MAHQUE DE LA VÉRITABLE RELIGION
La vraie religion doit avoir pour marque d'obliger à aimer son Dieu. Cela est bien juste. Et cependant aucune autre que la nôtre ne l'a ordonné; la nôtre l'a fait. Elle doit encore avoir connu la concupiscence et l'impuissance ; la nôtre l'a fait. Elle doit y avoir apporté les remèdes, l'un est la prière. Nulle [autre] religion n'a demandé à Dieu de l'aimer et de le suivre.
La vraie nature de l'homme, son vrai bien et la vraie vertu et la vraie religion sont choses dont la connaissance est inséparable.
Après avoir entendu toute la nature de l'homme , il faut , pour qu'une religion soit vraie , qu'elle ait connu
1 Cette méthode d'agir sur l'esprit par l'automate , c'est-à-dire d'arriver à la foi par les pratiques extérieures, n'est pas nouvelle, et se trouve recommandée par les maîtres de la théologie morale. Suivant nous , c'est ce que Pascal appelle ailleurs préparer la machine. ( (Vote de M. Faugère. )
notre nature; elle doit avoir connu la grandeur et la petitesse, et la raison de l'une et de l'autre. Qui l'a connue que la chrétienne?
Les autres religions , comme les païennes , sont plus populaires, car elles sont en extérieur : mais elles ne sont pas pour les gens habiles. Une religion purement intellectuelle serait plus proportionnée aux habiles; mais elle ne servirait pas au peuple. La seule religion chrétienne est proportionnée à tous , étant mêlée d'extérieur et d'intérieur. Elle élève le peuple à l'intérieur et abaisse les superbes à l'extérieur, et n'est pas parfaite sans les deux : car il faut que le peuple entende l'esprit de la lettre, et que les habiles soumettent leur esprit à la lettre.
Nulle autre religion n'a proposé de se haïr. Nulle autre religion ne peut donc plaire à ceux qui se haïssent et qui cherchent un être véritablement aimable. Et ceux-là, s'ils n'avaient jamais ouï parler de la religion d'un Dieu humilié, l'embrasseraient incontinent. Nulle autre n'a connu que l'homme est la plus excellente créature, [ et en même temps la plus misérable] . Les uns, qui ont bien connu la réalité de son excellence , ont pris pour lâcheté et pour ingratitude les sentiments bas que les hommes ont naturellement d'eux-mêmes ; et les autres , qui ont bien connu combien cette bassesse est effective, ont traité d'une superbe ' ridicule ces sentiments de grandeur, qui sont aussi naturels à l'homme. Nulle religion que la nôtre n'a enseigné que l'homme naît en péché ; nulle secte de philosophe ne l'a dit ; nulle n'a donc dit vrai.
1 Orgueil.
S'il n'y avail qu'une religion , Dieu y serait bien manifeste. S'il n'y avait des martyrs qu'en notre religion, de même.
vu.
Dieu étant caché, toute religion qui ne dit pas que Dieu est caché n'est pas véritable; et toute religion qui n'en rend pas la raison n'est pas instruisante. La notr»; fait tout cela : Vere tu es Deus abscondkus.
Cette religion, qui consiste à croire que l'homme est déchu d'un état de gloire et de communication avec Dieu en un état de tristesse, de pénitence et d'éloignement de Dieu , mais qu'après cette vie nous serons rétablis par un Messie qui devait venir, a toujours été sur la terre. Toutes choses ont passé, et celle-là a subsisté pour laquelle sont toutes les choses.
Les hommes, dans le premier âge du monde, ont été emportés dans toutes sortes de désordres ; et il y avait cependant des saints, comme Enoch, Lamech, et d'autres, qui attendaient en patience le Cuiiist promis dès le commencement du monde. Noé a vu la malice des hommes au plus haut degré , et il a mérité de sauver le monde en sa personne par l'espérance du Messie, dont il a été la figure. Abraham était environné d'idolâtres, quand Dieu lui a fait connaître le mystère du Messie , qu'il asalué de loin. Au temps d'Isaac et de Jacob, l'abomination était répandue sur toute la terre; mais ces saints vivaient en la foi; et Jacob mourant, et bénissant ses enfants, s'écrie , par un transport qui lui fait interrompre son discours: J'attends, ù mon Dieu! le Sauveur que vous avez promis : Salulare tuum eœpeclabo , Domine. (Genèse, 49, 18.)
Les Égyptiens étaient infectés et d'idolâtrie et de magie; ]°> peuple de Dieu même était entraîné parleurs
exemples. Mais cependant Moïse et d'autres croyaient celui qu'ils ne voyaient pas, et l'adoraient en regardant aux dons éternels qu'il leur préparait.
Les Grecs et les Latins ensuite ont fait régner les fausses déités ; les poètes ont fait cent diverses théologies ; les philosophes se sont séparés en mille sectes différentes : et cependant il y avait toujours au cœur delà Judée des hommes choisis, qui prédisaient la venue de ce Messie qui n'était connu que d'eux.
11 est venu enfin en la consommation des temps : et depuis on a vu naître tant de schismes et d'hérésies, tant renverser d'États, tant de changements en toutes choses; et cette Église qui adore celui qui a toujours été adoré, a subsisté sans interruption. Et ce qui est admirable, incomparable et tout à fait divin , est que cette religion, qui a toujours duré, a toujours été combattue. Mille fois elle a été à la veille d'une destruction universelle ; et toutes les fois qu'elle a été en cet état, Dieu l'a relevée par des coups extraordinaires de sa puissance. C'est ce qui est étonnant, et qu'elle s'est maintenue sans fléchir et plier sous la volonté des tyrans.
Les États périraient, si on ne faisait ployer souvent les lois à la nécessité. Mais jamais la religion n'a souffert cela et n'en a usé. Aussi il faut ces accommodements, ou des miracles. 11 n'est pas étrange qu'on se conserve en ployant, et ce n'est pas proprement se maintenir; et encore périssent-ils enfin entièrement : il n'y en a point qui ait duré quinze cents ans. Mais que cette religion se soit toujours maintenue et inflexible, cela est divin.
Le Messie a toujours été cru. La tradition d'Adam était encore nouvelle en Noé et en Moïse. Les prophètes l'ont prédit depuis, en prédisant toujours d'autres choses dont les événements, qui arrivaient de temps en temps à la
vue des hommes, marquaient la vérité de leur mission j el par conséquent celle <!<• Leurs promesses touchant le
Messie. Jésus-Christ a fait des miracles, et les apôtres aussi qui ont converti tous les païens; et par là toutes les prophéties étant accomplies, le Messie est prouvé pour ;amais.
Je vois plusieurs religions contraires, et partant toutes fausses, excepté une. Chacune veut être crue par sa propre autorité, et menace les incrédules. Je ne les crois donc pas là-dessus ; chacun peut dire cela, chacun peut se dire prophète. Mais je vois la chrétienne où je trouve des prophéties; et c'est ce que chacun ne peut pas faire.
La seule religion contraire à la nature en l'état qu'elle est, qui combat tous nos plaisirs, et qui parait d'abord contraire au sens commun , est la seule qui ait toujours été.
Toute la conduite des choses doit avoir pour objet l'établissement et la grandeur de la religion ; les hommes doivent avoir en eux-mêmes des sentiments conformes à ce qu'elle nous enseigne : et enfin elle doit être tellement l'objet et le centre où toutes choses tendent, que qui en saura les principes puisse rendre raison et de toute la nature de l'homme en particulier, et de toute la conduite du monde en général.
Et sur ce fondement ils [les impies] prennent lieu de blasphémer la religion chrétienne, parce qu'ils la connaissent mal. Ils s'imaginent qu'elle consiste simplement en l'adoration d'un Dieu considéré comme grand, et puissant, et éternel : ce qui est proprement le déisme, presque aussi éloigné de la religion chrétienne que l'athéisme qui y est tout à fait contraire. Et delà ils con-
cluent que cette religion n'est pas véritable, parce qu'ils ne voient pas que toutes choses concourent à l'établissement de ce point : que Dieu ne se manifeste pas aux hommes avec toute l'évidence qu'il pourrait faire.
Mais qu'ils en concluent ce qu'ils voudront contre le déisme , ils n'en concluront rien contre la religion chrétienne, qui consiste proprement au mystère du Rédempteur, qui, unissant en lui les deux natures, divine et humaine, a retiré les hommes de la corruption du péché, pour les réconcilier à Dieu en sa personne divine.
Elle enseigne donc ensemble aux hommes ces deux vérités, et qu'il y a un Dieu dont les hommes sont capables , et qu'il y a une corruption dans la nature qui les en rend indignes. Il importe également aux hommes de connaître l'un et l'autre de ces points; et il est également dangereux à l'homme de connaître Dieu sans connaître sa misère , et de connaître sa misère sans connaître le Rédempteur qui l'en peut guérir. Une seule de ces connaissances fait , ou l'orgueil des philosophes qui ont connu Dieu et non leur misère, ou le désespoir des athées qui connaissent leur misère sans Rédempteur. Et ainsi , comme il est également de la nécessité de l'homme de connaître ces deux points, il est aussi également de la miséricorde de Dieu de nous les avoir fait connaître. La religion chrétienne le fait; c'est en cela qu'elle consiste. Qu'on examine l'ordre du monde sur cela, et qu'on voie si toutes choses ne tendent pas à l'établissement des deux chefs de cette religion.
Si l'on ne se connaît plein de superbe, d'ambition , de concupiscence, de faiblesse, de misère et d'injustice, on est bien aveugle. Et si en le connaissant on ne désire d'en être déUvré, que peut-on dire d'un homme... [si peu raisonnable!? Que peut-on donc avoir que de l'es-
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t inie pour une religion < jui connaît si bien les défauts de l'homme, et que du désir pour la vérité d'une religion <[ui y promel des remèdes si souhaitables?
Mil.
Il est impossible d'envisager toutes les preuves de la religion chrétienne ramassées ensemble, sans en ressentir la force, à laquelle nul homme raisonnable ne peut résister.
Que l'on considère son établissement ; qu'une religion si contraire à la nature se soit établie par elle-même si doucement, sans aucune force ni contrainte, et si fortement néanmoins qu'aucuns tourments n'ont pu empêcher les martyrs de la confesser ; et que tout cela se soit fait non-seulement sans l'assistance d'aucun prince, mais malgré les princes de la terre qui l'ont combattue.
Que l'on considère la sainteté, la hauteur et l'humilité d'une âme chrétienne. Les philosophes païens se sont quelquefois élevés au-dessus du reste des hommes par une manière de vivre plus réglée , et par des sentiments qui avaient quelque conformité avec ceux du christianisme. Mais ils n'ont jamais reconnu pour vertu ce que les chrétiens appellent humilité, et ils l'auraient même crue incompatible avec les autres dont ils faisaient profession. Il n'y a que la religion chrétienne qui ait su joindre ensemble des choses qui avaient paru jusque-là si opposées, et qui ait appris aux hommes que, bien loin que l'humilité soit incompatible avec les autres vertus, sans elle toutes les autres vertus ne sont que des vices et des défauts.
Que l'on considère les merveilles de l'Écriture sainte, qui sont infinies, la grandeur et la sublimité plus qu'humaine des choses qu'elle contient , et la simplicité admirable de son style, qui n'a rien d'affecté, rien de recherché, et qui porte un caractère de vérité qu'on ne saurait désavouer.
Que l'on considère la personne de Jésus-Christ en particulier. Quelque sentiment qu'on ait de lui, on ne peut disconvenir qu'il n'eût un esprit très-grand et très-relevé, dont il avait donné des marques dès son enfance devant les docteurs de la loi : et cependant , au lieu de s'appliquer à cultiver ces
talents par l'étude et la fréquentation des savants, il passp trente ans de sa vie dans le travail des mains, et dans une, retraite entière du monde ; et pendant les trois années de sa prédication , il appelle à sa compagnie et choisit pour ses apôtres des gens sans science, sans étude, sans crédit, et il s'attire pour ennemis ceux qui passaient pour les plus savants et les plus sages de son temps. C'est une étrange conduite pour un homme qui a dessein d'établir une nouvelle religion.
Que l'on considère en particulier ces apôtres choisis par Jésus-Chuist , ces gens sans lettres , sans étude , et qui se trouvent tout d'un coup assez savants pour confondre les plus habiles philosophes, et assez forts pour résister aux rois et aux tyrans qui s'opposaient à l'établissement de la religion chrétienne qu'ils annonçaient.
Que l'on considère cette suite merveilleuse de prophètes qui se sont succédé les uns aux autres pendant deux mille ans , et qui ont tous prédit en tant de manières différentes jusques aux moindres circonstances delà vie de Jésus-Christ, de sa mort, de sa résurrection, de la mission des apôtres, de la prédication de l'Évangile, de la conversion des nations, et de plusieurs autres choses qui concernent l'établissement de la religion chrétienne et l'abolition du judaïsme.
Que l'on considère l'accomplissement admirable de ces prophéties , qui conviennent si parfaitement à la personne de Jésus-Chbist, qu'il est impossible de ne pas le reconnaître, à moins de vouloir s'aveugler soi-même.
Que l'on considère l'état du peuple juif et devant et après la venue de Jésus-Chbist, son état florissant avant la venue du Sauveur , et son état plein de misères depuis qu'ils l'ont rejeté : car ils sont encore aujourd'hui sans aucune marque de religion , sans temple , sans sacrifices , dispersés par toute la terre, le mépris et le rebut de toutes les nations.
Que l'on considère la perpétuité de la religion chrétienne, qui a toujours subsisté depuis le commencement du monde, soit dans les saints de l'Ancien Testament, qui ont vécu dans l'attente de Jésus-Chiust avant sa venue, soit dans ceux qui l'ont reçu et qui ont cru en lui depuis sa venue : au lieu que
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nulle autre religion a'a la perpétuité, qui est la principale
marque de la véritable.
Enfin, que l'on considère la sainteté de cette religion, sn doctrine, qui rend raison de tout, jusques aux contrariétés qui se rencontrent dans l'homme, et toutes les autres choses singulières, surnaturelles et divines qui y éclatent de toutes parts.
Et qu'on juge, après tout cela, s'il est possible de douter que la religion chrétienne soit la seule véritable, et si jamais aucune autre a rien eu qui en approchât ' .
VÉRITABLE RELIGION PROUVÉE PAR LES CONTRARIÉTÉS QUI SONT DANS L'HOMME, ET PAR LE PÉCHÉ ORIGINEL.
Les grandeurs et les misères de l'homme sont tellement visibles, qu'il faut nécessairement que la véritable religion nous enseigne et qu'il y a quelque grand principe de grandeur en l'homme, et qu'il y a un grand principe de misère. 11 faut donc qu'elle nous rende raison de ces étonnantes contrariétés.
S'il y a un seul principe de tout, une seule fin de tout : tout par lui, tout pour lui. Il -faut donc que la vraie religion nous enseigne à n'adorer que lui et à n'aimer que lui. Mais comme nous nous trouvons dans l'impuissance d'adorer ce que nous ne connaissons pas, et d'aimer autre chose que nous, il faut que la religion , qui instruit de ces devoirs, nous instruise aussi de ces impuissances, et qu'elle nous apprenne aussi les remèdes.
Il faut que, pour rendre l'homme heureux, elle lui montre qu'il y a un Dieu; qu'on est obligé de l'aimer; que notre vraie félicité est d'être en lui, et notre unique
1 Ce paragraphe xiu n'est point dans les manuscrits originaux. Il fut publié pour la première fois en 1C78. Bien qu'on n'y reconnaisse pas là style de Pascal , je n'ai pas cru devoir le supprimer. (Lef...)
mal d'être séparé de lui; qu'elle reconnaisse que nous sommes pleins de ténèbres qui nous empêchent de le connaître et de l'aimer; et qu'ainsi nos devoirs nous obligeant d'aimer Dieu, et nos concupiscences nous en détournant, nous sommespleins d'injustice. Ilfaut qu'elle nous rende raison de ces oppositions que nous avons à Dieu et à notre propre bien ; il faut qu'elle nous enseigne les remèdes à ces impuissances, et les moyens d'obtenir ces remèdes. Qu'on examine sur cela toutes les religions du monde, et qu'on voie s'il y en a une autre que la chrétienne qui y satisfasse.
Sera-ce les philosophes, qui nous proposent pour tout bien les biens qui sont en nous? Est-ce là le vrai bien? Ont-ils trouvé le remède à nos maux? Est-ce avoir guéri la présomption de l'homme , que de l'avoir mis à l'égal de Dieu ? Ceux qui nous ont égalés aux bêtes, et les mahométans qui nous ont donné les plaisirs de la terre pour tout bien, même dans l'éternité, ont-ils apporté le remède à nos concupiscences? Levez vos yeux vers Dieu , disent les uns ; voyez celui auquel vous ressemblez, et qui vous a fait pour l'adorer; vous pouvez vous rendre semblable à lui ; la sagesse vous y égalera , si vous voulez la suivre. Et les autres disent : Baissez vos yeux vers la terre, chétif ver que vous êtes, et regardez les bêtes dont vous êtes le compagnon.
Que deviendra donc l'homme? Sera-t-il égal à Dieu ou aux bêtes? Quelle effroyable distance! Que seronsnous donc? Qui ne voit par tout cela que l'homme est égaré, qu'il est tombé de sa place, qu'il la cherche avec inquiétude, qu'il ne la peut plus retrouver? Et qui l'y adressera donc? Les plus grands hommes ne l'ont pu. Quelle religion nous enseignera donc à guérir l'orgued et la concupiscence? Quelle religion enfin nous enseignera notre bien, nos devoirs, les faiblesses qui
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nous en détournent, La cause de ces faiblesses, 1rs p©. mèdes qui les peuvent guérir, etle moyen d'obtenir ces
remèdes? Toutes les autres religions ne l'ont pu. Voyons ce que fera la Sagesse de Dieu [qui nous parle dans la religion chrétienne] :
« C'est en vain, ô hommes, que vous cherchez d;ms vous-mêmes le remède à vos misères. Toutes vos lumières ne peuvent arriver qu'à connaître que ce n'est point dans vous-mêmes que vous trouverez ni la vérité, ni le bien. Les philosophes vous l'ont promis, et ils n'ont pu le faire'. Ils ne savent ni quel est votre véritable bien, ni quel est votre véritable état. Comment auraient-ils donné des remèdes à vos maux, puisqu'ils ne les ont pas seulement connus? Vos maladies principales sont l'orgueil, qui vous soustrait de Dieu, la concupiscence , qui vous attache à la terre; et ils n'ont lait autre chose qu'entretenir au moins l'une de ces maladies. S'ils vous ont donné Dieu pour objet, ce n'a été que pour exercer votre superbe. Ils vous ont fait penser que vous lui étiez semblables et conformes par votre nature. Et ceux qui ont vu la vanité de cette prétention vous ont jetés dans l'autre précipice, en vous faisant entendre que votre nature est pareille à celle des bêtes, et vous ont portés à chercher votre bien dans les concupiscences, qui sont le partage des animaux. Ce n'est pas là le moyen de vous guérir de vos injustices, que ces juges n'ont point connues.
« N'attendez pas , dit-elle, ni vérité ni consolation des hommes. Je suis celle qui vous ai formés, et qui puis seule vous apprendre qui vous êtes. Mais vous n'êtes plus maintenant en l'état où je vous ai formés. J'ai créé
1 C'est-à-dire : K'ont pu trouver la vérité à l'aide des lumières de la raison.
/homme saint , innocent, parfait; je l'ai rempli de lumière et d'intelligence; je lui ai communiqué ma gloire et mes merveilles. L'œil de l'homme voyait alors la majesté de Dieu. Il n'était pas alors dans les ténèbres qui l'aveuglent, ni dans la mortalité et dans les misères qui l'affligent. Mais il n'a pu soutenir tant de gloire sans tomber dans la présomption. Il a voulu se rendre centre de lui-même, et indépendant de mon secours. Il s'est soustrait de ma domination, en s'égalant à moi par le désir de trouver sa félicité en lui-même. Je l'ai abandonné à lui; et révoltant les créatures qui lui étaient soumises, je les lui ai rendues ennemies : en sorte qu'aujourd'hui l'homme est devenu semblable ûîi x bêtes, et dans un tel éloignement de moi, qu'à peine lui restet-il une lumière confuse de son auteur, tant toutes ses connaissances ont été éteintes ou troublées ! Les sens , indépendants de la raison et souvent maîtres de la raison, l'ont emporté à la recherche des plaisirs. Toutes les créatures ou l'affligent ou le tentent, et dominent sur lui, ou en le soumettant par la force, ou en le charmant par leurs douceurs : ce qui est une domination plus terrible et plus impérieuse. »
Voilà l'état où les hommes sont aujourd'hui. Il leur reste quelque instinct puissant du bonheur de leur première nature, et ils sont plongés dans les misères de leur aveuglement et de leur concupiscence, qui est devenue leur seconde nature.
De ce principe que je vous ouvre, vous pouvez reconnaître la cause de tant de contrariétés qui ont étonné tous les hommes, et qui les ont partagés en de si divers sentiments. Observez maintenant tous les mouvements de grandeur et de gloire que l'épreuve de tant de misères ne peut étouffer, et voyez s'il ne faut pas que la cause en soit en une autre nature.
Chose étonnante cependant, que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de La transmission du péché [originel], soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nousmêmes ! Car il est sans doute qu'il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que ie péché du premier homme ait rendu coupahles ceux qui, étant si éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Cet écoulement ne nous parait pas seulement impossible, il nous semble même très-injuste : car, qu'y a-t-il de plus contraire aux règles de notre misérable justice que de damner éternellement un enfant incapable de volonté pour un péché où il parait avoir eu si peu de part, qu'il est commis six mille ans avant qu'il fût un être? Certainement rien ne nous heurte plus rudement que cette doctrine; et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses tours et ses replis dans cet abime. De sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère, que ce mystère n'est inconcevable à l'homme.
Le péché originel est une folie devant les hommes; mais on le donne pour tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine , puisque je la donne pour être sans raison. Mais cette folie est plus sage que toute la sagesse des hommes : Quod stuhum est Dei, sapientius est hominibus (lCor.,1, 25). Car, sans cela, que dira-t-on qu'est l'homme? Tout son état dépend de ce point imperceptible. Et comment s'en fùt-il aperçu par sa raison, puisque c'est une chose au-dessus de sa raison , et que sa raison , bien loin de 1 inventer par ses voies, s'en éloigne quand on le lui présente?
Ces deux états [d'innocence et de corruption] étant ouverts, il est impossible que vous ne les reconnaissiez pas. Suivez vos mouvements, observez-vous vous-même, et voyez si vous n'y trouverez pas les caractères vivants de ces deux natures. Tant de contradictions se trouveraient-elles dans un sujet simple?
Cette duplicité de l'homme est si visible, qu'il y en a qui ont pensé que nous avions deux âmes; un sujet simple leur paraissant incapable de telles et si soudaines variétés, d'une présomption démesurée à un horrible abattement de cœur.
Toutes ces contrariétés , qui semblaient le plus m'éloigner de la connaissance de la religion, est ce qui m'a le plus tôt conduit à la véritable.
Pour moi, j'avoue qu'aussitôt que la religion chrétienne découvre ce principe , Que la nature des hommes est corrompue et déchue de Dieu , cela ouvre les yeux à voir partout le caractère de cette vérité ; car la nature est telle, qu'elle marque partout un Dieu perdu, et dans l'homme, et hors de l'homme.
Sans ces divines connaissances, qu'ont pu faire les hommes, sinon, ou s'élever dans le sentiment intérieur qui leur reste de leur grandeur passée, ou s'abattre dans la vue de leur faiblesse présente ? Car , ne voyant pas la vérité entière , ils n'ont pu arriver à une parfaite vertu. Les uns considérant la nature comme incorrompue, les autres comme irréparable, ils n'ont pu fuir ou l'orgueil ou la paresse, qui sont les deux sources de tous les vices, puisqu'ils ne peuvent, sinon ou s'y abandonner par lâcheté, ou en sortir par l'orgueil. Car s'ils connaissaient l'excellence de l'homme, ils en ignoraient la corruption ; de sorte qu'ils évitaient bien la paresse, mais ils se perdaient dans la superbe. Et s'ils reconnais-
saient l'infirmité de la -nature, ils en ignoraient la dignité; < le sorte qu'ils pouvaient bien éviter la vanité, niais c'était en se précipitant dans le désespoir.
De là viennent les diverses sectes «les stoïques et 'des épicuriens, des dogmatistes et des académiciens, etc. La seule religion chrétienne a pu guérir ces deux vices, non pas en chassant l'un et l'autre par la sagesse de la terre, mais en chassant l'un et l'autre par la simplicité de l'Évangile. Car elle apprend aux justes, qu'elle élève jusqu'à la participation de la Divinité même, qu'en ce sublime état ils portent encore la source de toute la corruption, qui les rend, durant toute la vie, sujets à l'erreur, à la misère, à la mort, au péché; et elle crie aux plus impies qu'ils sont capables de la grâce de leur Rédempteur. Ainsi, donnant à trembler à ceux qu'elle justifie, et consolant ceux qu'elle condamne, elle tempère avec tant de justesse la crainte avec l'espérance, par cette double capacité qui est commune à tous, et delà grâce et du péché, qu'elle abaisse infiniment plus que la seule raison ne peut faire, mais sans désespoir; et qu'elle élève infiniment plus que l'orgueil de la nature, mais sans enfler : faisant bien voir par là qu'étant seule exempte d'erreur et de vice, il n'appartient qu'à elle et d'instruire et de corriger les hommes.
Qui peut donc refuser à ces célestes lumières de les croire et de les adorer? Car n'est-il pas plus clair que le jour que nous sentons en nous-mêmes des caractères ineffaçables d'excellence? et n'est-il pas aussi véritable que nous éprouvons à toute heure les effets de notre déplorable condition? Que nous crie donc ce chaos et cette confusion monstrueuse, sinon la vérité de ces deux états , avec une voix si puissante . qu'il est impossible de résister?
Nous ne concevons ni l'état glorieux d'Adam, ni la nature de son péché, ni la transmission qui s'en est faite en nous. Ce sont choses qui se sont passées dans l'état d'une nature toute différente de la nôtre, et qui passent notre capacité présente. Tout cela nous est inutile à savoir pour en sortir; et tout ce qu'il nous importe de connaître, est que nous sommes misérables , corrompus, séparés de Dieu, mais rachetés par Jésus- Christ ; et c'est de quoi nous avons des preuves admirables sur la terre.
Le christianisme est étrange : il ordonne à l'homme de reconnaître qu'il est vil, et même abominable ; et il lui ordonne de vouloir être semblable à Dieu. Sans un tel contre-poids, cette élévation le rendrait horriblement vain, ou cet abaissement le rendrait horriblement abject.
La misère persuade le désespoir : l'orgueil inspire la présomption.
L'incarnation montre à l'homme la grandeur de sa misère, par la grandeur du remède qu'il a fallu.
On ne trouve pas dans la religion chrétienne un abaissement qui nous rende incapables du bien, ni une sainteté exempte du mal.
11 n'y a point de doctrine plus propre à l'homme que celle-là, qui l'instruit de sa double capacité de recevoir et de perdre la grâce, à cause du double péril où il est toujours exposé, de désespoir ou d'orgueil.
Les philosophes ne prescrivaient point des sentiments proportionnés aux deux états. Ils inspiraient des mou-
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vements de grandeur pure , et ce n'est pas l'état de l'homme. Ils inspiraient des mouvements de bassesse pure, et ce n'est pas l'état de l'homme. Il faut des mou- \ tiiients' de bassesse, non de nature, mais de pénitence; non pour y demeurer, mais pour aller à la grandeur. Il faut des mouvements de grandeur , non de mérite , mais de grâce, et après avoir passé par la bassesse.
Nul n'est heureux comme un vrai chrétien, ni raisonnable, ni vertueux, ni aimable. Avec combien peu d'orgueil un chrétien se croit-il uni à Dieu ! avec combien peu d'abjection s'égale-t-il aux vers de la terre! La belle manière de recevoir la vie, et la vie de la mort, les biens et les maux!
x. — Incroyable que Dieu s'unisse à nous.
Cette considération n'est tirée que de la vue de notre bassesse. Mais si vous l'avez bien sincère, suivez-la aussi loin que moi, et reconnaissez que nous sommes en effet si bas , que nous sommes par nous-mêmes incapables de connaître si sa miséricorde ne peut pas nous rendre capables de lui. Car je voudrais savoir d'où cet animal , qui se reconnaît si faible , a le droit de mesurer la miséricorde de Dieu, et d'y mettre les bornes que sa fantaisie lui suggère. Il sait si peu ce que c'est que Dieu, qu'il ne sait pas ce qu'il est lui-même : et , tout troublé de la vue de son propre état , il ose dire que Dieu ne peut pas le rendre capable de sa communication ! Mais je voudrais lui demander si Dieu demande autre chose de lui, sinon qu'il l'aime en le connaissant, et pourquoi il croit que Dieu ne peut se rendre connaissable et aimable à lui , puisqu'il est naturellement capable d'amour et de connaissance. Il est sans doute qu'il connaît au moins qu'il est, et qu'il aime quelque chose. Donc , s'il voit quelque chose dans les ténèbres où il
est, et s'il trouve quelque sujet d'amour parmi les choses de la terre, pourquoi, si Dieu lui donne quelques rayons de son essence, ne sera-t-il pas capable de le connaître et de l'aimer en la manière qu'il lui plaira de se communiquer à nous? Il y a donc sans doute une présomption insupportable dans ces sortes de raisonnements, quoiqu'ils paraissent fondés sur une humilité apparente , qui n'est ni sincère ni raisonnable , si elle nous fait confesser que, ne sachant de nous-mêmes qui nous sommes, nous ne pouvons l'apprendre que de Dieu.