DE L'ODORAT
Les plaisirs de l'odorat sont particuliers à l'homme; car je n'y comprends point les émanations olfactives par lesquelles il juge de ses aliments, et qui lui sont communes avec la plupart des animaux. L'homme seul est sensible aux parfums, et il s'en sert pour donner plus d'énergie à ses passions. Mahomet disait qu'ils élevaient son âme vers le ciel. Quoi qu'il en soit, leur usage s'est introduit dans tous les cultes religieux , et dans les assemblées politiques de beaucoup de nations. Les Brésiliens» ainsi que tous les Sauvages de l'Amérique septentrionale , ne délibèrent point sur quelque objet important sans fumer du tabac dans un calumet. C'est de cet usage que le calumet est devenu chez toutes ces nations le symbole de la paix , de la guerre, des alliances, suivant les accessoires qu'ellesy ajoutent. C'est sans doute du même usage de fumer, qui était commun aux Scythes, comme le rapporte Hérodote , que le caducée de Mercure , qui ressemble beaucoup au calumet des Américains, et qui paraît n'avoir été comme lui qu'une pipe, devint le symbole du commerce. Le tabac accroît en quelque sorte les forces du jugement, en occasionnant une espèce d'ivresse dans les nerfs du cerveau. Léry dit que les Brésiliens fument du tabac jusqu'à s'enivrer. Nous observerons que ces peuples ont trouvé la plante la plus céphalique qu'il y ait dans le règne végétal, et que son usage est le plus universellement répandu de toutes celles qui existent sur le globe , sans en excepter la vigne et le blé. J'en ai vu cultiver en Finlande, au delà de Vibourg, par le 66e degré de latitude nord. Son habitude est si puissante, qu'un homme qui y est accoutumé se passera plus difficilement d'elle que de pain pendant un jour. Cette plante est cependant un véritable poison ; elle affecte à la longue les nerfs de l'odorat, et quelquefois ceux de la vue. Mais l'homme est toujours prêt à altérer sa constitution physique , pourvu qu'il ouisse renforcer en lui le sentiment intellectuel.
Tout ce quenous avons dit, en rapportant quelques lois gêné, raies de la nature, des harmonies, des consonnances, des contrastes et des oppositions, aboutit principalement au sens de la vue. Je ne parle pas des convenances , car elles appartiennent au sentiment de la raison , et sont entièrement distinctes de la matière. A la vérité, les autres relations sont fondées sur la raison même de la nature, qui nous réjouit par les couleurs et les formes génératives et engendrées , et qui nous attriste par celles qui nous annoncent la décomposition et la destruction. Mais, sans rentrer dans ce vaste et inépuisable sujet, je ne parlerai ici que de quelques effets d'optique qui font naître involontairement en nous le sentiment de quelques attributs de la Divinité.
Une des causes les plus ordinaires du plaisir que nous éprouvons à la vue d'un grand arbre, vient du sentiment de l'infini quis'élèveen nous par sa forme pyramidale. Les dégradations de ses divers étages de rameaux et des teintes de verdure, qui sont toujours plus légères à l'extrémité de l'arbre que dans le reste de son feuillage, lui donnent une élévation apparente qui n'a point de terme. Nous éprouvons les mêmes sensations dans le plan horizontal des campagnes , où nous apercevons souvent plusieurs plans de collines qui fuient les unes derrière les autres, et dont les dernières se confondent avec le ciel. La nature produit les mêmes effets dans les grandes plaines, au moyen des vapeurs qu'élèvent les rivages des lacs ou les canaux des rivières et des fleuves qui les traversent : leurs contours sont d'autant plus multipliés que les plaines ont plus d'étendue, comme je l'ai souvent remarqué. Ces vapeurs se présentent sur différents plans : tantôt elles s'arrêtent comme des rideaux sur les lisières des forêts ; tantôt elles s'élèvent en colonnes le long des ruisseaux qui serpentent dans les prairies : quelquefois elles sont toutes grises ; d'autres fois elles sont éclairées et pénétrées par les rayons du soleil.