‹ Œuvres choisies de B. Pascal: Pensées et opuscules. T. uniqueChapitre 19 sur 71 · DES JUIFS · texte numérisé non relu

DES JUIFS

La création et le déluge étant passés, et Dieu ne devant plus détruire le monde, non plus que le recréer ni donner de ces grandes marques de lui, il commença d'établir un peuple sur la terre , formé exprès , qui devait durer jusqu'au peuple que le Messie formerait par son esprit.

Dieu voulant se former un peuple saint, qu'il séparerait de toutes les autres nations , qu'il délivrerait de ses ennemis , qu'il mettrait dans un lieu de repos , a promis de le faire et a prédit par ses prophètes le temps et la manière de sa venue. Et cependant, pour affermir l'espérance de ses élus dans tous les temps, il leur en a fait voir l'image, sans les laisser jamais sans des assurances de sa puissance et de sa volonté pour leur salut. Car, dans la création de l'homme, Adam en était le témoin , et le dépositaire de la promesse du Sauveur qui

1 L'édition de 1779 porte : Des Juifs considérés par rapport à notre religion. Celle de M. Faugère : Bu peuple Juif.

(levait oalta <lr la femme. Lorsque les hommes étaiej*» encore si proches de la création ^ qu'ils ne pouvaient avoir oublié leur création et leur chute ; lorsque ceux qui avaient vu Adam n'ont plus été au monde, Dieu a envoyé Noé, et il l'a sauvé et noyé toute la terre par un miracle qui marquait assez et le pouvoir qu'il avait de sauver le monde, et la volonté qu'il avait de le faire et de faire naître de la semence de la femme celui qu'il avait promis.

Ce miracle suffisait pour affermir l'espérance des... [hommes].

La mémoire du déluge étant encore si fraîche parmi les hommes , lorsque Noé vivait encore, Dieu fit ses promesses à Abraham , et lorsque Sem vivait encore , Dieu envoya Moïse, etc.

Dieu, voulant faire paraître qu'il pouvait former un peuple saint d'une sainteté invisible, et le remplir d'une gloire éternelle, a fait des choses visibles : comme la nature est une image de la grâce, il a fait dans les biens de la nature ce qu'il devait faire dans ceux de la grâce, afin qu'on jugeât qu'il pouvait faire l'invisible , puisqu'il faisait bien le visible. Il a donc sauvé ce peuple du déluge ; il l'a fait naître d'Abraham ; il l'a racheté d'entre ses ennemis, et l'a mis dans le repos.

L'objet de Dieu n'était pas de sauver du déluge, et de faire naître d'Abraham tout un peuple, pour ne l'introduire que dans une terre grasse.

Dieu voulant priver les siens des biens périssables, pour montrer que ce n'était pas par impuissance, il a fait le peuple juif.

Les Juifs avaient vieilli dans ces pensées terrestres , que Dieu aimait leur père Abraham ., sa chair, et ce qui

en sortirait : que pour cela il les avait multipliés et distingués de tous les autres peuples, sans souffrir qu'ils s'y mêlassent ; que quand ils languissaient dans l'Egypte, il les en retira avec tous ses grands signes en leur faveur ; qu'il les nourrit de la manne dans le désert ; qu'il les mena dans une terre bien grasse , qu'il leur donna des rois, et un temple bien bâti pour y offrir des bêtes , et par le moyen de l'effusion de leur sang qu'ils seraient purifiés ; et qu'il leur devait enfin envoyer le Messie , pour les rendre maîtres de tout le monde. Et il a prédit le temps de sa venue.

Les Juifs étaient accoutumés aux grands et éclatants miracles ; et ainsi ayant eu les grands coups de la mer Rouge et la terre de Cbanaan comme un abrégé des grandes choses de leur Messie, ils en attendaient de plus éclatantes, dont ceux de Moïse n'étaient que les échantillons.

Le monde ayant vieilli dans ces erreurs charnelles , Jésus-Christ est venu dans le temps prédit , mais non pas dans l'éclat attendu; et ainsi ils n'ont pas pensé que ce fût lui. Après sa mort, saint Paul est venu apprendre aux hommes que toutes ces choses étaient arrivées en figures ; que le royaume de Dieu ne consistait pas en la chair, mais en l'esprit ; que les ennemis des hommes n'étaient pas les Babyloniens, mais leurs passions ; que Dieu ne se plaisait pas aux temples faits de main d'homme , mais en un cœur pur et humilié; que la circoncision du corps était inutile, mais qu'il fallait celle du cœur; que Moïse ne leur avait pas donné le pain du ciel, etc.

Mais Dieu n'ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple qui en était indigne , et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu'elles fussent crues, il en a prédit le temps clairement , et les a quelquefois exprimées clairement, mais abondamment en figures, afin

que ceux qui aimaieul les choses figurantes s'y arrêtassent, et que ceux qui aimaient les figurées les y vissent,

Les Juifs charnels n'entendaient ni la grandeur ni l'abaissement du Messie prédit dans leurs prophéties. Ils l'ont méconnu dans sa grandeur, comme quand il dit que le Messie sera seigneur de David, quoique son fils; qu'il est devant qu'Abraham fût, et qu'il' la vu. Ils ne le croyaient pas si grand qu'il fût éternel, et ils l'ont méconnu de même dans son abaissement et dans sa mort. Le Messie, disaient-ils, demeure éternellement, et celui-ci dit qu'il mourra. Ils ne le croyaient donc ni mortel , ni éternel : ils ne cherchaient en lui qu'une grandeur charnelle.

Les Juifs ont tant aimé les choses figurantes , et les ont si bien attendues, qu'ils ont méconnu la réalité quand elle est venue dans le temps et en la manière prédit" •.

Ceux qui ont peine à croire en cherchent un sujet en ce que les Juifs ne croient pas. Si cela était si clair, dit-on, pourquoi ne croyaient-ils pas? et voudraient quasi qu'ils crussent, afin de n'être pas arrêtés par l'exemple de leur refus. Mais c'est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Nous y serions moins disposés s'ils étaient des nôtres. Nous aurions alors un plus ample prétexte. Cela est admirable d'avoir rendu les Juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de l'accomplissement !

1 Ce dernier qu'il pourrait être équivoque, s'il n'était déterminé par les textes évangéliques que l'auteur a ici en vue. Abraham voire pire . dit Jésus-Christ, a désire arec ardeur de voir mon jour : il la vu , et il en a été comblé de joie... Avant qu' Abraham fût, j'étais. (Jean, 8, 56 et 58. ) C'est donc Abraham qui a vu.

Il fallait que, pour donner foi au Messie, il y eût eu des prophéties précédentes , et qu'elles fussent portées par des gens non suspects et d'une diligence et fidélité , et d'un zèle extraordinaire et connu de toute la terre.

Pour faire réussir tout cela , Dieu a choisi ce peuple charnel, auquel il a mis en dépôt les prophéties qui prédisent le Messie comme libérateur et dispensateur des biens charnels que ce peuple aimait ; et ainsi il a eu une ardeur extraordinaire pour ses prophètes, et a porté à la vue de tout le monde ces livres qui prédisent leur Messie, assurant toutes les nations qu'il devait venir, et en la manière prédite dans leurs livres , qu'ils tenaient ouverts à tout le monde. Et ainsi ce peuple déçu parl'avénement ignominieux et pauvre du Messie, [ils] ont été ses plus cruels ennemis. De sorte que voilà le peuple du monde le moins suspect de nous favoriser , et le plus exact et le plus zélé qui se puisse dire pour sa loi et pour ses prophètes, qui les porte incorrompus.

Ceux qui ont rejeté et crucifié Jésus-Christ, qui leur a été en scandale, sont ceux qui portent les livres qui témoignent de lui, et qui disent qu'il sera rejeté et en scandale. Ainsi ils ont marqué que c'était lui en le refusant; et il a été également prouvé, et par les Juifs justes qui l'ont reçu, et par les injustes qui l'ont rejeté, l'un et l'autre ayant été prédits.

C'est pour cela que les prophéties ont un sens caché, le spirituel, dont ce peuple était ennemi , sous le charnel, dont il était ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils n'étaient pas capables de l'aimer; et ne pouvant le porter, ils n'eussent pas eu le zèle pour la conservation de leurs livres et de leurs cérémonies. Et

s'ils avaienl aimé œs promesses spirituelles , «-I 411 ils les eussent conservées incorrompues jusqu'au Messie, leur témoignage n'eût pas eu de force, puisqu'ils en eussenl été amis. Voilà pourquoi il était bon que le sens spirituel

fût couvert. Mais, d'un autre côté, si ce sens eût été tellement caché qu'il n'eût point du tout paru, il n'eût pu servir de preuve au Messie. Qu'a-t-il donc été fait? Ce sens a été couvert sous le temporel en la foule des passages, et a été découvert si clairement en quelques-uns : outre que le temps et l'état du inonde ont été prédits si clairement, qu'il est plus clair que le soleil. Et ce sens spirituel est si clairement expliqué en quelques endroits, qu'il fallait un aveuglement pareil à celui que la chair jette dans l'esprit quand il lui est assujetti, pour ne le pas reconnaître.

Voilà donc quelle a été la conduite de Dieu. Ce sens spirituel est couvert d'un autre en une infinité d'endroits, et découvert en quelques-uns rarement, mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques et peuvent convenir aux deux : au lieu que les lieux où il est découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu'au sens spirituel.

De sorte que cela ne pouvait induire en erreur, et qu'il n'y avait qu'un peuple aussi charnel qui pût s'y méprendre.

Car quand les biens sont promis en abondance, qui les empêchait d'entendre les véritables biens, sinon leur cupidité qui déterminait ce sens aux biens de la terre? Mais ceux qui n'avaient de biens qu'en Dieu les rapportaient uniquement à Dieu. Car il y a deux principes qui partagent les volontés des hommes : la cupidité et la charité. Ce n'est pas que la cupidité ne puisse être avec la foi en Dieu, et que la charité ne soit avec les biens de la terre. Mais la cupidité use de Dieu et jouit

du monde; et la charité, au contraire, [use du monde et jouit de Dieu].

Or, la dernière fin est ce qui donne le nom aux choses. Tout ce qui nous empêche d'y arriver est appelé ennemi. Ainsi les créatures, quoique bonnes, sont ennemies des justes, quand elles les détournent de Dieu; et Dieu même est l'ennemi de ceux dont il trouble la convoitise. '

Ainsi le mot d'ennemi dépendant de la dernière fin, les justes entendaient par là leurs passions, et les charnels entendaient les Babyloniens : et ainsi ces termes n'étaient obscurs que pour les injustes. Et c'est ce que dit Isaïe : Signa legem in âhcipulis meis (Is., 8, 16); et que Jésus-Christ sera pi erre descandale {Ib., 8, 14). Mais bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui. (Matth., 11, 6. ) Osée le dit aussi parfaitement : Où est le sage? et il entendra ce que je dis : car les voies de Dieu sont droites, mais les méchants y trébucheront. (Osée, 14, 10.)

Et cependant ce Testament, fait pour aveugler les uns et éclairer les autres, marquait, en ceux mêmes qu'il aveuglait, la vérité qui devait être connue des autres ; car les biens visibles qu'ils recevaient de Dieu étaient si grands et si divins, qu'il paraissait bien qu'il avait le pouvoir de leur donner les invisibles et un Messie.

Le temps du premier avènement est prédit; le temps du second ne l'est point *, parce que le premier devait

1 Au lieu de la négation absolue , l'auteur aurait pu dire : Ne l'est pas aussi clairement; car les trois temps et demi de Daniel (Dan., 7, 25, et 12, 7 ) et les quarante- deux mois de saint Jean (Apoc, 11, 2, et 13, 5) paraissent conduire là , suivant les théologiens. Mais que signifient ces temps et ces mois? C'est ce que l'Écriture ne dit pas. Jhsus-Christ an-

1 1 1> PEH si ES DE PASCAL.

être caché; Le second devait être éclatant et tellement manifeste, que ses ennemis même le devaient reconnaître. Mais comme il ne devait venir qu'obscurément, et pour être connu seulement de ceux qui sonderaient les Écritures, que pouvaient faire les Juifs, ses ennemis? S'ils le reçoivent, ils le prouvent par leur réception; car les dépositaires de l'attente du Messie le reçoivent; et s'ils le renoncent, ils le prouvent par leur renonciation.

Les Juifs avaient des miracles, des prophéties, qu'ils voyaient accomplir; et la doctrine de leur loi était de n'adorer et de n'aimer qu'un Dieu : elle était aussi perpétuelle. Ainsi elle avait toutes les marques de la vraie religion : aussi l'était-elle. Mais il faut distinguer la doctrine des Juifs d'avec la doctrine de la loi des Juifs. Or, la doctrine des Juifs n'était pas vraie, quoiqu'elle eût les miracles, les prophéties et la perpétuité , parce qu'elle n'avait pas cet autre point de n'adorer et n'aimer que Dieu.

La religion juive doit donc être regardée différemment dans la tradition des livres saints et dans la tradition du peuple. La morale et la félicité en sont ridicules dans la tradition du peuple; mais elle est incomparable dans celle de leurs livres saints. Le fondement en est admirable. C'est le plus ancien livre du monde et le plus authentique ; et au lieu que Mahomet, pour faire subsister le sien, a défendu de le lire , Moïse, pour faire subsister le sien, a ordonné à tout le monde de le lire.

nonce aussi les signes qui précéderont la On du monde , et il ajoute : Lorsque vous verrez toutes ces choses, sachez que le Fils de l'homme estprès. (Mattii., 24, 35; Marc, 12, 29; Luc, 21, 31.) ( Kote de Véditionde 1787.)

La religion des Juifs a été formée sur la ressemblance de la vérité du Messie , et la vérité du Messie a été reconnue par la religion des Juifs, qui en était la figure.

Dans les Juifs, la vérité n'était que figurée. Dans le ciel, elle est découverte. Dans l'Église, elle est couverte, et reconnue par le rapport à la figure. La figure a été faite sur la vérité, et la vérité a été reconnue sur la figure.

Qui jugera de la religion des Juifs par les grossiers, la connaîtra mal. Elle est visible dans les saints livres et dans la tradition des prophètes, qui ont assez fait entendre qu'ils n'entendaient pas la loi à la lettre. Ainsi notre religion est divine dans l'Évangile, les apôtres et la tradition ; mais elle est ridicule dans ceux qui la traitent mal.

Le Messie, selon les Juifs charnels, doit être un grand prince temporel. Jésus-Christ, selon les chrétiens charnels , est venu nous dispenser d'aimer Dieu , et nous donner des sacrements qui opèrent tout sans nous. Ni l'un ni l'autre n'est la religion chrétienne, ni juive. Les vrais Juifs et les vrais chrétiens ont reconnu un Messie qui les ferait aimer Dieu, et par cet amour triompher de leurs ennemis.

Le voile qui est sur ces livres de l'Ecriture pour les Juifs y est aussi pour les mauvais chrétiens, et pour tous ceux qui ne se haïssent pas eux-mêmes. Mais qu'on est bien disposé à les entendre et à connaître Jésus-Christ, quand on se hait véritablement soi-même !

Les Juifs charnels tiennent le milieu entre les chré-

1 1 % i-K.N s i:i:s DE PASC à L

liens cl les païens. Lés païens né connaissent point Dieu, e1 n'aimenl que la terre. Les Juifs connaissent le vrai Dieu, et n'aiment que la terre. Les chrétiens connaissent le vrai Dieu, et n'aiment point la terre. Les Juifs et les païens aiment les mômes biens. Les Juifs et les chrétiens connaissent le même Dieu. Les Juifs étaient de deux sortes : les uns n'avaient que les affections païennes, les autres avaient les affections chrétiennes.

C'est visiblement un peuple fait exprès pour servir de témoin au Messie. Il porte les livres, et les aime, et ne les entend point. Et tout cela est prédit : que les jugements de Dieu leur sont confiés, mais comme un livre scellé.

Tandis que les prophètes ont été pour maintenir la loi, le peuple a été négligent. Mais depuis qu'il n'y a plus eu de prophète, le zèle a succédé. Le diable a troublé le zèle des Juifs avant Jésus-Curist, parce quil leur eût été salutaire, mais non pas après.

La création du monde commençant à s'éloigner, Dieu a pourvu d'un historien unique contemporain, et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre , afin que cette histoire fût la plus authentique du monde , et que tous les hommes pussent apprendre une chose si nécessaire à savoir, et qu'on ne peut savoir que par là.

xvm.

Moïse était habile homme : si donc il se gouvernait par son esprit, il ne disait rien nettement qui fût directement contre l'esprit.

Ainsi toutes les faiblesses très-apparentes sont des forces. Exemple, les deux généalogies de saint Matthieu et de saint Luc : qu'y a-t-il de plus clair que cela n'a pas été fait de concert?

Pourquoi Moïse ya-t-il faire la vie des hommes si Ion-

gue, et si peu de générations? Car ce n'est pas la longueur des années, mais la multitude des générations, qui rendent les choses obscures. Car la vérité ne s'altère que par le changement des hommes ; et cependant il met deux choses, les plus mémorables qui se soient jamais imaginées, savoir la création et le déluge, si proches, qu'on y touche [ par le peu qu'il fait de générations. De sorte qu'au temps où il écrivait ces choses , la mémoire devait encore en être toute récente dans l'esprit de tous les Juifs] .

Sem, qui a vu Lamech, qui a vu Adam, a vu aussi Jacob, qui a vu ceux qui ont vu Moïse. Donc le déluge et la création sont vrais. Cela conclut entre de certaines gens qui l'entendent bien.

La longueur de la vie des patriarches, au lieu de faire que les histoires passées se perdissent, servait, au contraire, à les conserver. Car ce qui fait que l'on n'est pas quelquefois assez instruit dans l'histoire de ses ancêtres, est qu'on n'a jamais guère vécu avec eux, et qu'ils sont morts souvent devant que l'on eût atteint l'âge de raison. Mais lorsque les hommes vivaient si longtemps, les enfants vivaient longtemps avec leurs pères ; ils les entretenaient longtemps. Or, de quoi les eussent-ils entretenus, sinon de l'histoire de leurs ancêtres, puisque toute l'histoire était réduite à celle-là, et qu'ils n'avaient point d'études, ni de sciences, ni d'arts, qui occupent une grande partie des discours de la vie? Aussi l'on voit qu'en ce temps-là les peuples avaient un soin particulier de conserver leurs généalogies.

Plus je les examine, plus j'y trouve de vérités : ce qui a précédé et ce qui a suivi ; enfin eux sans idoles , ni roi ; et cette synagogue qui est prédite, et ces misérables qui la .suivent, et qui, étant nos ennemis, sont d'ad-

1 1 G PENSÉES D E r A S CAL

oiirables témoins de la vérité de ces prophéties où leur vie et leur aveuglement même est prédit. Je trouve cet enchaînement, cette religion toute divine dans son autorité, dans sa durée, dans sa perpétuité, dans sa morale, dans sa conduite, dans sa doctrine, dans ses effets, et les ténèbres des Juifs effroyables et prédites : Eris palpons in meridie. Dabilur liber scieiiti Ulteras, et dicet : Non possum légère.

Dès là je refuse toutes les autres religions; par là je trouve réponse à toutes les objections. Il est juste qu'un Dieu si pur ne se découvre qu'à ceux dont le cœur est purifié.

Je trouve d'effectif que, depuis que la mémoire des hommes dure, il est annoncé constamment aux hommes qu'ils sont dans une corruption universelle, mais qu'il viendra un réparateur : que ce n'est pas un homme qui le dit, mais un peuple entier durant quatre mille ans prophétisant et fait exprès. Ainsi je tends les bras à mon libérateur, qui, ayant été prédit durant quatre mille ans, est venu souffrir et mourir pour moi sur la terre dans les temps et dans toutes les circonstances qui en ont été prédites, et, par sa grâce , j'attends la mort en paix, dans l'espérance de lui être éternellement uni , et je vis cependant avec joie, soit dans les biens qu'il lui plait de me donner, soit dans les maux qu'il m'envoie pour mon bien, et qu'il m'a appris à souffrir à son exemple.

DES FIGUBES; QUE l'aNCIESXE LOI ÉTAIT FIGURATIVE.

11 y a des figures claires et démonstratives ; mais il y en a d'autres qui semblent un peu tirées par les cheveux, et qui ne prouvent qu'à ceux qui sont persuadés

d'ailleurs. Celles-là sont semblables aux apocalyptiques. Mais la différence qu'il y a , est qu'ils n'en ont point d'indubitables, tellement qu'il n'y a rien de si injuste que quand ils montrent que les leurs sont aussi bien fondées que quelques-unes des nôtres ; car ils n'en ont pas de démonstratives comme quelques-unes des nôtres. La partie n'est donc pas égale. Il ne faut pas égaler et confondre ces choses, parce qu'elles semblent être semblables par un bout, étant si différentes par l'autre. Ce sont les clartés qui méritent, quand elles sont divines, qu'on révère les obscurités.

Une des principales raisons pour lesquelles les prophètes ont voilé les biens spirituels qu'ils promettaient sous les figures des biens temporels, c'est qu'ils avaient affaire à un peuple charnel, qu'il fallait rendre dépositaire du testament spirituel.

Jésus-Chkist, figuré par Joseph, bien-aimé de son père, envoyé du père pour voir ses frères, etc., innocent, vendu par ses frères vingt deniers , et par là devenu leur seigneur, leur sauveur, et le sauveur des étrangers, et le sauveur du monde; ce qui n'eût point été sans le dessein de le perdre , sans la vente et la réprobation qu'ils en firent.

Dans la prison , Joseph innocent entre deux criminels : Jésus-Curist en la croix entre deux larrons. Joseph prédit le salut à l'un et la mort à l'autre, sur les mêmes apparences : Jésus-Christ sauve les élus, et damne les réprouvés sur les mêmes crimes. Joseph ne fait que prédire : Jésus-Curist fait. Joseph demande à celui qui sera sauvé qu'il se souvienne de lui quand il sera venu en sa gloire; et celui que Jésus-Christ sauve lui demande qu'il se souvienne de lui quand il sera en son royaume.

118 PENSEES Dl PASCAL.

La grâce n'est que la figure de la gloire; car elle n'es! pas La dernière fin. Elle a été figurée par la loi, ei figure elle-même la gloire; niais elle en est la figure elle principe ou la cause.

La synagogue ne périssait point, parce qu'elle était la figure [de l'Église]; mais parce qu'elle n'était que la figure j elle est tombée dans la servitude. La figure a subsisté jusqu'à la vérité, afin que l'Église fût toujours visible, ou dans la peinture qui la promettait, ou dans l'effet.

Pour prouver tout d'un coup les deux Testaments , il ne faut que voir si les prophéties de l'un sont accomplies en l'autre. Pour examiner les prophéties, il faut les entendre; car, si l'on croit qu'elles n'ont qu'un sens, il est sûr que le Messie ne sera point venu; mais si elles ont deux sens, il est sûr qu'il sera venu en Jésus- Christ.

Toute la question est donc de savoir si elles ont deux sens, [si elles sont figures ou réalités; c'est-à-dire s'il faut y chercher quelque autre chose que ce qui parait d'abord, ou s'il faut s'arrêter uniquement à ce premier sens qu'elles présentent].

Si la loi et les sacrifices sont la vérité , il faut qu'ils plaisent à Dieu, et qu'ils ne lui déplaisent point. S'ils sont figures, il faut qu'ils plaisent et déplaisent.

Or, dans toute l'Écriture , ils plaisent et déplaisent. [ Donc ils sont figures ] .

Pour montrer que l'Ancien Testament n'est que figuratif, et que par les biens temporels les prophètes entendaient d'autres biens, c'est, premièrement, que cela

serait indigne de Dieu; secondement, que leurs discours expriment très-clairement la promesse des biens temporels ; et qu'ils disent néanmoins que leurs discours sont obscurs, et que leur sens ne sera point entendu. D'où il parait que ce sens n'était pas celui qu'ils exprimaient à découvert , et que par conséquent ils entendaient parler d'autres sacrifices, d'un autre libérateur, etc. Ils disent qu'on ne l'entendra qu'à la fin des temps. (îer., 33, ult.)

La troisième preuve est que leurs discours sont contraires et se détruisent; de sorte que, si on pense qu'ils n'aient entendu par les mots de loi et de sacrifice autre chose que ceux de Moïse, il y a contradiction manifeste et grossière : donc ils entendaient autre chose, se contredisant quelquefois dans un même chapitre.

Il est dit que la loi sera changée; que le sacrifice sera changé ; qu'ils seront sans roi, sans prince, et sans sacrifice; qu'il sera fait une nouvelle alliance; que la loi sera renouvelée; que les préceptes qu'ils ont reçus ne sont pas bons; que leurs sacrifices sont abominables; que Dieu n'en a point demandé.

Il est dit, au contraire, que la loi durera éternellement; que cette alliance sera éternelle; que le sacrifice sera éternel; que le sceptre ne sortira jamais d'avec eux, puisqu'il ne doit point en sortir que le Roi éternel n'arrive. Tous ces passages marquent-ils que ce soit réalité? Non. Marquent-ils aussi que ce soit figure? Non : mais que c'est réalité ou figure. Mais les premiers , excluant la réalité , marquent que ce n'est que figure.

Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité : tous peuvent être dits delà figure. Donc ils ne sont pas dits de la réalité, mais de la figure.

"1 — < » P] nsi:i.s 1)1 PASCAL.

Un portrait porte absence et présence, plaisir et déplaisir. La réalité exclut absence et déplaisir.

Pour savoir si la loi et les sacrifices sont réalité ou figure, il faut voir si les prophètes, en parlant de ces choses, y arrêtaient leur vue et leur pensée, en sorte qu'ils ne vissent que cette ancienne alliance, ou s'ils y voyaient quelque autre chose dont elle fût la peinture; car dans un portrait on voit la chose figurée. Il ne faut pour cela qu'examiner ce qu'ils en disent.

Quand ils disent qu'elle sera éternelle, entendent-ils parler de l'alliance de laquelle ils disent qu'elle sera changée? Et de même des sacrifices, etc.

Le chiffre a deux sens. Quand on surprend une lettre importante où l'on trouve un sens clair, et où il est dit néanmoins que le sens en est voilé et obscurci; qu'il est caché en sorte qu'on verra cette lettre sans la voir, et qu'on l'entendra sans l'entendre; que doit-on penser, sinon que c'est un chiffre à double sens, et d'autant plus qu'on y trouve des contrariétés manifestes dans le sens littéral? Combien doit-on donc estimer ceux qui nous découvrent le chiffre et nous apprennent à connaître le sens caché; et principalement quand les principes qu'ils en prennent sont tout à fait naturels et clairs ! C'est ce qu'ont fait Jésus-Christ et les apôtres. Ils ont levé le sceau , ils ont rompu le voile et découvert l'esprit. Ils nous ont appris pour cela que les ennemis de l'homme sont ses passions ; que le Rédempteur serait spirituel, et son règne spirituel; qu'il y aurait deux avènements, l'un de misère, pour abaisser l'homme superbe ; l'autre de gloire, pour élever l'homme humilié; que Jésus- Christ serait Dieu et homme.

Les prophètes ont dit clairement qu'Israël serait tou-

jours aime de Dieu, et que la loi serait éternelle; et ils ont dit que Ton n'entendrait point leur sens, et qu'il était voilé.

Jésus-Christ n'a fait autre chose qu'apprendre aux hommes qu'ils s'aimaient eux-mêmes , et qu'ils étaient esclaves, aveugles, malades, malheureux et pécheurs; qu'il fallait qu'il les délivrât, éclairât, béatifiât et guérît ; que cela se ferait en se haïssant soi-même, et en le suivant par la misère et la mort de la croix.

Voilà le chiffre que saint Paul nous donne : la lettre tue; tout arrivait en figures : il fallait que le Christ souffrit : un Dieu humilié. Circoncision du cœur, vrai jeûne, vrai sacrifice, vrai temple. Les prophètes ont indiqué qu'il fallait que tout cela fût spirituel.

Il nous a donc appris enfin que toutes ces choses n'étaient que figures, et ce que c'est que vraiment libre, vrai Israélite , vraie circoncision , vrai pain du ciel, etc.

Dans ces promesses-là chacun trouve ce qu'il a dans le fond de son cœur : les biens temporels ou les biens spirituels ; Dieu ou les créatures ; mais avec cette différence que ceux qui y cherchent les créatures les y trouvent, mais avec plusieurs contradictions, avec la défense de les aimer, avec ordre de n'adorer que Dieu , et de n'aimer que lui , ce qui n'est qu'une même chose; et qu'enfin il n'est point venu un Messie pour eux. Au lieu que ceux qui y cherchent Dieu le trouvent et sans aucune contradiction, avec commandement de n'aimer que lui , et qu'il est venu un Messie dans le temps présent pour leur donner les biens qu'ils demandent.

[Les sources des contrariétés de l'Écriture sont] un

122 il N MIS DE PASCAL.

Dieu humilié jusqu'à la mort de la croix, un Messie triomphanl de la mort par sa mort, deux natures en Jésus-Christ, deux avènements, deux états de la nature de l'homme.

On ne peut faire une bonne physionomie qu'en accordant toutes nos contrariétés ; et il ne suffit pas de suivre une suite de qualités accordantes sans concilier les contraires : pour entendre le sens d'un auteur, il faut concilier tous les passages contraires.

Ainsi, pour entendre l'Écriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s'accordent. Il ne suffit pas d'en avoir un qui convienne à plusieurs passages accordants , mais il faut en avoir un qui accorde les passages même contraires.

Tout auteur a un sens auquel tous les passages contraires s'accordent, ou il n'a point de sens du tout. On ne peut pas dire cela de l'Écriture et des prophètes. Ils avaient assurément trop de bon sens. Il faut donc en chercher un qui accorde toutes les contrariétés.

Les Juifs ne sauraient accorder la cessation de la royauté et principauté, prédite par Osée , avec la prophétie de Jacob.

Le véritable sens n'est donc pas celui des Juifs ; mais en Jésus-Christ toutes les contradictions sont accordées.

Si on prend la loi , les sacrifices et le royaume pour réalité, on ne peut accorder tous les passages. Il faut donc par nécessité qu'ils ne soient que figures. On ne saurait même pas accorder les passages d'un même auteur, ni d'un même livre, ni quelquefois d'un même chapitre. Ce qui marque trop quel était le sens de l'auteur, comme quand Ézéchiel, chapitre 20, dit qu'on vivra dans les commandements de Dieu, et qu'on n'y vivra pas.

11 n'était point permis de sacrifier hors de Jérusalem , qui était le lieu que le Seigneur avait choisi , ni

ême de manger ailleurs les décimes.

Osée a prédit qu'ils seraient sans roi , sans prince, sans sacrifices et sans idoles ; ce qui est accompli aujourd'hui, [les Juifs] ne pouvant faire de sacrifice légitime hors de Jérusalem.

Quand la parole de Dieu, qui est véritable, est fausse littéralement, elle est vraie spirituellement. Sede a dexlris meis. Cela est faux littéralement, donc cela est vrai spirituellement. En ces expressions , il est parlé de Dieu à la manière des hommes; et cela ne signifie autre chose , sinon que l'intention que les hommes ont en faisant asseoir à leur droite, Dieu l'aura aussi. C'est donc une marque de l'intention de Dieu, non de sa manière de l'exécuter.

Ainsi , quand il dit : Dieu a reçu l'odeur de vos parfums, et vous donnera en récompense une terre grasse; c'est-à-dire la même intention qu'aurait un homme qui, agréant vos parfums, vous donnerait en récompense une terre grasse. Dieu aura la même intention pour vous , parce que vous avez eu pour lui la même intention qu'un homme a pour celui à qui il donne des parfums.

L'unique objet de l'Écriture est la charité. Tout et qui ne va point à l'unique but en est la figure : car « puisqu'il n'y a qu'un but, tout ce qui n'y va point en mots propres est figure.

Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité pour satisfaire notre curiosité , qui recherche la diversité, par cette diversité qui nous mène toujours à notre

il NSÉBS DE PASCAL.

unique nécessaire. Car une seule chose est nécessaire, et nous aimons la diversité; et Dieu satisfait à Tune et à l'autre par ces diversités qui mènent au seul nécessaire.

Les rabbins prennent pour figures les mamelles de l'Épouse , et tout ce qui n'exprime pas l'unique but qu'ils ont des biens temporels. Et les chrétiens prennent même l'Eucharistie pour figure de la gloire où ils tendent.

Il y en a qui voient bien qu'il n'y a pas d'autre ennemi de l'homme que la concupiscence qui le détourne de Dieu, et non pas Dieu; ni d'autre bien que Dieu, et non pas une terre grasse. Ceux qui croient que le bien de l'homme est en la chair, et le mal en ce qui le détourne des plaisirs des sens, qu'ils s'en soûlent, et qu'ils y meurent. Mais ceux qui cherchent Dieu de tout leur cœur, qui n'ont de déplaisir que d'être privés de sa vue, qui n'ont de désir que pour le posséder, et d'ennemis que ceux qui les en détournent; qui s'affligent de se voir environnés et dominés de tels ennemis : qu'ils se consolent, je leur annonce une heureuse nouvelle : il y a un libérateur pour eux, je le leur ferai voir, je leur montrerai qu'il y a un Dieu pour eux ; je ne le ferai pas voir aux autres. Je ferai voir qu'un Messie a été promis, qui délivrerait des ennemis, et qu'il en est venu un pour délivrer des iniquités, mais non des ennemis.

xvin.

Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple de ses ennemis, on peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens; et alors je ne saurais montrer que la prophétie soit accomplie. Mais on peut bien croire aussi que ce sera des iniquités : car, dans la vérité, les

Egyptiens ne sont pas ennemis , mais les iniquités le sont. Ce mot d'ennemis est donc équivoque.

Mais s'il dit ailleurs, comme il fait, qu'il délivrera son peuple de ses péchés, aussi bien qu'Isaïe et les autres, l'équivoque est ôtée, et le sens double des ennemis réduit au sens simple d'iniquités : car s'il avait dans l'esprit les péchés, il les pouvait bien dénoter par ennemis; mais s'il pensait aux ennemis, il ne les pouvait pas désigner par iniquités.

Or, Moïse, et David, etlsaïe usaient des mêmes termes. Qui dira donc qu'ils n'avaient pas même sens, et que le sens de David, qui est manifestement d'iniquités lorsqu'il parlait d'ennemis, ne fût pas le même que [ celui de ] Moïse en parlant d'ennemis ?

Daniel, chap. 9, prie pour la délivrance du peuple de la captivité de leurs ennemis : mais il pensait aux péchés; et, pour le montrer, il dit que Gabriel lui vint dire qu'il était exaucé, et qu'il n'y avait plus que septante semaines à attendre, après quoi le peuple serait délivré d'iniquité, le péché prendrait fin, et le libérateur, le Saint des saints, amènerait la justice éternelle, non la légale, mais l'éternelle.

Dès qu'une fois on a ouvert ce secret, il est impossible de ne pas le voir. Qu'on lise le Vieil Testament en cette vue, et qu'on voie si les sacrifices étaient vrais, si la parenté d'Abraham était la vraie cause de l'amitié de Dieu, si la terre promise était le véritable lieu de repos? Non. Donc c'étaient des figures. Qu'on voie de même toutes les cérémonies ordonnées et tous les commandements qui ne sont pas pour la charité, on verra que c'en sont les figures.

Tous ces sacrifices et cérémonies étaient donc figures ou sottises. Or, il y a des choses claires trop hautes, pour les estimer des sottises.

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