‹ Œuvres choisies de Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 27 sur 60 · DES SENSATIONS PHYSIQUES · texte numérisé non relu

DES SENSATIONS PHYSIQUES

Toutes les sensations physiques sont en elles-mêmes des témoignages de notre misère. Si l'homme est si sensible au sentiment du toucher, c'est qu'il est nu par tout son corps. Il faut , pour se vêtir, qu'il dépouille les quadrupèdes, les plantes et les vers. Si presque tous les végétaux et les animaux ressortissent à sa nourriture, c'est qu'il est obligé d'employer beaucoup d'apprêts et de combinaisons dans ses aliments. La nature l'a iraité avec bien de la rigueur ; car il est le seul animal aux besoins duquel elle n'ait pas immédiatement pourvu. Nos philosophes n'ont pas assez réfléchi sur une aussi étrange distinction. Quoi ! un ver a sa tarière ou sa râpe ; il naît au sein d'un fruit, dans l'abondance ; il trouve ensuite en lui-même de quoi se filer une toile dont il s'enveloppe; après cela, il se change en mouche brillante , qui va , en se livrant à l'amour, reperpétuer son espèce, sans souci et sans remords : et le fils d'un roi naît tout nu, dans les larmes et les gémissements, ayant besoin toute sa vie du secours d'autrui , obligé de combattre sa propre espèce au dehors et au dedans , et trouvant souvent en lui-même son plus grand ennemi! Certes, si nous ne sommes tous que les enfants de la poussière , il valait mille fois mieux venir à l'existence sous la forme d'un insecte que sous celle d'un empereur. Mais l'homme n'a été abandonné à la dernière des misères qu'afin qu'il eût sans cesse recours à la première des puissances.

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