dit-il, aimez-moi, je vous aime;

« Thésée à son bonheur a renoncé lui-même :

« Autant qu'il vous fut cher que l'ingrat soit haï.

« Oubliez un amour si lâchement trahi;

« Couronnez un amant plus tendie et plus fidèle :

« Pour vous aimer toujours, je vous rends immortelle.

Descendu de son char, se tenant par la main , Le couple dans le temple entra d'un air serein : La route sous leurs pas de fleurs étoit semée : Auprès de son amant, satisfaite et charmée, Ariane disoit : « Restons dans ces beaux lieux , « Je saurai mieux t'y plaire, et tu m'aimeras mieux; « Répanda sur ces climats une joie éternelle; « Vénus régne ici près , tu dois régner près d'elle : « Ariane et Bacchus , et Vénus et l'Amour « N'auront plus qu'un empire et qu'une même cour. « Cède, cède à mes vœux : que tes mains adorées « Comblent de leurs faveurs ces heureuses contrées. « Depuis que ton amante en a respiré l'air, « Plus aimable à ses yeux, tu lui deviens plus cher. « Qui nâ'eût dit que mon cœur t'aimeroit davantage? « Hé quoi, d'un immortel tel est donc le partage?

« Il peut donc aimer plus , quand il aime à l'excès? « Ses vœux les plus outrés ne sont point indiscrets? « Et, toujours plus heureux dans chaque jouissance, « Il porte son bonheur plus loin que Tespérance ?

« Il n'importe ; fuyons , fuyons l'éclat des cieux : « La gloire dans l'Olympe occupe trop les dieux. « Ce n'est que Sur la terre , au sein de ces retraites , « Au fond de ces bosquets , dans leurs routes secrètes , « Que lame indépendante et prompte à s'enflammer " Se livre sans contrainte au doux plaisir d'aimer. •< Viens : tandis que la foule , à te plaire empressée , « Va se livrer au bruit d'une joie insensée, « Tout entière à mes feux , à mon bonheur, à toi , « Je n'aurai que l'Amour entre Bacchus et moi. »

Le dieu sourit; le dieu, sous l'aile du mystère. Conduisit Ariane au fond du sanctuaire.

Alors un feu divin s'alluma dans nos sens : Nos troubles, nos transports devinrent plus pressants. Nous bûmes à longs traits la coupe enchanteresse : Pan eut moins de gaieté, Silène moins d'ivresse; Et, le thyrse à la main, nous suivîmes tous deux Les danses, les concerts, les courses, et les jeux.

La foule se sépare , on se quitte , on soupire ; Nous-mêmes revenus de notre heureux délire , De ces lieux enchantés nous partons à regret. Nous sentîmes bientôt que leur charme secret N'avoit que ralenti , que suspendu nos peines : Le poison circula refoulé dans nos veines ; Mais son feu concentré n'agit plus au-dehors. Ce n étoit plus la rage et ses cruels transports ; C'étoit cette tristesse où Tame ensevelie Dévore les chagrins dont elle s'est remplie. Les terreurs , les soupçons s'emparèrent de nous : J'étois moins furieux, mais j'étois plus jaloux.'

Fatal égarement! redoutables foiblesses!

Il nous sembloit alors que les noires déesses N'avoient eu d'autre objet en tourmentant nos cœurs Que de les préparer au plus grand des malheurs ; Et nos songes affreux et leurs vaines images Étoient de nos destins les horribles présages. Nous marchions au hasard, irrésolus, distraits; Des autels de Bacchus nous regrettions la paix.

234 LE TEMPLE DE GNipE.

Mais au temple de Gnide un charme nous attire : Nous voulions voir encore et Camille et Thcmire; Oui Thémire, oui Camille; objets intéressants Qui portoient tant de haine et d'amour dans nos sens!

Gnide vers Thorizon s'offroit à notre vue. Son temple par degrés s'élevoit dans la nue; Mais d'un aspect si cher notre œil fut peu frappée Non; nous ne goûtions point ce trouble anticipé, Ces douceurs , qu'au moment de revoir ce qu'elle aime , Une ame sait goûter, recueillie en soi-même.

Mon ami soupira, me dit : « L'heureux Licas « De Camille peut-être accompagne les pas : « Ah ! peut-être à lui plaire il ose encor prétendre; n II lui vante ses feux, l'ingrate aime à l'entendre.

« Lisis, lui répondis-je, attendu chaque jour, « Peut-être aux murs de Gnide est déjà de retour. « Il brûla pour Thémire; il l'aime encor sans doute : » C'est de tous mes rivaux le seul que je redoute. « Thémire, il faudra donc redemander ta foi, « Et disputer un cœur que je croyois à moi ?

« Licas, ces jours passés, louoit, chantoit Camille : « Insensé que j'étoisl j'étois fier et tranquille; « Je crains bien que Licas ne triomphe à son tour. « En flattant l'amour-propre on fait naître l'amour.

« Thémire (il m'en souvient et tu me le rappelles) « De Tircis l'autre jour reçut des fleurs nouvelles. « Avec combien de joie elle en para son sein !

GHANT SEPTIÈME. 235

« Leurs boutons caressés s'effeuilloient sous sa main : « C'est un don de Tircis, osa-t-elle me dire. « Et je laissai ces fleurs sur le sein de Thémire!... « J'aurois dû sous mes pieds disperser leurs débris : « De ce bouquet peut-être un baiser fut le prix.

« A la fête dernière (ô trop funeste augure ! « Oui, Camille dès-lors méditoit son parjure) , « Camille me suivit aux autels de Vénus. « La perfide, affectant des dehors ingénus, « Venoit à la déesse offrir deux tourterelles : « Je les vis s'envoler de ses mains infidèles . « Leur fuite m'affligea : l'inhumaine en sourit.

« Moi, sur un jeune ormeau, content, j'avois écrit « Mes amours et mon nom près du nom de Thémire. K Lus, relus mille fois, j'aimois à les reÊte : « Sous mes yeux ils croissoient unis, entrelacés; « Mais, hélas ! un matin je les vis effacés.

« Camille , on sait punir les ingrates bergères : « Crains tout de ton amant si tu le désespères, •f Non , mon cœur à ton cœur ne pardonnera pas « Le plus léger soupir échappé vers Licas. « Songe , si tu trahis le serment qui t'enchaîne, « Que l'amour irrité va plus loin que la haine.

« Si quelque Gnidien , si quelque audacieux « Arrête sur Thémire un seul moment les yeux, « Soudain , sans mesurer et la peine et l'outrage, « Fût-ce aux pieds de Vénus, je l'immole à ma rage. »

Ainsi la jalousie, au moment du bonheur, D amertume et de fiel remplissoit notre cœur; Nous-mêmes à nos vœux nous cherchions des obstacles : Enfin nous arrivons à lantre des oracles. Alors , tel que les flots par les vents agités, Le peuple alloit, venoit, couroit de tous côtés : Sur les fronts, dans les yeux, l'inquiétude est peinte; L'espoir dans tous les cœurs est troublé par la crainte. Ceux-là montent, ceux-ci descendent du rocher : L'un sait déjà son sort, l'autre va le chercher.

Nous pénétrons pourtant dans la grotte enchantée ; La foule nous entraîne, et j'y perds Aristée: Il avoit vu Camille, il étoit dans ses bras.

Moi, je cherchois Thémire et ne la trouvois pas : Elle paroît."Ah ! dieux ! quel désordre à sa vue ! Quel trouble se saisit de mon ame éperdue ! Tous mes sens soulevés fréniirent de courroux : J'allois m'abandonner à mes transports jaloux. A quel excès , ô ciel ! m'eût emporté la rage ! Je voulois... Un coup d'œil dissipe cet orage. Mes horribles soupçons , mon aveugle fureur. Tous ces monstres cruels qui déchiroient mon cœur Disparoissent soudain aux yeux de ma Thémire. C'est ainsi que l'Aurore , avec un doux sourire , Chasse aux portes du jour les ombres de la nuit : Ainsi devant les dieux Tisiphone s'enfuit; Et, n'osant soutenir l'éclat de leur présence ,

Dans les marais du Styx se replonge en silence.

Thémire accourt, m'appelle, et s'écrie : « Est-ce toi? « J'ai cru que mon amant étoit perdu pour moi. « Ah ! cruel ! ah ! combien tu m'as coûté d'alarmes ! « Depuis trois jours entiers je sèche dans les larmes. « Malheureuse ! . . . J'ai craint de ne plus te lavoir. « Dans cet antre à Vénus j'ai dit mon désespoir : « Je n'ai point demandé si tu m'aimois encore ; « Ah! qu'un soin plus pressant m'agite et me dévore! « IVIon amant m'est plus cher que moi , que mes amours : « Je n'ai que demandé si tu vivois toujours. « Vénus m'a répondu : Console-toi, l'on t'aime... « Achève mon bonheur, et dis-le-moi toi-même.

« Excuse, répondis-je, un cœur infortuné « Par un pouvoir fatal vers le crime entraîné : « S'il pouvoit te haïr, ce cœur t'auroit haïe ; « Mais non , Thémire , non , il ne t'a point trahie. « Les dieux m'ont égaré , m'ont rendu furieux ; « Ils l'ont pu , ma raison est dans la main des dieux ; « Mais mon cœur, tout à toi, n'est point sous leur empire: « Ils ne peuvent m'ôter mon amour pour Thémire. « Les craintes, les soupçons , tous les maux d'un jaloux, « Je viens loin de tes pas de les éprouver tous. « L'enfer tourmente moins les ombres criminelles : « Mais j'ai tiré ^ce fruit de mes peines cruelles, « Qu'après tant d'infortune , et de trouble , et d'effroi , « Je sens mieux le bonheur de vivre encor pour toi.

« Viens donc, Thémire, viens dans ce bois solitaire « Tous ces crimes affreux que Tamour a pu feire, « Je veux les expier par un excès d'amour. « Il en est un sur- tout qui fit pâlir le jour; « Ma bouche épouvantée à regret le révèle ; « Juge «le son horreur : je t'ai crue infidèle. »

Elle me suit!... Ces bois favorisés des cieax, A Téternel bonheur consacrés par les dieux, Ces bois de TÉlysée , où des ombres chéries Promènent dans la paix leurs douces rêveries ; Et la sombre Dodone, où des chênes divins Font parler l'avenir et dictent nos destins ; Et ces brillants vergers où l'arbre sur sa tige Du plus riche des fruits étaloit le prodige ; Où les filles d'Hesper, fières de leur trésor, D'une orgueilleuse main cuêilloient les pommes d'or; Ces beaux lieux n'ont jamais égalé le bocage Dont Thémire avec moi vient rechercher l'ombrage. Quel charme autour de nous fut soudain répandu ! Se glissant sur les fleurs , aux rameaux suspendu, Dans un air frais et pur voltige le Zéphire ; Le Mystère en silence accompagne Thémire ; Le Plaisir par la main conduit la Volupté ; Thémire embellit tout, et tout est enchanté.

Un satyre (l'oiseau, la flèche est moins rapide) Poursuivoit à grands cris une nymphe timide. Il nous voit, et, surpris, s'arrête devant nous :

« Heureux amants , dit-il , que votre sort est doux !

« Vous vous aimez, vos cœurs s'entendent, se répondent;

« Dans de brûlants soupirs vos soupirs se confondent :

« Et moi, d'une inhumaine amant infortuné,

« A vaincre ses rigueurs follement obstiné ,

« Je ne puis la fléchir : rien, non rien ne la touche.

« Devant moi, chaque jour, elle fuit plus farouche;

« Et, dans leur vol léger si j'arrête ses pas ,

« C'est encor le malheur que je trouve en ses bras. »

Sous un de ces berceaux, oii l'épaisseur de l'ombre Jette dans les esprits je ne sais quoi de sombre, ' Une jeune beauté, l'œil humide de pleurs , Soupiroit à l'écart ses profondes douleurs. Combien à notre aspect elle parut émue! Elle trembla sur-tout et pâlit à ma vue. « Amour, s'écria-t-elle , hé quoi, jusqu'en ces lieux « Ta constante fureur vient affliger mes yeux? « Ah ! j'y voulois cacher et ma honte et mes larmes ; « J'y pleurois un ingrat qui méprise mes charmes : « Malheureuse! etj'y vois, pour combler mon tourment, « Une amante qu'on aime , et le plus tendre amant. »

Auprès d'une fontaine oîi coule une onde pure , Nous vîmes Apollon couché sur la verdure : Il avoit, sur ces bords, accompagné sa sœur. Sur les traces d'un daim égarant son ardeur, Diane dans ces bois avoit été conduite. A sa troupe immortelle, à l'éclat de sa suite,

24o LE TEMPLE DE GNIDE.

Je reconnus le dieu sur le Pinde adoré.

Le front ceint de lauriers, de sa gloire entouré,

D'un air majestueux il accordoit sa lyre.

Des arbres , des rochers que son pouvoir attire ,

On voyoit les sonunets s'agiter dans les airs ;

Les oiseaux , attentifs , suspendoient leurs concerts ;

Et le lion lui-même , apprivoisé , tranquille ,

Reposoit sa colère et restoit immobile.

Nous seuls , trop occupés , trop pleins de nos transports,

Nous sûmes résister à de si doux accords.

Nos pas , qu'un autre dieu précipitoit sans doute ,

A travers la forêt poursuivirent leur route :

Le dieu que nous cherchions suit peu celui du jour.

Enfin , où croyez-vous que je trouvai l'Amour? L'Amour?... Je le trouvai dans les yeux de Thémire; Sur sa bouche de rose il sembla me sourire : Je voulus l'y baiser, il tomba sur son sein. Il m'y brava. Je crus l'en punir sur sa main; Mais , pour se dérober au feu qui me dévore , Il se jette à ses pieds : je l'y poursuis encore. Bientôt sous ses genoux il courut se cacher : Moi, plus impatient, je voulois l'y chercher, J'étois près de l'atteindre; et mon ame égarée... Mais Thémire en courroux, mais Thémire éplorée, Par des larmes, des cris , arrêta mes efforts : Dans son dernier asile il se retire alors. Ah! combien il chérit sa nouvelle retraite!

Il s'y fixa... De même une aimable fauvette JN'ose quitter le nid où veille son amour : Si quelque briiit répand Tépouvante alentour, Sur ses chers rejetons, mère plaintive et tendre. Elle s'offre à la main qui vient pour les surprendre ; Et préfère , au malheur de les abandonner. L'esclavage funeste où l'on va les trciîner.

Thémire à mon audace opposa la colère : Elle entendit mes vœux et devint plus sévère; Mais je ne pus dompter la fureur de mes sens. Dieux! qu elle me lança des regards menaçants ! Je tremblai, je frémis de l'avoir offensée, Je pleurai... Par sa main ma main fut repoussée; Je tombai, je sentis mon ame s'exhaler; Dans un dernier soupir elle alioit s'envoler : Je mourois si Thémire, alors plus attendrie. Dans mon cœur expirant n'eût rappelé la vie. Son sein, qui le pressoit, lui rendit sa chaleur; Elle tourna sur moi des yeux pleins de douleur :

« Non, je ne te hais point: non, ne meurs point, dit-elle;

« Non, cruel, comme toi je ne suis pas cruelle;

« Toi qui veux m' entraîner dans la nuit du tombeau !

« Cher amant! de tes jours rallume le flambeau,

« Reprends entre mes bras ton ame fugitive;

« Vis enfin pour m'airaer, si tu veux que je vive. » A ces mots si touchants , je respire et renais ;

Je renais plus aimé, plus heureux que jamais...

24îi LE TEMPLE DE GNIDE.

C'en est fait; je triomphe, et Thémire m'embrasse :

Dans les plus doux baisers mon cœur reçut sa grâce.

Elle m'en prodigua les gages les plus chers,

Et le cri de l'amour l'annonça dans les airs.

DE

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