‹ Œuvres choisiesChapitre 92 sur 103 · POÈME DE MUSÉE · texte numérisé non relu

POÈME DE MUSÉE

Muse, dy moy le flambeau qu'on feit layre Pour les amours secrettes mieulx conduyre ; Dy moy l'amant, qui, nouant en la mer, Alloit de nuict les nopces consommer, Et le nocturne embrassement receu, Qui d'Aurora ne feut oncq apperceu Ne descœuvert; Declaire moy au reste Les murs d'Abyde , et la grant tour de Seste : Là où Hero , par amour, tant osa , Que Leander de nuict elle espousa.

J'oy Leander desjà nouer, ce semble , Et flamboyer le flambeau tout ensemble s Flambeau luysant annonçant la nouvelle De seure amooi', et qui d'Hero la belle

DE CLÉMENT MAROT. igS

Toute la nuict la fesîe decoia, Quand le doulx fruict des nopces savoura : Flambeau d'amour, le signal miz exprés, Que Juppiter debvoit planter aupi'és Des astres clers , pour le hault bénéfice D'avoir si bien de nnict faict son office , Et le nommer l'estoille bien heureuse, Favorisant tonte espouse amoureuse :

Car il servyt amour en ses négoces , Et si saulva cestuy là qui aux^opces Alla et vint par les undes soubvent, Ains que le fort et trop mal heureux vent Se feust esmeu. Vieu donc , ma mnse , affin De me chanter le tout jusque à la fin : Qui telle fent, que par ung dur esclandre Elle estaignit le fla.nbeau, et Leandre.

Seste jadiz feut ville fréquentée :

Vis à vis d'elle Abyde estoit plantée Et entre deux flottoi"; l'eau de la mer. En ces deux lieux Cupido , dieu d'aymer, Tita de l'arc une mesme sagette , Rendant d'ung coup à ses flambes subjecte Une pucelle, et ung adolescent Nommé Leandre agi eable entre cent , Et l'aultre Hero , puccUe desjà meure.

Elle faisoit en Seste sa demeure, Luy en Abyde : et feurent en leurs ans Des deux citez les deux astres luysans

jg& ŒUTTIES

Pareils entre eux. Je te supply, lecteur,

Quand par la mer seras navigateur,

Fay moy ce bien (si passes là autour)

De t'enqueryr d'une certaine tour,

Là où Hero (ung temps feut) demouroit.

Et des créneaux à Leandre esclairoit :

De demander raesmement te soubvienne

La mer bruyant d'Abyde l'ancienne ,

Qui en son bruyt plainct encores bien fort

De Leander et l'amoiji' et la mort.

Mais dont advint, que Leander estant En la cité Abydaine habitant Feut amoureux d'Hero, jeune pucelle, Jusques à vaincre en fin le cueur d'icelle ?

Hero jadiz pleine de bonne grâce , Née de riche et de gentille race , Estoit nonnain à Venus dedyée, Et se tenoit vierge, et non maryée , En une tour dessuz la mer assise, Où ses parens, bien jeune, l'avoient mise. C'estoit, de vray, une Tenus secunde :

Mais si honteuse et chaste , que le munde Luy desplaisoit , et tant s'en absent.i , Qu'oncq l'assemblée aux femmes ne hanta. Et davantaige aux lieux jamaiz n'alloit, Où la jeunesse amoureuse balloit, Ny aux festins , ny à nopces aulcunes , En esvitant des femmes les rancunes •

DE CLEMENT M.^JIOT. 197

Car pour raison des beaultez gratieuses,

Les femmes sont voulantiers envieuses.

Mais humblement elle faisoit sans cesse

Veux et offrande à Tenus la déesse.

Sonbvent aussy alloit sacrifyer

A Cnpido pour le pacifver,

Non moins craignant sa trousse trop amere ,

Que le brandon de sa céleste mère :

Mais pour cela ne sceut linablement

Les traicts à feu esviter nullement.

Or estoient jà les mois et jours venuz. Que Sestiens celebroient de Tenuz La grande feste , et du bel Adoniz :

Là vindrent lors les peuples infiniz Qui habitoieut les petites et grandes Isles d'autour , tous y vindrent par bandes. Du fnns de Cypre à la cerimonie Vindrent les uns , les aultres d'Hemonie. Femme du munde en toute Cytberée N'est en faubourg , ne cité demourée.

N'y eut danseur, ny aultre demeurant Dessuz Lyban , le mont bien odorant .

Ne Phrygien (tant aymast le séjour) Que ni coureust veoir la feste ce jour. Tous ceulx d'Abyde aux Sestiens voisine ; Tous jouvenceaux qu'Amour tient en saisine \ sont venuz : car vouluntierz ilz vont Là ou l'on dict que les festes se font,

Plus pour y veoir des dames les beaultez, Que pour offrir leurs dons sur les autels.

Dedans le temple où se faisoit la feste , Hero marchoit en gravité honneste.

Rendant partout de sa face amiable Une splendeur à tous yeulx agréable :

Telle blancheur au visaige elle avoit , Que Cynthia, quand lever on Ja veoit : Car sur le hault des joues paroissoient Deux cercles runds qui ung peu rougyssoient , Comme le funs d'une rose nayfve , Meslé de blanche et rouge couleur vifve. Tous eussiez dict ce corpz tant bien formé Sembler ung champ de roses tout semé : Car par dessuz sa blancheur non pareille, La vierge estoit de membres si vermeille , Qu'en cheminant, ses habitz blancqs et longs Monstroient par fois deux roses aux talons.

D'elle au surplus sortoient bien apparentes Grâces sans numbre, et toutes différentes. Vray est qu'en tout, trois Grâces nous sont painctes, Des anciens : iBais ce ne sont que fainctes, Veu que d'Hero ung chascung euil fryant Multiplyoit cent grâces en ryant :

Si qne Venuz (si trop ne me decoy ) Avoit treuvé nonnain digne de soy.

Ainsy passant de beaulté toutes celles Qu'on estimoit en son temps les plus belles,

DE CLÉME^'T MAROT. 199

L'homble novice à Venaz bien décente Apparoissoit une Venuz récente :

Dont il advint , quand ainsy se monstra , Qu'aux tendres cueurs des jouvenceaux entra ; Et n'en feut ung, qui n'eust en son coui'aige Désir d'avoir Hero par maryaige.

Chascung l'admire , et chascung la contemple , Si qu'en allant çà et là par le temple, L'euil et le cneur de tous ceulx qui la veirent (Où qu'elle allast) tout le jour la suyvirent , Et ung jeune homme entre anitres estoit là , Qui en ce poinct tout esbahy parla :

J'ay plusieurs fois veu Sparte la cité, Lacedemone ay par tout visité , Là où on oit, par manière d'esbat, Sur les beai^ltez chascung jour maint débat : Mais telle fille encores n'ay je veuë , Qui soit de grâce et beaulté si poui'veuë. Peult estre aussy, que Venuz en ces places A feict venyr quelcune des trois Grâces , Certes lassé de regarder je suis, Mais de la veoir* saouler je ne me puis ; Content serois d'esti'e en terre bousté, Après aVoir au lict d'Hero monté :

Et dieu du ciel estre ne voudrois mye , L'ayant chez moy pour espouse et amye.

Helas! Yennz, si c'est chose odieuse, ■Que de toucher à ta religieuse.

A tout le moins avecqnes moy assemble

Par maiyaige une qui Iny ressemble.

Ainsy disoient maintz gratienx et doulx Jeunes amans. Mais ung aultre sur tous Taisant son mal hors du sens se jectoit. Pour la beaulté qui- en la vierge estoit. O Leander, qui tant souffrys , si est ce Qu'après avoir veu la demy déesse.

Tu ne vouleus soubz l'aiguillon d'ayraer, Couvertement ta vye consommer :

Ainçois estant à l'improviste attainct Des traicts chargez d'un feu qui ne s'estainct , Ta n'eusses eu de vivre patience, Sans de la belle avoir expérience.

Aux rais des yeulx creut le brandon plus fort D'amour cruel, dont par le grant effa»"t Impétueux de la flambe invincible Brusloit sans lin le povre cneur passible.

Aussy beaulté excellente et bien née £n femme honneste et non contaminée.

Aux hommes est plus aiguë et persaute.

Que traict voilant tiré de main jftiysMnte. L'euil est la voye, et quand frappé se sent, La playe coule, et droict au cueur descent. Si devint lors l'amant dont je vous compte, Ravy, Ircmblanl, tout honteux, et sans honte. Du cueur trembla, honte le tenoit priz, Ravy esrtoit en beaulté de tel prix.

DE CLÉVIEINT MAROT. 201

Finableraent amoar l'a taut dompté, Que de honteox le rendit eshonté.

Par amour donc de sov mesme cherchant A n'avoù- honte, il s'en alloit marchant Tout pas à pas , et print Taudace après De costoyer la vierge d'assez prés :

Puis de traverz tourne de bonne grâce Ses veulx tous pleins d'amoureuse fallace : En l'induysant par signes, sans mot dire, A désirer la chose qu'il désire.

Incontinent qu'elle se veîî aymée , Bien aise feut se sentant estimée, Et plasieurz foys tout bellement baissa Sa belle face, et puis la redressa :

Guignant de l'euil Leander doul cément , Qui en son cuenr fut aise grandement De ce qu'Hero son amour entendit, Et l'entendant, point ne se deffendit.

Doncques tandiz que son heure opportune Il espyoit pour suyvre sa fortune , Le cler soleil verz occident tiroit , Et peu à peu sa clarté retiroit, Si que Vesper on veit de l'aullre part , Qui jà du jour tesmoingne le despart.

P^r quoy, veovant le jouvenceau Leandre De toutes partz les ténèbres s'espaudre, Plus haï dyment d'elle s'approcher ose . Et luy serra les doigts plus blancqs que rose ,

En souspirant , et elle sans mot dire :

Comme en courroux sa main blanche retire.

Dès qu'il sentit aux gestes la pensée

D'Hero , en bransle et demy eslancée .

De la tirer print très bien l'advantui'e

Par Tung des plis de sa riche vestnre ,

La destoui'nant, et la menant adoncq

A l'ung des bouts du temple , et grand et long :

Et elle alloit après luy pas à pas

Tout lentement , comme ne voulant pas.

Puis de propoz féminins l'a tencé

Disant ainsy : Estes vous insensé,

Mon gentilhomme? entreprenez vous bien

D'ainsy tirer une fille de bien?

Croyez qu'icy fort mal vous adressez :

Allez ailleurs, et ma robe laissez,

Que n'espreuviez , à vostre grant dommaige ,

Lyre, et fureur de mon grant parentaige.

Pryer d'amour est chose def fendue

Nonnain , qui s'est vierge à "Venuz rendue :

Et n'est loysible inventer achoison

D'aller an lict de fille de maison.

Telle parole aux fiUes convenable Tenoit Hero à l'amant bien aymable.

Et quand Leandre eut de la vierge ouy Le doulx courroux , il feut tout resjouy. Sentant en elle , à ceste occasion , Les signes vrays de persuasion :

DE CLÉMENT IMAROT. 2o3

Car lors qae femme à ung amant conteste , Son contester signe d'amour atteste.

Doncqnes après qu'il eut de grant ardeur Baisé son col blancq, et de bonne odeur, Désir d'amour qu'il l'aiguillonne et poinct. Le fait parler à sa dame en ce poinct. Chère Tenuz , après Tenuz la gente , Noble Pallas, après Pallas prudente, Je parle ainsy, car trop grandement erre , Qui t'accompare aux femmes de la terre : Veu que tu cz , à bien te visiter, Toute semblable aux filles Juppiter : *

Bien heureux est celuy qui te planta, Et pleine d'heur celle qui t'enfanta :

Si te supply, entens à mes clamours , Et prens pitié des contrainctes d'amours ; Ta te dy fille à "Venuz consacrée, Fay doncq cela qui à Venuz agrée.

Vien , vien mamye , et d'une amour égale Entrons tous deux en sa loy conjugale : Ce n'est pas chose aux vierges bien propice , D'administrer à Venuz sacrifice :

Venuz ne prend aux pucelles plaisir.

Ses vrayz statuts, si tu as le désir De les scavoir, et ses mystères dignes Ce sont anneaux, nopces, licts et courtines. Puis qu'aymes doncq Venuz doulce et traictable . Aymé la loy d'amour tant délectable,

ao4 ŒUVRES'

Et me reçoy en laissant tous ces vœux ,

Pour humble serf, ou mary, si tu veulx :

Serf que pour toy Cupido s vené ,

A coup de traict poursuyvy et mené

Usant, helas ! en moy de tel effort

Que feit Mercure en Hercule le fort.

Quand le mena sous sa verge dorée ,

Servyr la nymphe en Lydie honorée.

Las ! quant à moy, Tenuz au Leau corsaige

M'a rendu lien, mon Mercui'e le saige.

O noble vierge , il ne fault qu'on te dye

D'^halanta la belle d'Arcadye :

Tu sçay comment en amour soulager

Ne vouloit pas le beau Meleager,

Pour demeurer tousjours vierge obstinée :

Mais au moyen de Venuz indignée,

Elle devint de luy plus amoureuse

Qu'auparavant ne luy feut rigoureuse.

Pourtant, mamye , aux choses que j'ay dictes

Te fault ranger, que Yenuz tu n'irrites.

Ainsy l'amant persuadoit de bouche La belle Hero encov toute farouche , Si que les motz tant doulx qu'ouys elle ha Feirent son cueur vaciller çà et là.

La vierge adoncq muette devenue, Sa veuë en terre a longuement tenue, Cachant sa face, en laquelle luy monte Le sang vermeil , tesmoignaige de honte ,

DE CLEMEXT INIAROT. :

Plus cheminant pensifVe se monstroit.

Et sans besoixig bien soubvent accoustroit

Ses vestemens. tous signes en partve

D'une pacelle à aymer convertye :

Et silence est la promesse accordée

De toute fille ainsy persuadée.

Or sentoit jà ceste cy les secousses Et aiguillons des amourz aigres doulces , Pour ce qu'en cueur si noble et de hanlt pris Facilement le douls feu s'estoit priz.

Puis esbahye estoit d'aultre costé Du doulx Leandre et de sa grant beauté.

Doncq cependant qu'en la terre ses venlx Elle eut fichez, Leander curieux, Et plein d'amour de veoir n' estoit lassé Son tendre col , qu'elle tenoit baissé , Lequel pourtant finablement leva , Puis rougyssant ainsv dire elle va :

Je ne croy pas, seigneur, que le pouvoir Tu n'eusses bien d'une roche esraonvoir Par tes deviz. Qui t'a faict si scavant A mettre motz decpptifs en avant? O povre moy 1 et qui ta incité De venir veoir mon pais et cité?

Si est ce en vain que m'as propoz teneu : Car veu qu'errant tu ez et incongneu Et qu'en foy n'a seureté de fyance , (Comment peulx tu avoir mon allyance?

2o6 OEUVRES

Nous ne pouvons ( pour bien te l'exposer ) Publicquement tous deux nous esponser, Pour ce que j'ay mes parens au contraire : Et quand vouldrois par deçà te retraii'e , En te feingnant personne fugitifve , Tu ne pourrois cacher l'amour furtifve : Car en tout temps les langues sont amyes De faulx rapports et toutes infamyes :

Et ce que faire en secret on prétend » En plein marché maie bouche l'entend :

Ce neantinoins, je te pi-y que je sçache D'où tu es né , et ton nom ne me cache : Si quiers le mien, ne te diray de non : Sache de vray qn'Hero est mon droict nom^ Et ma maison une tour haulte et droicte , Là où j'habite , en menant vye estroicle , Sans entretien de personne vivante , Fors seulement d'une simple servante.

Ceste graut tour devant Seste à son estie Sur creux rivaige , auquel de ma fenestre Me sont les flots de la mer apparens : Tel fut l'adviz de mes rudes parens.

Aultres voisins autour de moy ne hautent, Ne jeunes gens point n'y dansent, ne chantent , Mais sans cesser et de jour et de nuict, La mer venteuse à l'oreille me bruyt.

Adoncq Hero honteuse de rechief, Verz son manteau baissa ung^eu le chief,

Et en couvrvt sa face illustre et clere, Pensant en soy, Hero qne veulx tu faire ? De laultre part, Leander d'ung extresme Désir qu'il ha , consulte avec soy mesme. Comme il pourra devenyr si heureux , De parvenyr au combat amoureux.

Certes amour variable en conseil Faict playe aux cueurs , plus baille l'appareil : Et luy, par qui sommes tous surmontez , Conseille ceulx qu'il a priz et domptez. Ainsy feit il, ainsy donna secours A Leander, qui après tous Jiscoui's Triste, et faisant d'ung vray amant l'oftice, Va dire ung mot plein de grant artifice.

Vierge ( di t il ) tant peu craintif seray. Que l'aspre mer pour toy je passeray, Feust ce ung endroict d'innavigable gouffre, Veoire feust l'eau bouiUante en feu et souffre: Je ne crains point la mer désespérée.

S'il faut aller en ta chambre parée :

Et si n'auray frayeur en escontant L'horrible bruyt de la grant mer flottant ; Ains tous les soirs mouillé, sans peur ne Iionte Nageray nud en la mer Ilellesponte :

Car il y a dislance assez petite De la cité Vby daine oti j'habite , Jusques chez toy : fay moy, sans plus, ce tour De me monstrer sur le hault de la tour

2o8 ŒUVRES

Quelque lanterne ou brandon flamboyant Deverz la nnict, affin qu'en le veoyant , Je sois d'amour le navire sans voile , Ayant sur mer ton flambeau pour estoile : Aussy affin qu'en le veoyant, ne veoye De Bootés l'occidentale voye, Ny Orion cruel et pluvieux , Ne le train secq du chariot des cieulx , Qui de venyr me pourroit bien garder A ce doulx port, où je veulx aborder.

Mais par suz tout (helas! ma cbiere dame,) Si tu ne veulx, qu'à coup je perde Tame , Prens garde aux ventz, vueUles avoir le soing Que trop esmeuz n'estaignent au besoing Le cler flambeau conducteur de ma vye.

Si au surplus de sçavoir as envye Quel est mon nom , Leander je m'appelle, Maiy d'Hero , la gratieuse et belle.

Ainsy tous deux ordonnoient le décret Du maryaige enti'e eulx clos et secret, Et de garder tout l'ordre taciturne , Servant au faict de l'amitié nocturne, Dont le flambeau seroit seul tesmoingnaige, En promettant tout d'ung mesme couraige, Elle , de faire esclairer le brandon :

Lny, de se mettre en l'eau à l'abandon.

Puis confirmans la nuict des espousailles , Par un baiser donné en flancailles ,

Force lenr feut (à regret et envis) Se sepai'er, et rumpre leurs devis.

Si s'en alla Hero en sa tour haulte, Et Leander ; affin que par sa faulte Ne s'esgarast de nuict en son retour) Marquoit de l'euil le chemin de la tour, Et naviguoit verz Abyde tendant. •

Pensez en vous quantesfois cependant Ont désiré tous deux l'heure propice D'entrer au lict d'amoureux exercice.

Or avoit jà la nuict, denlx attendue, Sa robe noire en l'air toute estenduë , Et les humains rendoit par tout dormans, Fors Leander le plus beau des amans , Qui, sur le bord de la mer pour naiger Attend , pied coy, le luysant messaiger De ses amours, et guette, de ce pas.

Le luminaire et feu de son trespas , Lequel Inv doibt de loing monstrer par signes Le droict chemin des nopces clandestines. Si tost qn'Hero veit que la nuict nmbreuse iVoircye estoit d'obscurte ténébreuse, Soingneusement , comme elle avoit piomiz , A le flambeau en évidence miz.

Qui ne feut pas plus subit allume.

Que Leander ne feust tout enflammé Du feu d" amour, si que son cuenr ravy. Et le flambeau s'allumoient à i'enw :

Bien est il vray qu'oyant les sons horribles Que font en mer ces grans undes terribles . Il eut en soy frayeur de prime face, Mais peu à peu prenant cuenr et audace. Pour s'asseurer parloit tout seul ainsy :

Amour est dur, la mer cruelle aussy, Ung bien y a , ce n'est qu'eau en la mer. Et dedans moy ce n'est que feu d'aymer : Suz donc , mon cueur, prens le feu de ta part Et ne crainds l'eau, qui en la mer s'espart. A ce coup fault qu'en amours me secundes : De quoy crainds tu les vagues et les undes ? O cneur d'amant, n'as tu point congnoissanof Que Tenuz print des undes sa naissance.' Et qu'elle ha force et domination Dessuz la mer, et suz l'affection Qui nous conduict ? Mis à fin ce propoz . Il dépouilla ses membres bien dispoz ; Et des deux mains ses habits deslyez Autour du col a serrez et lyez :

Puis s'esloignant du bord , ung peu en cà . D'ung sault de course en la mer s'elanca. Tirant tousjours vcrz la clere lanterne : Et tellement en la mer se frouvernc.

Que luv tout seul navigant verz sa dame t^stoit sa nef, son passeur, et sa rame.

Hero tandiz qui des créneaux esciaire .

De son manteau cœuvroit la lampe claire .

Quand s'eslevoit quelque nuysible vent,

Et la garda d'estaindre bien soubvent ,

Josques à tant que Leander passé

Au port de Seste arriva tout lassé ,

Et que la vierge en sa tour baulte et forte

Le feit monter : mais sachez qu'à la porte

Elle embrassa, d'amour et daise pleine,

Son cher espoux quasy tout hors d'haleine.

Ayant encor ses blancqs cheveulx mouillez ,

Tout desgouttans, et d'escume souillez.

Lors le mena dedans son cabinet.

Et quand son corpz eut essuyé bien net .

D'huille rosat bien odoiant l'oingnit,

Et de la mer la senteur estaingnit.

En ung lict hault adoncques il se couche , Et elle auprès , qui sa vermeille bouche Ouviyt , ainsy parlant à son espoux , Auquel encor bien fort battoit le poux:

Amy, tu as beaucoup de travail priz , Plus qu'aultre espoux n'en a oncq entrepriz Amy, tu as de travail priz beaulcQup , Assez te doibs contenter pour ung coup De l'eau sallée , et de Fodenr mauvaise De !a marine : or te metz à ton aise , Et en mon sein (cher amy qui tant vaulx) Ensevely tes labeurs et travaulx.

Leandre adoncq la saine ture impolluè.

Qu'elle portoit , soubdain luy a tolluë

D'antour du corpz. et eiiiieront t;/us imd/. Aux baincles lois de la douice Yenuz.

HelasI c'estoient des nopcts, mais sans danses : C'estoit ung lict , mais lict sans accordances D'hymnes chantez : nul poète on n'v veit Qui du sacré mariaige escrivist ; Cierge bénit aulcung n'y feut pose, Pour illustrer le lict de l'espouse :

Là menestriers ne sonnèrent aubades :

Là balatiins ne jeeterent gambades :

Chantz uuptiaulx point nV fenrent chantez Par les amys, et* les deux parentez :

Aincois à 1 heure à coucher disposée Silence feit le iict de l'espousée :

Et 1 ornement, et principale cure De ceste fesle, estoit la noict obscure : Si qu'Aurora, qui le munde embellit, Ne veit jamaiz couché dedans ce lict Le maryé r car sans jour et sans guide . Tous les matins repassoit vers Abyde, Insatiable, et plein d'ardant désir De letoiirner au nocturne plaisir. ,

Quant à Hero, pour si seui'cment faire. Que ses parens ne congneussent l'affaire, Tousjours d'habit de nonnain se vtstoit. Et de jour vierge, et de nuict femme estoif.

O quantes fois le beau jour évident Ont souhaitté descendre en occident .'

DE CLEMEM AIAROT. ai3

Ainsy leur grande amytié conduysoient , Et en plaisir secret se deduysoient :

Mais peu vescu ont en ceste manière , Et peu jouy de l'amour marinière , Car dès que vint le bruineux hyver, Veoycy les vents tous esmeuz arrivei.

Qui esbranloient les fundemens profuns De l'eau débile, et battoient jusqu'au funs, Faisans mouveoir d'oraige horriblement Toute la mer, çà et là, tellement Que les rochers, fuyans les eaux yrécs, Avoient aux ports leurs voil^ retirées.

Mais le fort vent , ne Thyver, ne l'oraige \" espouvenîa jamaiz ton fort couraige , O I.eander : ains la lampe allumée Dessuz la tour à l'heure accousturaée Te donna cuear d'entrer en la marine Par ce dur temps, la fausse, et la maligne. Helas ! Hero de bon sens despourveué, Debvoit l'hyver se passer de la veuë De son amy, sans plus faire reluyre Le brandon prest à ses plaisirs destruyre : Mais Destinée à son malheur la meine . Si faict Amour : car de son plaisir pleine. Meit sur la tour le flambeau, sans propoz , Non plus flambeau d'amours, mais d'Atropoz. Or estoit nuict , quand les vents vehcmens , Par merveilleux et diverz soufïlemens

ai4 ŒUVRES

Poussans l'ung l'aultre, en mer se remuèrent,

Et peslemesle en fureur se ruèrent

Sur le rivaige : à celle mauvaise heure ,

Le povre amant , que faulx espoir asseore

D'aller encore aux ordinaires nopces,

Estoit porté des bruyantes et grosses

Tagues de mer. Jà les undes ensemble

S'entrebattoient : l'eau sallée s'assemble

Tout en ung mont : les flots vont jusqu'aux cieulx :

La terre esmeuë est des vents en tous lieux

Par leur combat : car Boreas se vyre

Contre Notus, Euru# contre Zephyre ,

Si que l'oraige en mer bruyante espars

Inévitable estoit de toutes pars.

Leandre alors , qui maulx intolérables Avoit souffert des undes implacables, Prvoit Tenuz de luy estre opportune .

Pryoit Thetis, se vouoit à JNeptune , Et n'oublya de dire à Boreas , O Aquilon, qui tant labouré as Au faict d'amour pour la pucelle atticque, Entens à moy : mais nul dieu aquaticque A son pryer n'a l'oreille inclinée , Et n'a l'amour sceu vaincx'e destinée : Car tout rampu de ceste impétueuse Emotion de la mer fluctueuse Aux jambes eut les puissances débiles , Ses bras raouvans devindrent immobiles.

DE CLEMENT MAROT. ai 5

Et en sa gorge entroit avec l'escume Grant-qaantité d'eau pleine d'amertume, Finablement le yttit par sa rudesse , Estaindre vint la lanterne traistresse , Avecq la vye , et lardante amytié De Leander, digne de grant pitié.

Tandiz Hero avoit ses beanlx yeulx verts Toujours au guet vigilans et ouverts, Et lors sur pieds pleurant , pensant, resvant, I,a misérable en sa face levant, Ta veoir du jour la clere estoille Aurore, Et ne veoit point son cher espous encore. Par quoy estant jà estainct le flambeau , Deçà , delà , jecta son euil tant beau Sur le grant doz de la mer, pour scavoir Si son amy navigant pourra voir :

Mais las, si tost qu'elle eut jecté sa veuè Encontre bas, la povre despourveuë Ta veoir au pied de la tour, desciré Contre les rocqz son amy désiré.

Dont par fureur rumpit son vestement Au tour du sein, puis tout subitement, Jectant un cry de personne insensée.

Du hanlt en bas de la tour s'est lancée. Ainsy Hero mourut le cueur mari"^'.

D'avoir veu mort Leander son amy :

Et après mort^ qui amans desassemble.

Se sont encor tous deux trenvez ensemldr.

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