‹ Œuvres choisiesChapitre 22 sur 103 · FILLE DE FRANCE, AVEC LE DUC DE FERRARE · texte numérisé non relu

FILLE DE FRANCE, AVEC LE DUC DE FERRARE

Qui est donc venu nouvellement En si bel ordre, et riche à l'advantage ? On juge l)ien , à le voir seulement , Qu'il est issu d'excellent parentage.

N'est-ce celny qui en fleurissant aage Doit espouser la princesse Renée ?

Elle en sera ( ce pcnse-je ) estrenée . Car ces hautbois l'ont bien chantée anuict , Et d'ung accord et tout d'une aliénée , Ont appelé la bien heureuse nuict.

O nuict, pour vray, si es tu bien cruelle. Et tes excès nous sont tous apparens!

Tu viens ravir la ro-s aile pucelle Entre les bras de-ses propres parens ; Et , qui plus est , tu la livres , et rends Entre les mains d'iing ardant , et jeune homme. Que firent pis les ennemis à Rome

DE CLÉMENT MAROT. gS

N'a pas long temps par pillage empirée ?

Or derechef cruelle je te nomme ;

Pourquoy es-tu donques nuict désirée?

Je me desdi, tu n'es point nuict cruelle ,

Tes doulx effets nous sont tous apparens ;

Tu prens d'amour et de gré la pucelle

Entre les mains de ses nobles parens :

Et, qui plus est, deux cneurs en ung tu rens

En chaste lict sous nuptiale afaire,

Ce qu'aultre nuict jamaiz n'auroit sceu faire.

Bref, ta puyssance est grande, et point ne nuit ;

Ce que tu fais on ne sçauroit deffaire;

O très puyssante , et bien heureuse nuict !

Fille de roy, adieu ton pucellage :

Et toutesfois tu n'en dois faire pleurs , Car-Ie pommier qui porte bon fruictage Vault mieulx que cil qui ne porte que fleurs : Roses aussi de diverses couleurs , S'on ne les cueilt , sans profitCL pei'issent ; Et s'on les cueilt , les cueillans les chérissent , Prisans l'odeur qui d'elles est tirée.

Si de toy veulx que fruicts odorans ysseut, Fiiyr ne fault la nuict tant désirée.

Ta doulce nuict ne sera point obscure , Car Phebé lors, plus que Phebus, luyra ; Et si Phebé a de te veoir grand' cure , Jusque à ton lict par les vitres ira ; Venus aussi la nuict esclercira.

Et Vesperus , qui sur le soir s'enflamme , Hyraeneus , qui faict la fille femme , Et chaste amour, aux nopces préférée, Te fourniront tant d'amoureuse flamme.

Qu'ilz feront jour de la nuict désirée.

Vous qui souppez laissez ces tables grasses ; Le manger peu vault mieulx poui' bien danser . Sus , ausmomers , dictes vistemeut grâces ; Le mari dict qu'il se fault avancer :

Le jour luv fasche, on le peult bien penser. Dames, dansez; et que l'on se déporte •. ( Si m'en croyez ) d'escouter à la porte S'il donnera l'assaut sur la minuict.

Chaut appétit en tels lieux se trans|)orte : Dangereuse est la bien heureuse nuict.

Dansez, ballez, solemnisez la feste De celle en qui vostre amour gist si fort. Las, qu'ay-je dict:' qu'est-ce que j'adn;onestr .^ Ne dansez point, soyez en desconfort.

Elle s'en va : amour par son effort Luy faict laisser le lieu de sa naissance. Parens, amis, et longue cognoissance , Pour son e-spoux suivre jour et serée. O noble duc ! pourquoy t'en vas de France Ou tu as eu la nuict tant désirée ?

Duchesse ( helas ) que fais-tu ? tu délaisses Un peuple entier pour l'amour d'un seul prince Et au partir en ta place nous laisses

DE CLÉMENT INIAROT. 96

Triste regret, qui nos caeurs mord, et pince : Or va donc veoir ta ducale province ; Ton peuple jà de dresser se soucie Arc triomphal . théâtre , et facecie , Pour t'acueillir en honneur , et en bruict. Bien tost y soit ta ceinture accourcie Par une bonne et bien heureuse nuict.

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