‹ Œuvres choisies de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 1 sur 198 · DRAME EN CINQ ACTES ET EN PROSE · texte numérisé non relu

DRAME EN CINQ ACTES ET EN PROSE

Renrig ra théâtre de la rue Feydeau , aveo des cliao* gemeos , et joué le 16 floréal an Y (5 mai 1797 } , car le» anciens acteurs du. Théâtre Français.

On gagne assez dans les famille»

quand on en expulse un méchant.

( DêrnUre phrase de la pièce. }

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JlZV dajui ma longue proscription , quel** ques amîj zélés avaient imprimé cette pièce , uniquement pour prévenir l'abus d'une contrefaçon infidèle , furtive , et prise à la volée pendant les représentations (i). Mais ces amis eux-mêmes , pour éviter d'être froissés par les agens de la terreur , s'ils eussent laissé leurs vrais titres aux personnages espagnols ( car alors tout était péril ) , se crurent obligés de les défigurer , d'altérer même leur langage , et de mutiler plusieurs scènes.

Honorablement rappelé dans ma patrie, après quatre années d'infortunes , et la pièce élant désirée par les anciens acteurs du Théâtre Français » dont on connaît les grands talens, je la restitue en entier dans son premier état. Cette édition est celle que j'avoue.

(i) Elle fut représentée pour la première fois, an théâtre du Marais , le a6 juin 179a.

Parmi les vues de ces -artistes , f entre dans celle de présenter , en trois séances conse'cu— tives f tout le roman de )a familiie Almaviva , dont les deux premières époques ne semblent pas , dans leur gaité légère , ofTrir de rapport bien sensible avec la profonde et touchante moralité de la dernière ; mais elles ont , dans le plan de l'auteur, une connexion intime, propre k verser le plus vif intérêt sur les représentations de la Mère Coupable.

J*ai donc pensé avec les comédiens , que nous pouvions dire au public: Après*^ avoir bien ri , le premier jour , au Barbier de Seville , de la turbulente jeunesse du comte Almaviva , laquelle est à-peu-près celle de tous les hommes ;

Après avoir , le second jour , gaiment considéré y dans la Folle Journée , les feutes de son âge viril « et qui sont trop souvent les nôtres ,

Par le tableau de sa vieillesse , et voyant la Mère Coupable , venez vous convaincre avec nous ^ que tout homme qui n*est pas né un épouvantable méchant , finit toujours par être bon , quand Tâge des passions s*cloigne , et sur-tout quand il a goûté le bonheur si doux

d'Aire père ! c'est le but moral de la pièce. Elle en renferme plusieurs autres que ses détails feront ressortir.

Et moi , l'auteur, j'ajoute ici : Venei juger la Mère Coupable , avec le bon esprit qui Ta fait composer pour vous. Si vous trouvez quelque plaisir à mêler vos larmes aux douleurs y au pieux repentir de cette femme infortunée : si ses pleurs commandent les vôtres, laissez— les couler doucement. Les larmes qu'on verse au théâtre , sur des maux simules qui ne font pas le mal. de la réalité cruelle ,. sont bien douces. On est meilleur quand on se sent pleurer. On se trouve si bon après la compassion !

Auprès de ce tableau touchant , si j'ai mis sous vos y^eux le machinateur , l'homme affreux qui tourmente aujourd'hui cette malheureuse famille , ah ! je vous jure que je l'ai vu agir ; je n'aurais pas pu l'in7enter. Le Tartufe de Molière élait celui de la reUgion :

aussi , de toute la fatuille d'Orgon , ne trompa-t-il que le chef imbécille ! Celui-ci , bien plus dangereux , Tartufe de la probité , a .l'art profond die s'attirer la respectueuse confiance de lâ famille entière qu'il dépouille. C'est ce-

luî-là qu^n £sillait démasquer. C^est pour vous garantir des pièges de ces monstres ( et il en existe par-tout ) que î*ai traduit séTèremenI celui-ci sur la scène française. Pardonnez-le moi en faveur de sa punition , qui fait la clôture de la pièce. Ce cinquième acte m^a coûte ; mais je me serais cru plus méchant que Bé~ gearss , si je Tarais laissé jouir du moindre fruit de ses atrocités ; si je ne vous eusse calmés après des alarmes si vives.

Peut - être ai - je attendu trop tard pour achever cet ouvrage terrible qui me consumait la poitrine , et devait être écrit dans la force de Tâge. Il m*a tourmenté bien longtemps ! Mes deux comédies espagnoles ne furent faites que pour le préparer. Depuis , en vieillissant , j^hésitais de m^en occuper : je craignais de manquer de force ; et peut-être n*en ai-je plus à Tépoque où je Tai tenté !

mais enfin , je Fai composé dans une intention droite et pure : avec la tête froide d*un homme., et le cœur brûlant d'une femme , comme on Ta pensé de Rousseau. J*ai remarqué que cet ensemble , cet hermaphrodisme moral , est moins rare qu'on ne le croit.

Au reste , sans tenir à nul parti , à nulle

secte , la Mère Coupable est un tableau des peines intérieures qui divisent bien* des familles ; peines auxquelles malheureusement le divorce , très-bon d^ailleurs , ne remédie point Quoi qu*on fasse , ces plaies secrètes , il les déchire au lieu de les cicatriser. Le sentiment de la paternité , la bonté du cœur , Pindulgence , en sont les uniques remèdes. Voilà ce que j'ai voulu peindre et graver dans tous les esprits.

Les hommes de. lettres qui se sont voués au théâtre , en examinant cette pièce , pourront j démêler une intrigue de comédie , fondue dans le pathétique d'un drame. Ce dernier ^enre , trop dédaigné de quelques juges prévenus, ne leur paraissait pas de force à copfiporter ces deux élémens réunis. L'intrigue , disaient-ils , est le propre des sujets gais , c'est le nerf de la comédie : on adapte le pathétique à la marche simple liu drame , pour en soutenir la faiblesse. Mais ces principes hasardés s'évanouissent à l'application^ comme On peut s'en convaincre en s'exerçant dans les deux genres. L'éxecution plus ou moins bonne assigne à chacun son mérite ; et le mélange heureux de ces deux moyens dramatiques em-

ployes avec art , peut produire un très-grand effet; voici comment je l'ai fente.

' Sur des ëvènemens antëcédens connus ( et «c'est un fort grand avantage ) j*ai fait en sorte qu'un drame intér^essant existât aujourd'hui entre le comte Almaviva , la Comtesse et les deux enfans. Si j'avais reporté la pièce à l'âge inconsistant où les fautes se sont commises , voici ce qui fût arrivé.

D'abord le drame eût dû s'appeler , non la Mère Coupable , mais l'Épouse Infidèle , ou les Époux Coupables : ce n'était déjà plus le même genre d'intérêt ; il eût fallu "y faire entrer des intrigues d'amour , des jalousies , du désordre , que sais-je ? de tous autres ëvènemens : et la moralité que je voulais faire sortir d'un manquement si grave aux devoirs de l'épouse honnête ; cette moralité , perdue , enveloppée dans les fongues de l'âge , n'aurait pas été aperçue. Mais c'est vingt ans apk*ès que les fautes sont consommées , quand les passions sont usées , que leurs objets n'existent plus , à l'instant où les conséquences d'un désordre presque oublié viennent peser sur l'établissement , sur le sort d'enfans malheureux qui les ont toutes ignorées, et qui n'en

sont pas moins les victimes ; c^est de ces circonstances graves que la moralité tire toute sa force , et devient le préservatif des jeunes personnes bien nées, qui , lisant f^eu dans Tavenir , sont beaucoup plus près du danger de se voir égarées, que de celui d*ètre vicieuses. Voila sur quoi porte mon drame.

Puis , opposant au scélérat , notre péné-r trant Figaro , vieux serviteur très-attaché , le seul être que le fripon n'a pu tromper dans la maison : Tintrigue qui se noue entre eux , s*établit sous cet autre aspect.

Le scélérat inquiet, se dit : Eh vain j*ai le secret de tout le monde ici ; en vain je me vois près de le tourner à mon profit ; si je ne parviens pas à 'faire chasser ce valet, il pourra m'arriver malheur !

D'autre côté , j*entends le Figai*o sedire : Si je ne réussis à dépister ce monstre , à lui faire tomber le masque , la fortune , Thonheur , le bonheur de cette maison , tout est perdu. La Susanne , jetée entre ces deux lutteurs , n*est ici qu'un souple instrument dont chacun entend se servir pour hâter la chute de l'autre.

Ainsi , la comédie d"* intrigue , soutenant la curiosité y marche tout au travers du drame ,

lo UN MOT

dont elle renforce l'action , sans en diviser rintérêt , qui se porte entier sur la Mère. Les deux enfans , aux yeux du spectateur , ne courent aucun danger rëel. On voit bien qu'ils s'épouseront, si le scélérat çst chassé; car, ce qu'il y a de mieux établi dans l'ouvrage, c'est qi^^ils ne son4 parens à nul degré ; qu'ils sont étrangers l'un à l'autre : ce que savent fort bien , dans le secret du cœur , le Comte, la Comtesse , le scélérat, Suzanne et Figaro, tous instruits des évènemens ; sans compter le public qui assiste à la pièce , et à qui nous n'avons rien*cacbé.

Tout l'art de l'hypocrite , en déchirant le cœur du père et de la mère , consiste à effrayer les jeunes gens , à les arracher l'un à l'autre , en leur faisant croire à chacun qu'ils sont enfans du même père ! c'est là le fond de son intrigue. Ainsi marche le double plan que l'on peut appeler complexe.

Une telle action dramatique peut s'appliquer à tous les temps , à tous les lieux où les grands traits de la nature , et tous ceux qui caractérisent le cœur de l'homme et ses secrets , ne seront pas trop méconnus.

Diderot, comparant les ouvrages de Ri-

SUR LA MÈJRE COUPABLE, ii

clardson avec tous ces romans que nous nommons V histoire , s'écrie, dans son enthousiasme pour cet auteur juste et profond:

« Peintre du cœur humain ! c*est toi seul qui « ne mens jamais » ! Quel mot sublime î Et moi aussi , j'essaie encore d*ètre peintre du cœur humain; mais ïna palette est desséchée par rage et les contradictions. La Mère Coupable a dû s'en ressentir !

Que si ma faible exécution nuit k l'intérêt de mon plan , le principe que j'ai posé n'en a pas moins toute sa justesse ! un tel essai peut inspirer le dessein d'en offrir de plus fortement concertés. Qu'un homnie de feu l'entreprenne , y mêlant , d^uix crayon hardi , Vintrigue. avec le pathétique ! Qu'il broie et fonde savamment les vives couleurs de chacun ! qù*il nous peigne à grands traits l'homme vivant en société , son état , ses passions , ses vices , ses vertus , ses fautes et ses malheurs , avec la vérité frappante que l'exagération même , qui fait briller les autres genres , ne permet pas toujours de rendre aussi fidèlement ! Touchés f intéressés , instruits , nous ne dirons plus que le drame est un genre décoloré, né de rimpuissance de produira une

la UN MOT SUR LA MÈRE COUP.

tragédie ou une comédie. L'att aura pris un noble essor ; il aura fait encore un pas.

O mes concitoyens ! tous à qui i*ofîre cet essai ! s^il vous parait faible^ou manqué- , critiquez'-Ie / mais sans m*injurier. Lorsque je fis mes autres pièces , on m*outragea lt>ng-* temps pour avoir osé mettre au théâtre ce jeune Figaro , que vous avez aimé depuis.

J'étais jeune aussi , j*en riais. En vieillissant , Tesprit s'attriste , le caractère se rembrunit. J'ai beau faire , je ne ris plus quand un méchan t ou un fripon insulte à ma personne , à l'occasion de . mes ouvrages : on n'est pas maître de cela.

Critiquez la pièce : fort bien. Si l'auteur est trop vieux pour en tirer du fruit , votre leçon peut profiter à d'autres. L'injure ne profite à personne , et même elle n'est pas de bon goût. On peut offrir cette remarque à une nation renommée par son ancienne politesse , qui la faisait servir de modèle en ce point , .comme elle est encore aujourd'hui celui de la haute vaillance*

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