‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 2 sur 48 · XIJ · texte numérisé non relu

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droits (lu gros volume, me faisoit languir avec lui , et me tenoit en cet état incommode où l'on ne peut veiller ni dormir, où l'on ne fait que s'étendre et que bâiller. Quoique les panégyriques fussent éloquens , jamais lecture ne me dura plus que celle-là : je ne me repentis jamais davantage que de m'y être embarqué par complaisance. Une si continuelle bonace me sembla plus importune que la tempête.

Louer toujours , admirer toujours , et employer à cela des périodes d'une lieue de long et des exclamations qui vont jusqu'au ciel , cela fait dépit à ceux même que l'on loue et que l'on admire. Les victorieux s'en sont plains au milieu de leurs triomphes; et je sçais de bonne part que le feu Roi ; se regardant un jour au miroir, étonné du grand nombre de ses cheveux gris, en accusa les complimenteurs de son royaume et leurs longues périodes. Il dit à celui de qui je le sçais ces paroles remarquables : J'ai opinion que ce sont les harangues qu'on m'a faites depuis mon avènement à la couronne , et particulièrement celles de M. le **, qui m'ont blanchi la tête de si bonne heure.

Voilà un étrange effet des harangues, et un harangueur bien malheureux, après s'être distillé l'esprit et avoir épuisé le genre démonstratif à louer le Roi ! Dieu nous garde d'être cause de la mauvaise humeur des

bons princes, et beaucoup moins de leur viedlesse précipitée. Ce seroit un crime d'Etat, quelque innocente que fût l'intention du criminel. Notre fin doit être de profiter et d instruire ; mais si, par notre défaut

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ou par le défaut d'autrui , nous ne pouvons parvenir à notre fin , encore vaut-il mieux amuser le peuple que d'importuner les rois ; et c est même servir les rois que d'amuser le peuple ao^réablement, comme vous avez vu au cinquante-quatrième livre des histoires de Dion , sur le sujet de Pilade et de Batillus. Pourquoi voulonsnous déplaire avec pompe et apparat ; pourquoi lassons-nous la patience de nos maîtres , en offensant leur pudeur ? Ne leur faisons point maudire nos bénédictions ; ayons soin de leur repos et du nôtre j ne prenons point de la peine à leur en donner.

Que si notre zèle ne peut s'arrêter dans notre cœur, qu'il en sorte , à la bonne heure ; mais qu'il se retranche dans le style de Lacédémone , pour le moins dans l'atticisme ; au pis aller qu'il ne se déborde pas par ces harangues asiatiques où il faut prendre trois fois haleine pour arriver à la fin d'une période. La justice de Dieu demandera raison aux hommes de la moindre parole oisive ; c'est un dogme de la doctrine chrétienne ; et s'il est ainsi , quel compte auront à rendre les faiseurs de livres que vous et moi connoissons , qui remplissent le monde de leurs synonymes , qui ne disent rien dans leurs livres, et redisent sans cesse ce qu'ils ont dit !

Nos amis de Grèce et d'Italie l'entendoient bien mieux. Comme la gaillardise de leur style n'en dimi- •nuoit point la dignité , l'étendue de leurs discours n'énervoit point la vigueur de leurs pensées ; ces .corps n'étoient pas lâches pour être longs. Les redites , s'il y en avoit en leurs discours , étoient con-

cluantes et nécessaires , couronnoient la beauté de la chose , ajoutoient la perfection à la fin. Leurs paroles étoient des actions , mais des actions animées de force et de courage ; et ce courage se communiquoit à ceux qui lisoient leurs livres jusqu'à leur faire désirer et chercher la mort , après avoir lu ou un traité des maux de la vie , ou un dialogue de l'immortalité de K*îne.

Les Romains particulièrement ont été puissans en persuasion comme en tout le reste. Leur âme étoit éloquente avant que d'être rhétoricienne, et ils étoient cloquens à cause qu'ils étoient sages. Quand ils écrivoient, ils tranpoient leur plume dans le sens. Vous vous souvenez de cet ancien mot : Quand ils avoient écrit, on ne comptoit pas leurs volumes , on pesoit leurs lignes. Et s'il m'étoit permis de juger du livre que Brutus composa de la vertu , par deux ou trois lettres que j'ai vues de lui , je soutiendrois que ce livre étoit tout esprit et nerfs, sans aucun mélange de matière, ni aucune superfluité de chair. Ce livre n'avoit point d'endroit foible , point de partie inutile, point de répétition qui ne fît effet, qui n'appuyât la chose établie, qui ne prouvât ou n'achevât de prouver.

De celte sorte sont bonnes les répétitions. Et peuton trouver mauvaise une recharge qui assure la victoire, et qui ote au vaincu tout moyen et toute espérance de se révolter? Cela s appelle donner le dernier coup de la mort ; c'est enfoncer son épée jusques aux gardes dans un corps qui souffle encore pour résister; en pareils combats Brutus et Cicéron ont été de re-

doutables gladiateurs; leur force étoit égale, mais leur vertu étoit différente. Il ne se pouvoit rien retrancher de l'éloquence de Brutus, ni rien ajouter à celle de Cicéron; et je m'imagine souvent un genre d'écrire formé sur l'idée que j'ai conçue de l'éloquence de ces deux hommes.

Un Grec qui vivoit sous les empereurs romains, compare les discours de Démosthène à plusieurs éclairs qui surprennent et qui éblouissent, et ceux de Cicéron à un grand feu qui s'épand de tous côtés , et fait une lumière qui dure. Figurez-vous en l'im la tempête qui est décrite au premier livre de Y Enéide , et en l'autre l'embrasement de Troie , qui est représenté au second.

Je n'examine point si la comparaison est bien juste et ne veux rien dire pour cette fois de l'éloquence de Démosthène. Je dis seidement que celle des atiiques de Rome , qui contrefaisoient Brutus et n'imitoient pas Cicéron, tenoit bien plus de ces éclairs continuels que de ce grand feu. Cette sorte de lumière fait subitement ce qu'elle doit faire ; vous diriez que, frappant les yeux , elle perce les hommes jusques au cœur. Mais semblables impressions ne sont pas toujours bien profondes, et il est difficile que la chaleur se communique de cette façon. 11 me semble, au contraire, pour enchérir sur la pensée du critique grec, que le soleil n'a pas plus de force siu- le corps que Cicéron en a sur les âmes. Il ne paroît pas couronné de plus de rayons ; il ne fait pas naître plus de fleurs, plus d'or et plus de pierreries ; il n'émeut et ne résout pas plus de vapeurs ;

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il n'échauffe , il n'amollit , il ne durcit pas davantage les matières sur lesquelles il exerce différemment sa vertu.

De souhaiter que notre Socrate fît la même chose, ce seroit un souhait trop ambitieux et qui ne s'accompliroitpasaisémenten ce temps-ci. Jeconnoislemonde présent ; je sçais ses dégoûts et ses aversions pour nos écritures. L'éloquence n'a point tant de force que les hommes ont de dureté ; tous les syllogismes , tous les enthymémes, toutes les figures rebouchent aujourd'hui contre leur esprit; ils ne sont presque plus capables de persuasion ; les petits enfans se moquent de ce que leurs grands pères admiroient. Les discours philosophiques étoient des oracles sous le règne de François V^ ; maintenant ce sont des visions : art , science , prose et vers sont différentes espèces d'un même genre , et ce genre se nomme bagatelles , en la langue de la Cour.

Mais ce n'est pas ici le lieu de se plaindre de la rudesse du siècle de fer et du retour de la barbarie. De parler aussi plus long-temps de philosophie et d'éloquence, de Brutus et de Cicéron , je ne le puis pas de bonne grâce , après m'être déclaré si hautement contre la longueur. Elle n'est pas meilleure dans les préfaces que dans les harangues; et d'ajouter à ce que je vous ai dit de mon Socrate , ce que j'aurois à vous dire de mes Nouvelles Remarques et de mes Vieilles Apologies^ cette longueur ne seroit pas approuvée du sage Hébreu qui conseille aux Français aussi-bien qu'aux Juifs de reserver leur esprit pour le lendemain. Je veux suivre

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