‹ Œuvres choisies de Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 35 sur 60 · DU TOUCHER · texte numérisé non relu

DU TOUCHER

* sont de petits moucherons que l'on sent plutôt qu'on ne les « voit , et qui ont un aiguillon si piquant et si venimeux , que « lorsqu'ils l'appuient sur quelqu'un , il semble que ce soit « un dard de feu qu'ils y lancent.

« Ces pauvres gens sont si tourmentés de ces fâcheux in- « sectes quand il ne vente point, qu'ils en deviennent comme « lépreux; et je puis assurer avec vérité, le sachant par ma pro- « pre expérience , que ce n'est pas une légère souffrance que « d'en être attaqué; car, outre qu'ils font perdre le repos de « la nuit, c'est que lorsque nous avons été réduits à aller le « dos nu, faute de chemises, l'importunité de ces animaux « nous faisait désespérer, et entrer dans des rages à ne nous « plus posséder1. »

C'est, je crois, à cause de l'incommodité des mouches, trèscommunes et très-nécessaires dans les lieux marécageux et humides des pays chauds, que la nature a mis peu de quadrupèdes à poils sur leurs rivages, mais des quadrupèdes à écailles, comme les tatous, les armadilles, les tortues, les lézards , les crocodiles , les caïmans, les crabes de terre, les bernards-l'ermite , et les autres reptiles écailleux , comme les serpents , sur lesquels les mouches n'ont point de prise. C'est peut-être aussi pour cette raison que les porcs et les sangliers , qui aiment à fréquenter ces sortes d'endroits , ont des poils longs , roides et hérissés qui écartent les insectes volatiles.

Au reste , la nature n'a pris à cet égard aucune précaution pour l'homme. Certes , en voyant la beauté de ses formes et sa grande nudité, il m'est impossible de ne pas admettre l'ancienne tradition de notre origine. La nature , en le mettant sur la terre , lui a dit : « Va , être dégradé , intelligence sans « lumière , animal sans vêtement , va pourvoir à tes besoins , « tu ne pourras éclairer ta raison aveugle qu'en la dirigeant « sans cesse vers le ciel , ni soutenir ta vie malheureuse que « par le secours de tes semblables. » Ainsi, de la misère de l'homme naquirent les deux commandements de la loi.

1 Journal d'un voyage à la mer du Sud, ea 1688.

DES SENTIMENTS DE l'àME , ET PREMIÈREMENT DES AFFECTIONS DE L'ESPRIT.

Je ne parlerai des affections de l'esprit que pour les distinguer des sentiments de l'âme : ils diffèrent essentiellement les uns des autres. Par exemple, autre est le plaisir que nous donne une comédie , autre celui que nous donne une tragédie. L'émotion qui nous fait rire est une affection de l'esprit ou delà raison humaine ; celle qui nous fait verser des larmes est un sentiment de l'âme. Ce n'est pas que je veuille faire de l'esprit et de l'âme deux puissances de nature différente; mais il me semble, comme nous l'avons déjà dit , que l'un est à l'autre ce que la vue est au corps; l'esprit est une faculté, et l'âme est le principe; Fâme est, si j'ose le dire, le corps de notre intelligence. Je regarde donc l'esprit comme une vue intellectuelle , à laquelle on peut rapporter les autres facultés de l'entendement : Yimagination , qui voit les choses à venir ; la mémoire, qui voit celles qui sont passées ; et le jugement , qui aperçoit leurs convenances. L'impression que nous font ces vues diverses excite quelquefois en nous un sentiment qu'on appelle Yévidence, et alors celle-ci appartient immédiatement à notre âme (ce que nous éprouvons par l'émotion délicieuse qu'elle y fait naître subitement) ; mais , parvenue là , elle n'est plus du ressort de notre esprit, parce que quand nous commençons à sentir nous cessons de raisonner ; nous ne voyons plus, nous jouissons.

Comme notre éducation et nos mœurs nous dirigent vers notre intérêt personnel , il arrive de là que notre esprit ne s'occupe plus que des convenances sociales , et que notre raison n'est plus, à la fin, que l'intérêt de nos passions; mais notre âme , livrée à elle-même , cherche sans cesse les convenances naturelles , et notre sentiment est toujours l'intérêt du genre humain.

Ainsi, je le répète, l'esprit est la perception des lois de la société, et le sentiment est la perception des lois de la nature. Ceux qui nous montrent les convenances de la société, tels

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