‹ Œuvres choisies de Beaumarchais (volume 2)Chapitre 112 sur 198 · ift · texte numérisé non relu

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i8a AUX ABONN;ÉS

Homme 1 ta grandeur sur la terre ]V 'appartient point b ton état; Elle est tout à ton caractère.

La dîgnilé de rhomme est donc le point moral que j*ai voulu traiter , le thème que je me suis donné.

Pour mettre en action ce précepte, j*ai imaginé dans Ormus» à Tentrée du golfe Pcrsique, deux hommes de Tétat le plus opposé; dont Fun , comblé , surchargé de puissance , un despote absolu d*Asie, a contre lui seulement un effroyable caractère. « 11 est né nié- « chant , ai-je dit , voyons s'il sera malheu— « reux ». L*autre , tiré <des derniers rangs , dénué de tout, pauvre soldat, n*a reçu qu*un seul l>ien du ciel , un caractère vertueux.

« Peut-il être heureux ici-bas » ?

Cherchons seulement un moyen de rap— procher deux hommes si peu faits pour se rencontrer.

Pour animer leurs caractères , soumettonsles au même amour ; donnons-leur à tous deux le plus ardent désir de posse'der la même femme. Ici, le cœur humain est dans son

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énergie ; il doit se montrer sans détour. Opposons passion à passion , le vice puissant à la vertu privée de tout, le despotisme ssrps pudeur à rinfluence de Fopinion publique; et voyons ce qui peut sortir d*une telle combinaison d*incidens et de caractères.

Les Français chercheront le motif qui m'a fait donner à mon héros un nom proverbial.

Il faut avouer qiiUI entre un peu de coquetterie d*auteur dans ceci. J*ai voulu voir si , lui donnant un nom usé, qui jetterait dans quelque erreur, qui ferait dire à tous nos bons plaisans, que je suis un garçon jovial, et que Ton va bien rire, ou de Topera^ ou de moi , quand j'aurai mis sur le théâtre Tarare-pompon en musique; j'ai voulu , dis-je, voir si , lui donnant un nom insignifiant, je parviendrais à l'élever à un très-haut degré d'estime avant la fin de mon ouvrage. Quant au choix du nom de Tarare , il me suffit de dire aux étrangers, qu'une tradition assez gaie, le souvenir d'un certain conte, nous rappelle, en riant, que le nom de Tarare excitait un éton^ nement dans les auditeurs, qui le faisait répéter à tout le monde aussitôt qu'on le prononçait Hamilton, auteur de ce conte, a tiré

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très^peu Je parti d*une bizarrerie qu*il 9urait pu rendre plus gaie.

Voici , moi , ce que i*en ai fait. De cela seul que la personne de Tarare , en vénération chez le peuple, est odieuse à mon despote, on ne prononce point son nom devant lui sans le mettre en fureur , et sans qull arrive un grand changement dans la situation des personnages. Ce nom fait toutes mes transitions : avantage précieux pour un genre de spectacle où Ton n*a point dé temps à perdre en situations transitoires, où fout doit être chaud d'action, brûlant de marche et d*intërèt.

La musique , cet invincible obstacle aux développemens des caractères , ne me permettant point de faire connaître assez mes per— sonnages, dans [un sujet si loin de nous ( connaissance pourtant sans laquelle on ne prend intérêt à rien ), m*a fait imaginer un prologue d^un nouveau genre, où tout ce qu*il importe qu'on sache de mon plan et de mes acteurs , est tellement présenté , que le spectateur entre sans fatigue , par le milieu , dans Taction , avec rinstruction convenable. Ce prologue est l'exposition. Composé d'êtres aériens, d'illusions, d'ombres légères, il est la partie mer-

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^eîllçuse du poëme ; et j*ai prévenu que je ne voulais priver l*Opëra d'aucun des avantages qu'il oflre. Le merveilleux même est très-bon, si l'on veut n'en point abuser.

J'ai fait en sorte que l'ouvrage eût la variété qui pouvait le rendre piquant; qu'un acte y reposât de l'autre acte; que chacun eût son caractère. Ainsi le ton élevé, le ton gai, le style tragique ou comique, des fêtes, i|ne musique noble et simple, un grand spectacle et des situatioYis fortes soutiendront tour-àtonr , j'espère , et l'intérêt et la curiosité. Le danger toujours imminent de mon principal personnage , sa vertu , sa douce confiance aux divinités du pays, mis en opposition avec la férocité d'un despote et la politique d'un brame, offriront, je croîs, des contrastes et beaucoup de moralité.

Depuis que l'ouvrage est fini , j'ai trouvé dans un conte arabe quelques situations qui se rapprochent de Tarare; elles m'ont rappelé qu'autrefois j'avais entendu lire ce conté à la campagne. Heureux, disais-je, en le feuille— tant de nouveau, d'avoir eu si faible mémoire ! Ce qui m'est resté du conte a son prix; ^ le reste était impraticable. Si le lecteur fait

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comme moi , s'il a la patience de lire le volume III 4es Génies, il verra ce qui m'appartient, ce que je dois au conte arabe; comment le souvenir confus d'un objet qiti nous a frappés se fertilise dans Tesprit , peut fermenter dans la mémoire , sans qu on. en soit même averti.

Mais ce qui m'appartient moins encore , est la belle musique de mon ami Salieri. Ce grand compositeur, Phonneur de l'école de Gluck, ayant le style du grand maître , avait reçu de la nature un sens exquis, un esprit juste, le talent le plus dramatique, avec une fécondité presque unique. Il a eu la vertu de jrenoncer, pour me complaire, à une foule de beautés musicales dont son opéra scintillait; uniquement, parce qu'elles alongeaient la scène, quelles allangaissaient l'action; mais la couleur mâle, énergique, le ton rapide et ffer de l'ouvrage, le dédommageront bien de tant de sacrifices.

Cet homme de génie, si méconnu, si dédaigné pour son bel opéra des Horaces, a répondu d'avance dans Tarare, à cette objee-* tion qu'on fera , que mon poè'me est peu lyrique. Aussi n'est-ce pas là l'objet que nous

cherchions ; mais seulement à faire une musique dramatique. Mon ami , lui disais~je , amollir des pensées, efTëminer des phrases , pour les rendre plus musicales, est la vraie source des abus tjui nous ont gâté. Topera.

Osons élever la musique à la hauteur d*uii poëme nerveux et très-fortçment 'intrigué; nous lui rendrons toute sa nobles^ : nous atteindrons , peut-être , à ces grands effets tant vantés des anciens spectacles des Grecs. Voilà les travaux ambitieux qui nous ont pris plu& d'une année. £t je le dis sincèrement : je ne me serais soumis, pour aucune considération, à sortir de mon cabinet pour faire , avec un homme ordinaire , un travail qui est devenu , par MvSalieri, le délassement de messoîrées, souvent un plaisir délectable.

'Nos discussions, je crois, auraient formé une très-bonne poétique à Tusage de l'Opéra : car M. Salieri est né poëte , et je suis un peu musicien. Jamais, peut-être , ou n« réussira sans le concours de toutes. ces choses.

Si la partie qu''on nomme récitante; si la scène, en un mot, n'e&l pas aussi simple à Tarare que mon système l'exigeait , la raison

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quMl m^en donne est si juste , que je veux la transmettre ici.

Sans cloute, on ne peut trop simplifier la scène , a-t-il dit ; mai& la voix humaine , en parlant , procède par des gradations de tons presque impossibles à saisir ; par quart , sixième ou huitième de ton : et dans le système harmonique ( on n*éerik pour la voix que sur rintervalle en rigueur des tons entiers et des demi-tons : le reste dépend des acteurs ; obtenez d*eux qu^il vous secondent. Ma phrase musicale est posée dans la règle austère de Fart : mais vous me dites sans cesse que, dans la comédie, le plus grand talent d'un acteur est de faire oubijer les vers, en en conservant la mesure. Hé bien ! nos bons chanteurs se— ront des comédiens , quand ils auront vaincu cette dilBcuIté.

Simplifier le chant du récit, sans contrarier Pfaarmonie, le rapprocher de la parole, est donc Je vrai travail de nos répétitions; et je me loue publiquement des efforts de tous nos chanteurs. A moins de parler tout-à-fait , le musicien n*a pu mieux faire : et parler tout-àfait eût privé la scène des renforcemenséner-

gîques que ce compositeur tij^bile a soin de jeter dans l'orchestre à tous les intervalles possibles.

Orchestre de notre Ope'ra! noble acteur dans le système de Gluck, de Salieri, dans le mien! vous n'exprimeriez que du bruit , si vous ëtoufBez la parole : et c'est du sentiment que votre gloire est d'exprimer.

Vous l'avez senti comme moi. Mais si j'ai obtenu de mon compositeur que , par une variété constante , il partageât notre œuvre en deux , que la musique reposât du poëme , et le poëme de la musique ; l'orchestre et le chanteur , sous peine d'ennuyer, doivent signer entre eux la même ' capitulation. Si l'âme du musicien est entrée dans l'âme du poë'te , l'a en quelque sorte épousée , toutes les parties exécutantes doivent s'entendre et s'attendre de même , sans se croiser , sans s'étouffer. De leur union sortira le plaisir : l'ennui vient de leur prétention.

Le meilleur orchestre possible, eût-il à rendre les plus grands effets , dès qu'il couvre la voix , détruit tout le plaisir. Il en est alors du spectacle comme d'un beau visage éteint

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par des monceaux de diamans : c*esi éblouir et non intéresser. D'où Ton voit que le projet qui nous a constamment occupés , a été d'essayer de rendre au plus grand spectacle du monde les seules beautés qui lui manquent ; une marche rapide , un intérêt vif et pressant ; sur-tout rhonneur d*ètre entendu.

Deux maximes fort courtes ont composé f dans nos répétitions, ma doctrine «pour ce théâtre. A nos acteurs pleins de bonne volonté , je n*ai proposé quim précepte : Prononcez BIEN. Au premier orchestre di^ monde , J'ai dit seulement ces deux mots :

APAiSBZoVOUS. Ceci bien compris, bien saisi, nous rendra dignes, ai-je ajouté , de toule Pattenfion publique. Mais, me dira quelqu'un, si nous n'entendons rien, que voulez-vous donc qu'on écoute ? Messieurs , on entend tout au spectacle où l'on parle ; et Ton n'entendrait rien au spectacle où l'on chante ! Oubliez-vous qu'ici , chanter n*est que parler plus fort , plus harmonieusement ? Qui donc vous assourdit l'oreille? est-ce l'empâtement des voix , ou le trop grand bruit de l'orchestre ? Prononcez bienj apaisez'Vous , sont pour Tor-

chestre et les acteurs le premier remède à ce .mal.

Mais j'ai âçcouvert un secret que je dois vous communiquer. J*ai trouve la grande raison qui fait qu'on n*entendrien à l'Opéra. La dirai-)e, messieurs? Cest qu'on n'écoute ^pas. Le peu d'intérêt, )e le veux» a causé cette inattention. IVlais dans plusieurs ouvrages modernes, tout remplis d'excellentes choses ^ fai très-bien remarqué que des moraens beiireux subjuguaient l'attention publique. Et moi, que j'en sois digne ou non , je la demande tout entière pour le premier jour de Tarare ; et qu'un bruit infernal venge après le public , si je m'en suis rendu indigne.

Me fugerez-vous sans m'entendre ? Ah !

laissez ce triste avantage aux adiches du lendemain, qui souvent çont faites la veille.

Est-ce trop exiger de vous pour un travail de trois années , que troi^ heures d'une franche attention? Accordex-les-moi , je vous prie. Je prie sur-tout mes ennemis de prendre cet avantage sur moi j et c'est pour eux seuls que j'en parle. S'ils me laissent la moindre excuse à la première séance , ils peuvent

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bien compter que j'en abuserai pour me rele^ ver dans les autres. Leur intérêt est que je tombe , et non de me faire tomber.

On dit que les journaux, ont Tin jonction de me'nager TOpéra dans leurs feuilles : j'aurais une bien triste «opinion de leur crédit, s'ils n'obtenaient pas tous des dispenses contre Tarare!

En fout cas , reste la ressource intarissable 'des lettres anonymes , des cpîgrammes , des libelles, celle des invectives imprimées, jetées par milliers dans nos salles. Qui sait même si , dans le temple des muses , des lettres et du goût , au centre de la politesse , un orateur bien éloquent , regardant de travers Ta— rare, ne trouvera pas un moyen ingénieux d'écraser l'auteur et l'ouvrage, à ne s'en jamais relever; comme il est advenu du centenaire Figaro , qui , depuis un tel anathême , n'a eu que des jours malheureux , une vieillesse languissante !

Tous ces moyens de nuire sont bons, efficaces, usités; la haine affamée s'en nourrit; la malignité les réclame ; notre urbanité les tolère ; l'auteur en rit ou s'en afQige ; la

pièce cfaeitiiiie ou s'arrête ; et tout rentre à la fin dans l'ordre accoutumé de Toubli : c'est là le dernier des malheurs* •

Puisse le goût public et l'acliamement de la liaine bous en préserver quelque temps ! Puissent les bons esprits de là littérature adopter mes principes, et faire mieux que moi! Mes amis savent bieii si j'en serai jalpux., ou si j'irai les embrasser. Oui, je le ferai de bon cœur : heureux, 6 mes contemporains! d'avoir, au champ de vos plaisirs, pu tracer un léger sillon que d'autres vont fertiliser!

ilT. B. yo\\k ma doctrMt suriVp^ra , telle qae je la-lisats et que je Fa vais imprimée ponr être publiée avant t^'çn jonât Tarare. La situation très^nstère où l'on m'a subitement jeté, liiè l'aurait fait supprimer tont-a-fait , si une cinquattCbitte d'etemplaires ^ distribués entre mes amis , n*«u rendait pas la suppresaion inutile.

J'apprends qu'une de ' ces plumes mercenaires qui défigurent tout ce qu'elles Couchent , s'apprête a en donner la pins infidèle analyse ; ce qui m'oblig^e à la joindre k la seconde édition de Tarare.

A travers -les injures que cet ouvrage ni'a valu , j'ai reçu quelques vers qui me consoleraient si j'étais af- 4. 17

fligé. Entre aatrefe raoreeain , tons nmpK» ^e talent » TapologiM qaà snit est ti vrai , ■■ phil<MOpliti{iie et ai juste , qne je n'ai pu m'enpêofaer de lui domiclr plact en ce lieu.

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