‹ Œuvres choisies de Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 23 sur 60 · HARMONIES VÉGÉTALES DES PLANTES AVEC L'HOMME · texte numérisé non relu

HARMONIES VÉGÉTALES DES PLANTES AVEC L'HOMME

Si maintenant nous examinions les relations végétales des plantes avec l'homme, nous les trouverions en nombre infini; elles sont les sources perpétuelles de nos arts, de nos fabriques, de notre commerce et de nos délices ; mais, à notre ordinaire, nous ne ferons que parcourir quelques-uns de leurs rapports naturels et directs, auxquels l'homme n'a rien mis du sien.

A commencer par leurs parfums , l'homme me paraît le seul être sensible qui en soit affecté. A la vérité , les animaux, et surtout les mouches et les papillons, ont des plantes qui leur sont propres , et qui les attirent ou les rebutent par leurs émanations ; mais ces affections semblent liées avec leurs besoins. L'homme seul est sensible aux parfums et à l'éclat des fleurs, indépendamment de tout appétit animal. Le chien même , qui prend , parla domesticité, une si forte teinture des mœurs et des goûts de l'homme, paraît insensible à cette jouissance-là. L'impression que font les fleurs sur nous semble liée avec quelque affection morale ; car il y en a qui nous égayent et d'autres qui nous attristent, sans que nous en puissions apporter d'autres raisons que celles que j'ai essayé d'établir en examinant quelques lois générales de la nature. Au lieu de les distinguer en jaunes, en rouges , en bleues , en violettes , on pourrait les diviser en gaies, en sérieuses, en mélancoliques : leur caractère est si expressif, que les amants, dans l'Orient, emploient leurs nuances pour exprimer les divers degrés de leur passion. La nature s'en sert souvent, par rapport à nous, dans la même intention. Quand elle veut nous éloigner d'un lieu marécageux et malsain, elle y met des plantes vénéneuses, qui ont des couleurs meurtries et des odeurs rebutantes. Il y a une espèce d'arum qui croît dans les marais du détroit de Magellan, dont la fleur présente l'aspect d'un ulcère, et exhale une odeur si forte de chair pourrie, que la mouche a viande vient y déposer ses œufs. Mais le nombre des plantes fétides n'est pas fort étendu. Les campagnes sont

tapissées de fleurs qui, pour Ja plupart, ont des couleurs et des odeurs fort agréables. Je voudrais que le temps me permît de dire quelque chose de la simple agrégation des fleurs : ce sujet est si vaste et si riche, que je ne balance pas d'assurer qu'il y a de quoi occuper le plus fameux botaniste de l'Europe toute sa vie , en lui découvrant chaque jour quelque chose de nouveau , et sans l'écarter de sa maison de plus d'une lieue. Tout l'art avec lequel les joailliers assemblent leurs pierreries disparaît auprès de celui avec lequel la nature assortit les fleurs. .Te montrais à J.-.r. Rousseau des fleurs de différents trèfles que j'avais cueillies en me promenant avec lui : il y en avait de disposées en couronnes, en demi-couronnes, en épis, en gerbes, avec des couleurs variées à l'infini. Quand elles étaient sur leurs tiges, elles avaient encore d'autres agrégations avec des plantes qui leur étaient souvent opposées en couleurs et en formes. Je lui demandai si les botanistes s'occupaient de ces harmonies : il me dit que non; mais qu'il avait conseillé à un jeune dessinateur de Lyon d'apprendre la botanique , pour y étudier les formes et les assemblages des fleurs , et que , par ce moyen , il était devenu un des plus fameux dessinateurs d'étoffes de l'Europe. Je lui citai à ce sujet un trait de Pline, qui lui fit beaucoup de plaisir : c'est à l'occasion d'un peintre de Sicyone, appelé Pausias, qui apprit, par cette étude, à peindre au moins aussi bien les fleurs que celui de Lyon savait les dessiner : à la vérité, il eut encore un maître aussi habile que la nature, ou plutôt qui n'en diffère pas; ce fut l'amour. Je vais rapporter ce trait dans la simplicité du langage du vieux traducteur de Pline, afin de ne lui rien ôter de sa naïveté ' : « En sa jeu- « nesse , il fit la cour à une bouquetière de sa ville , qui « avoit nom Glycera, laquelle estoit fort gentille, et avoit s dix mille inventions à digérer les fleurs des bouquets et des « chapeaux ; de sorte que Pausias , contrefaisant le naturel « des chapeaux et bouquets de sa maistresse , vint à se ren- » dre parfaict en cet art : finalement , il la peignit assise,

1 Histoire naturelle de Pline, liv. XXXV, chap. xi.

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« et faisant un chapeau de fleurs; et tient-on ce tableau « pour une des principales pièces que jamais il ait faites- * Il l'appela Stéphane Plocos, pour ce que Glvcera n'avoit « autre moyen de se soulager en sa pauvreté qu'à vendre « des chapeaux et bouquets. Et certes on dit que L. Lu- « cullus donna à Denys, Athénien, deux talents de la sim- « pie copie de ce tableau. » Cette anecdote a plu singulièrement à Pline, car il !'a répétée dans un autre endroit ■ : « Ceux du Peloponese, dit-il , furent les premiers qui com- « passèrent les couleurs et senteurs des fleurs qu'on mettoit « aux chapeaux. Toutefois cela vint de l'invention de Pausias , a peintre, et d'une bouquetière nommée Glvcera, à qui ce « peintre faisoit fort la cour, jusqu'à contrefaire au vif les « chapeaux et bouquets qu'elle faisoit. Mais cette bouquetière « changeoit en tant de sortes l'ordonnance de ses chapeaux, « pour mieux faire resver son peintre, que c'estoit grand « plaisir de voir combattre l'ouvrage naturel de Glycera >. contre le savoir du peintre Pausias. »

L'antique nature en sait encore plus que la jeune Glycère. Comme nous ne pouvons la suivre dans sa variété infinie , nous ferons au moins une observation sur sa régularité : c'est qu'il n'y a aucune fleur odorante qui ne croisse aux pieds de l'homme, ou au moins à la portée de sa main. Toutes celles de cette espèce sont placées sur des herbes ou sur les arbrisseaux, comme l'héliotrope, l'oeillet, la giroflée, la violette, la rose, lelilas. Il n'en croît point de semblables sur des arbres élevés de nos forêts; et si quelques Heurs brillantes viennent sur quelques grands arbres des pays étrangers, comme le tulipier et le marronnier d'Inde, elles ne sentent point bon. A la vérité, quelques grands arbres des Indes, comme les arbres à épices, sont entièrement parfumés ; mais leurs fleurs sont peu apparentes , et ne participent pas de l'odeur de leurs feuilles. Les fleurs du cannellier sentent les excréments humains c'est ce que j'ai éprouvé moi-même, si toutefois les arbres qu'on m'a montrés à l'Ile-de-France,

1 Histoire natur., liv. XXI , cliap. ji

dans une habitation appartenante à M. Magon , étaient de véritables cannelliers. La belle et odorante fleur du magnolia croît dans la partie inférieure de l'arbre. D'ailleurs, le laurier qui la porte est, ainsi que les arbres à épices, un arbre peu élevé.

Je puis me tromper dans quelques-unes de mes observations : mais quand elles sont multipliées sur le même objet , et attestées par des hommes dignes de foi, et sans esprit de système , j'en puis tirer des conséquences générales qui ne doivent pas être indifférentes au bonheur du genre humain , en lui montrant des intentions constantes de bienveillance dans l'Auteur de la nature. Les variétés de leurs convenances se prêtent des lumières mutuelles ; les moyens sont différents , mais la fin est toujours la même. La même bonté qui a placé le fruit qui devait nourrir l'homme à la portée de sa main y a du mettre aussi son bouquet. Nous remarquerons ici que nos arbres fruitiers sont faciles à escalader, et diffèrent en cela de la plupart de ceux des forêts. De plus, tous ceux qui donnent des fruits mous dans leur maturité , et qui auraient été exposés à se briser par leur chute , comme les figuiers , les mûriers, les pruniers, les pêchers, les abricotiers, les présentent à peu de distance de terre : ceux, au contraire, qui produisent des fruits durs , et qui n'ont rien à risquer dans leur chute, les portent fort élevés, comme les noyers, les châtaigniers et les cocotiers.

11 n'y a pas moins de convenance dans les formes et les grosseurs des fruits. Il y en a beaucoup qui sont taillés pour la bouche de l'homme , comme les cerises et les prunes ; d'autres pour sa main, comme les poires et les pommes; d'autres , beaucoup plus gros, comme les melons, sont divisés par côtes , et semblent destinés à être mangés en famille : il y en a même aux Indes, comme le jacq, et chez nous la citrouille, qu'on pourrait partager avec ses voisins. La nature paraît avoir suivi les mêmes proportions dans les diverses grosseurs des fruits destinés à nourrir l'homme , que dans la grandeur des feuilles qui devaient lui donner de

l'ombre dans les pays chauds; car elle y en a taillé pour abriter une seule personne, une famille entière, et tous les habitants du même hameau.

Je m'arrêterai peu aux autres rapports que les plantes ont avec l'habitation de l'homme par leur grandeur et leur attitude, quoiqu'il y ait à ce sujet des choses très-curieuses à dire. Il en est peu qui ne puissent embellir son champ , sou toit ou son mur. J'observerai seulement que le voisinage de l'homme est utile à plusieurs plantes. Un missionnaire anonyme rapporte que les Indiens sont persuadés que les cocotiers au pied desquels il y a des maisons deviennent beaucoup plus beaux que ceux où il n'y en a pas , comme si ces arbres utiles se réjouissaient du voisinage des hommes.

Un autre missionnaire , carme déchaussé , appelé le père Philippe , dit positivement que lorsque le cocotier est planté auprès des maisons ou des cabanes , il devient plus fécond par la fumée, par les cendres et par l'habitation de l'homme , et qu'il rapporte doublement du fruit; que c'est par cette raison que les lieux plantés de palmes, aux Indes, sont remplis de maisons et de logettes ; que les maîtres de ces lieux donnent, au commencement, quelques écus à ceux qui veulent les habiter, et qu'ils sont obligés de leur accorder leur part des fruits lorsqu'on les cueille : à quoi il ajoute que quoique leurs fruits , qui sont très-gros et très-durs , tombent souvent des arbres dans leur maturité , ou par les rats qui les rongent ou par la violence des vents , on n'a jamais ouï dire que personne de ceux qui habitent dessous en aient étéblessés. C'est ce qui ne me paraît pas moins extraordinaire qu'à lui '.

Je pourrais étendre les influences de l'homme à plusieurs de nos arbres fruitiers , surtout au pommier et à la vigne. Je n'ai point vu de plus beaux pommiers, dans le pays de Caux , que ceux qui croissent autour des maisons des paysans. Il est vrai que les soins du maître peuvent y contribuer. Je me suis arrêté quelquefois dans les rues de Paris à considérer avec

1 Voyez le Voyage d'Orient, du révérend père Philippe, carme déchaussé, liv. Vil, chap. v, sect. iv.

DES PLA.NTES. Î3à

plaisir de petites vignes, dont les racines sont dans le sable et sous le pavé , tapisser de leurs grappes toute la façade d'un corps de garde. Une d'entre elles, il y a, je crois, six ou sept ans , donna deux fois du fruit dans la même année , ainsi que l'ont rapporté les papiers publics.

ItABBIONIES ANIMALES DES PLANTES AVEC L'HOMME.

Mais il ne suffisait pas à la nature d'avoir donné à l'homme des berceaux et des tapis chargés de fruits, si elle ne lui eût fourni, dans l'ordre végétal même, des moyens de défense contre les déprédations des bêtes sauvages. 11 aurait eu beau veiller , pendant le jour , à la garde de ses biens , ils auraient été au pillage pendant la nuit. Elle lui a donné des arbrisseaux épineux pour les enclore. Plus on avance vers le Midi , plus on trouve de variétés dans leurs espèces. Mais , au contraire , on ne voit point , ou du moins on voit bien peu , de ces arbrisseaux épineux dans le Nord , où ils paraissent inutiles; car il n'y a point de vergers. Il semble qu'il y en ait aux Indes pour toutes sortes de sites. Quoique je n'aie été , pour ainsi dire , que sur la lisière de ce pays , j'y en ai vu un grand nombre dont l'étude offrirait bien des remarques curieuses à un naturaliste. J'en ai remarqué un , entre autres . dans un jardin de l'Ile-de-France , qui m'a paru propre à faire des enclos impénétrables aux plus petits quadrupèdes. Il vient de la forme d'un pieu gros comme le bras , tout droit , sans branches, et portant pour unique verdure un petit bouquet de feuilles à son sommet. Son écorce est hérissée d'épines très-fortes et très-aiguës. Il s'élève a sept ou huit pieds de hauteur, et croît aussi gros en haut qu'en bas. Plusieurs de ces arbrisseaux , plantés de suite les uns auprès des autres , formeraient une vraie palissade , qui n'aurait pas le moindre intervalle. Les raquettes et les cierges, si communs sous la zone torride , ont des épines si perçantes , qu'en marchant dessus elles traversent les semelles des souliers. Il n'y a ni tigres , ni lions , ni éléphants, qui osent en approcher Il y a une autre sorte d'épine dans l'île de Ceylan , dont on

se sert pour se défendre des hommes mêmes , qui franchissent toutes sortes deharrières. Robert Knok, que j'ai déjà cité, dit que les avenues du royaume de Candy , dans l'île de Ceyten , ne sont fermées qu'avec des fagots de ces épines, dont les habitants bouchent les passages de leurs montagnes.

L'homme trouve dans les végétaux non-seulement des protections contre les bêtes féroces, mais contre les reptiles et les insectes. Le père du Tertre raconte qu'il trouva un jour dans l'île de la Guadeloupe, au pied d'un arbre, une plante rampante dont les tiges étaient Ogurées comme des serpents. Mais il fut bien autrement surpris quand il aperçut sept ou huit couleuvres qui étaient mortes autour d'elle. Il l'indiqua à un chirurgien, qui fit, par son moyen, des cures merveilleuses, en l'employant contre les morsures de ces dangereux reptiles. Elle est fort répandue dans les autres îles Antilles , où elle est connue sous le nom de bois de couleuvre. On la retrouve encore aux Indes orientales. Jean>Hugues Linschoten lui attribue la même figure et les mêmes propriétés. Nous avons dans nos climats des végétaux qui ont des convenances et des oppositions fort étranges avec les reptiles. Pline dit que les serpents aiment beaucoup le genévrier et le fenouil ; mais qu'on n'en trouve point sous la fougère, le trèfle, le frêne et la rue , et que la bétoine les fait mourir. D'autres plantes, comme nous l'avons dit, détruisent les mouches, telles que les dionées. Thévenot assure qu'aux Indes les palefreniers garantissent leurs chevaux des mouches en les frottant , tous les matins, avec des fleurs de citrouille. L'herbe aux puces, qui a des graines noires et luisantes , semblables à des puces , chasse ces insectes d'une maison , selon Dioscoride. La vipérine, qui a ses semences faites comme des têtes de vipères, fait mourir ces reptiles. Il est probable que c'est à des configurations semblables que les premiers hommes auront reconnu les relations et les oppositions des plantes avec les animaux. Je pense que chaque genre d'insecte a son végétal destructeur, que nous ne connaissons pas. En général , toutes les vermines fuient les parfums.

La nature nous a encore donné dans les plantes les premiers patrons des filets pour la chasse et pour la pêche. Il croit dans quelques landes de la Chine une espèce de rotin si entrelacé et si fort , qu'il s'y prend des cerfs tout en vie. J'ai vu moi-même, sur les sables du bord de la mer, à l'Ile-de- France , une sorte de liane, appelée fausse patate, qui couvre des arpents entiers, comme un grand filet de pêcheur. Elle est si propre aux mêmes usages , que les nègres s'en servent pour pêcher du poisson. Ils en font , avec les tiges et les feuilles, de longs cordons qu'ils jettent à la mer; et, après en avoir formé une chaîne qui renferme sur l'eau une grande enceinte , ils la tirent , par les deux extrémités , au rivage. Us ne manquent guère d'y amener quelque poisson ■ ; car les poissons s'effrayent non-seulement d'un filet qui les enveloppe , mais de tout corps inconnu qui fait de l'ombre à la surface de l'eau. C'est avec une industrie aussi simple et à peu près semblable que les habitants des Maldives font des pêches prodigieuses, en n'employant, pour amener les poissons dans leurs réservoirs , qu'une corde qui flotte sur l'eau avec des bâtons.

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