‹ Œuvres choisies de Bernardin de Saint-Pierre (volume 2)Chapitre 58 sur 60 · LA VERTU CONSISTE A PRÉFÉRER LE BIEN PUBLIC AU NÔTRE · texte numérisé non relu

LA VERTU CONSISTE A PRÉFÉRER LE BIEN PUBLIC AU NÔTRE

Et cette autre :

POUR ÊTRE VERTUEUX, IL FAUT RÉSISTER A SES PENCHANTS . A SES INCLI- NATIONS, A SES GOÛTS, ET COMBATTRE SANS CESSE CONTRE SOI-MÊME.

Mais il y a des inscriptions auxquelles on ne fait guère d'attention, et dont le sens importe bien davantage aux enfants : ce sont leurs propres noms. Leurs noms sont des

inscriptions qu'ils portent partout avec eux. On ne saurait croire combien ils influent sur leur caractère naturel. Notre nom est le premier et le dernier bien qui soit à notre disposition; il détermine dès l'enfance nos inclinations; il nous occupe pendant la vie et jusqu'après la mort. 11 me reste un nom, dit-on. Ce sont les noms qui illustrent ou déshonorent la terre. Les rochers de la Grèce et de l'Italie ne sont ni plus anciens ni plus beaux que ceux des autres parties du monde; mais nous les estimons davantage , parce qu'ils portent de plus beaux noms. Une médaille n'est qu'un morceau de cuivre souvent rouillé, mais qui est décoré d'un nom illustre. Je voudrais donc qu'on donnât de beaux noms aux enfants. Un enfant se patronne sur son nom. S'il porte à quelque vice, ou s'il prête à quelque ridicule , comme font beaucoup des nôtres , son âme s'y incline. Bayle remarque qu'un certain inquisiteur, appelé Torre-quemada, ou de la Tour-brûlée, avait fait brûler je ne sais combien d'hérétiques dans sa vie. Un cordelier, appelé Feu-ardent, en fit tout autant. C'est un autre abus de donner à des enfants destinés à des occupations pacifiques des noms turbulents et ambitieux, comme ceux d'Alexandre et de César. Il est encore plus dangereux de leur en donner de ridicules. J'ai vu à cette occasion de malheureux enfants si vexés par leurs compagnons , et même par leurs propres parents , à l'occasion de leurs noms de baptême , qui emportaient quelque idée de simplicité et de bonhomie, qu'ils en prenaient insensiblement un caractère opposé de malignité et de férocité. Les exemples en sont fréquents. Deux de nos plus fameux écrivains satiriques en théologie et en poésie s'appelaient, l'un Blaise Pascal, et l'autre Colin Boileau. Colin n'a point de malice, disait son père. Ce mot lui en donna. La scélératesse audacieuse de Jacques Clément naquit peut-être en lui de quelque ridicule à l'occasion de son nom. L'administration doit donc veiller sur les noms donnés aux enfants, puisqu'ils ont de si terribles influences sur les caractères des citoyens. Je voudrais aussi qu'à leur nom de baptême on joignît un surnom de quel-

que famille célèbre par ses vertus, comme faisaient les Romains: ces espèces d'adoptions attacheraient les petits aux grands, et les grands aux petits. 11 y avait à Rome je ne sais combien de Scipions dans les familles plébéiennes. On ferait revivre de même parmi notre peuple les noms de nos familles illustres , comme celles des Fénelon , des Catinat , des Montausier, etc.

On ne se servirait point, dans cette école, de clochesbruyantes pour annoncer les différents exercices , mais du son des flûtes, des hautbois et des musettes. Tout ce qu'on y apprendrait serait mis en vers et en musique. On ne saurait croire quelle est l'influence de ces deux arts réunis. J'en citerai quelques exemples , pris dans la législation du peuple qui a peut-être été le mieux policé, je veux dire celui de Sparte. Voici ce qu'en dit Plutarqnedans la vie deLycurgue : « Ly- « curgue estant donc parti de son pays pour fuir les calomnies « qui estoient les recompenses de sa vertu, il dressa premiere- « ment son voyage en Candie , là où il observa et considéra « diligemment la forme de vivre et de gouverner la chose pu- « blique que l'on y gardoit , en hantant et conférant avec les « plus gens de bien et les plus renommés qui y fussent. Si « y trouva quelques lois qui lui semblèrent bonnes , et en fist « extrait, en délibération de les porter en son pays pour s'en « servir à l'avenir ; aussi en trouva-t-il d'autres dont il ne « flst compte. Or,yavoit-il un personnage, entre les autres, « qui estoit estimé bien sage et bien entendu en matière de « gouvernement, et s'appeloit Thaïes , envers lequel Lycurgue «. lit tant par prières et par amitié qu'il avoit prise avec lui, ■ qu'il lui persuada de s'en aller à Sparte. Cettui Thaïes avoit « bruit d'estre poète lyrique , et prenoit le titre de cet art-là, « mais, en effet, il faisoit tout ce que pouvoient faire les * meilleurs et plus suffisants gouverneurs et reformateurs du « monde : car tous ses propos estoient belles chansons , ès- « quelles il preschoit et admonestoit le peuple de vivre sous To- « beissance des lois en union et concorde les uns avec les « autres, estant ses paroles accompagnées de chants, de

« gestes et d'accents pleins de douceur et de gravité, qui « secrètement adoucissoient les cœurs félons des escoutants , « et les induisoient à aimer les choses honnestes , en les » détournant des séditions , inimitiés et divisions qui pour « lors regnoient entre eux ; tellement qu'on peut dire que ce « fut lui qui prépara la voie à Lycurgue , par ou il conduisit « et rangea depuis les Lacedemoniens à la raison. »

Lycurgue introduisit encore parmi eux la musique dans plusieurs exercices , entre autres dans ceux de la guerre « . « Quand toute leur armée estoit rangée en bataille , à la vue « de l'ennemi , le roy adonc sacrifioit aux dieux une chèvre ; « et quant commandoit aux combattants qu'ils missent tous « sur leurs testes des chapeaux de fleurs; et aux joueurs de « fluste, qu'ils sonnassent l'aubade qu'ils appellent la chan- « son de Castor, au son et à la cadence de laquelle lui- « mesme commençoit à marcher le premier; de sorte que » c'estoit chose plaisante et non moins effroyable , de les voir « ainsi marcher tous ensemble en si bonne ordonnance au son « des flustes, sans jamais troubler leur ordre ni confondre « leurs rangs , et sans se perdre ni estonner aucunement , « ains aller posément et joyeusement au son des instruments « se hasarder aux périls de la mort. »

Ainsi, à la différence des peuples modernes, la musique servait à réprimer leur courage plutôt qu'à l'exciter; et il ne leur fallait pour cela ni bonnets de peau d'ours , ni eau-de-vie, ni tambours.

Si la musique et la poésie eurent tant de pouvoir à Sparte pour ramener à la vertu des hommes corrompus, et ensuite pour les gouverner, quelle influence n'auraieut-elles pas sur nos enfants dans l'âge de l'innocence! Qui pourrait jamais oublier les saintes lois de la morale, si elles étaient mises en musique , et en vers aussi agréables que ceux du Devin du village? De pareilles institutions feraient naître parmi nous des poètes aussi sublimes que le sage Thaïes , ou que Tyrtée, qui composa l'hymne de Castor.

■ Plutarque, Fie de Lycurgue-

Ces moyens établis pour nos enfants, la première chose qu'on leur apprendrait serait la religion. On leur parlerait d'abord de Dieu, pour le leur faire aimer et craindre, mais craindre sans leur en faire peur. La peur de Dieu engendre la superstition, et donne des frayeurs horribles des prêtres et de la mort. Le premier commandement de la religion est d'aimer Dieu. «■ Aimez, et faites ce que vous voudrez, » disait un saint. Notre religion nous ordonne de l'aimer par-dessus toutes choses. Elle veut que nous nous adressions à lui comme à notre père. Si elle nous ordonne de le craindre, ce n'est que relativement à l'amour que nous lui devons, parce que nous devons craindre d'offenser ce que nous devons aimer. Au reste, je ne pense pas, à beaucoup près, qu'un enfant ne puisse avoir l'idée de Dieu avant l'âge de quatorze ans, comme un écrivain que j'aime d'ailleurs l'a mis en avant. Ne donne-t-on pas aux plus petits enfants des sentiments de peur et de haine pour des objets métaphysiques qui n'existent pas? Comment ne leur en inspirerait-on pas de confiance et d'amour pour l'être qui remplit toute la nature de sa bienfaisance? Les enfants n'ont pas l'idée de Dieu à la manière de la théologie ou de la philosophie ; mais ils sont très-capables d'en avoir le sentiment, qui, comme nous l'avons vu , est la raison de la nature. Ce sentiment même a été exalté parmi eux du temps des croisades , jusqu'à en porter un grand nombre à se croiser pour la conquête de la terre sainte. Plût à Dieu que j'eusse conservé le sentiment de l'existence de Dieu et de ses principaux attributs, aussi pur que je l'avais dans le premier .âge ! C'est le cœur, plus encore que l'esprit, que la religion demande. Et quel est, je vous prie, l'être le plus rempli de la Divinité et le plus agréable à ses yeux , de l'enfant qui , pleiu de son sentiment , lève ses mains innocentes vers le ciel, en balbutiant sa prière, ou du t,colastique qui en explique la nature?

Il est fort aisé de donner aux enfants des idées de Dieu et de la vertu. Des marguerites sur l'herbe, des fruits suspendus aux arbres de leur enclos , seraient leurs premières leçons de

théologie, et leurs premiers exercices d'abstinence et d'obéissance aux lois. On les fixerait sur l'objet principal de la religion, par le récit pur et simple de la vie de Jésus-Christ dans l'Évangile. Ils apprendraient dans leur Credo tout ce qu'ils peuvent savoir de la nature de Dieu, et dans le Pater tout ce qu'ils doivent lui demander.

Il est digne de remarque que, de tous les livres saints, il n'y en a point que les enfants apprennent avec autant de facilité que l'Évangile. I) faudrait les exercer particulièrement à en exécuter les actes , sans vaine gloire et sans respect humain. On les dresserait donc à se prévenir mutuellement en amitiés, en déférences , et en toutes sortes de bons offices. Tous les enfants des citoyens seraient admis dans cette école de la patrie, sans en excepter aucun. On en exigerait seulement la plus grande propreté, ne fussent-ils d'ailleurs revêtus que de lambeaux recousus. On y verrait l'enfant de l'homme de qualité, conduit par son gouverneur, arriver en équipage, etse placer près de l'enfant d'un paysan appuyésur son bâtonnet, vêtu de toile au milieu même de l'hiver, et portant dans un sac ses livres et sa tranche de pain noir, pour se sustenter toute la journée. Ils apprendraient alors l'un et l'autre à se connaître , avant de se séparer pour toujours. L'enfant du riche s'instruirait à faire part de son superflu à celui qui est souvent destiné à le nourrir toute sa vie de son propre nécessaire. Ces enfants de toute condition assisteraient , la tête couronnée de fleurs, et distribués en choeurs, à nos processions publiques : leur âge , leur ordre , leurs chants et leur innocence y présenteraient un spectacle plus auguste que les laquais des grands, qui y portent les armoiries de leurs maîtres collées à des cierges , et sans contredit plus touchant que les haies de soldats et de baïonnettes dont on y environne un Dieu de paix.

On apprendrait dans cette école, aux enfants, à lire, à écrire et à chiffrer. Des hommes ingénieux ont imaginé à cet effet des bureaux et des méthodes simples , promptes et agréables; mais les maîtres d'école ont eu grand soin de les

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rendre inutiles, parce quelles détruisaient leur empire, et que l'éducation allait trop vite pour leur profit. Si vous voulez apprendre promptement à lire aux enfants, mettez une dragée sur chacune de leurs lettres; ils sauront bientôt leur alphabet par cœur ; et si vous en multipliez ou diminuez le nombre, ils ne tarderont pas à savoir l'arithmétique. Au reste, ils auront bien profité dans cette école de la patrie s'ils en sortent sans savoir lire , écrire et chiffrer, mais pénétrés seule ment de cette vérité , que lire , écrire et chiffrer, et toutes les sciences du monde , ne sont rien ; mais que d'être sincère , bon, officieux , aimant Dieu et les hommes, est la seule science digne du cœur humain.

A la seconde époque de l'éducation, que je suppose vers l'âge de dix ou douze ans, où leur intelligence s'inquiète et s'empresse d'imiter tout ce qu'elle voit faire, je leur apprendrais comment on pourvoit aux besoins de la société. Je ne leur ferais pas connaître les 530 arts et métiers qu'on exerce dans Paris , mais seulement ceux qui servent aux premières nécessités de la vie, tels que l'agriculture , lesdiverses préparations du pain.lesarts appelés par notre orgueil mécaniques, tels que ceux de filer le lin et le chanvre , d'en faire de la toile , et de bâtir des maisons. J'y joindrais les éléments des sciences naturelles qui ont fait imaginer ces métiers, les éléments de géométrie et les expériences de physique , qui n'ont rien inventé à cet égard , mais qui expliquent leurs procédés avec beaucoup d'appareil. J'y ajouterais des connaissances des arts libéraux, telles que celles du dessin, de l'architecture, des fortifications, non pas pour en faire des peintres, des architectes et des ingénieurs , mais pour leur apprendre comme on se loge, et comment on défend la patrie. Je leur ferais observer, pour les préserver de la vanité que les sciences inspirent, que l'homme, au milieu de tant d'arts et de métiers, n'a rien imaginé ; qu'il a tout imité , ou d'après l'industrie des animaux, ou d'aprèsles opérations de la nature; que son industrie est un témoignage de la misère à laquelle il est condamné , qui l'oblige de combattre sans cesse contre les clé-

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ments, contre la faim et la soif, contre ses semblables, et, ce qu'il y a de plus difficile, contre lui-même. Je leur ferais sentir ces relations des vérités de la religion avec celles de la nature ; et je les disposerais ainsi à aimer la classe d'hommes utiles qui pourvoient sans cesse à leurs besoins.

Je tâcherais toujours , dans le cours de cette éducation, de faire aller de pair les exercices du corps et ceux de l'âme : ainsi, pendant qu'ils acquerraient des connaissances des arts utiles, je leur apprendrais le latin. Je ne le leur enseignerais pas métaphysiquement et grammaticalement, comme dans nos collèges, où ils l'oublient dès qu'ils en sont sortis, mais par l'usage : c'est ainsi que l'apprennent la plupart des paysans polonais , qui le parlent toute leur vie, quoiqu'ils n'aient point été au collège. Ils le parlent d'une manière très-intelligible , comme je l'ai éprouvé en voyageant dans leur pays ; ils ont conservé, je crois, cette langue de quelques bannis du temps des Romains, et peut-être d'Ovide relégué chez les Sarmates, leurs ancêtres, pour la mémoire duquel Us ont encore la plus grande vénération. Ce n'est pas, disent nos savants, du latin de Cicéron; mais qu'importe? Ce n'est pas parce que ces paysans ne savent pas assez bien le latin qu'ils ne parlent pas le langage de Cicéron, c'est parce qu'étant serfs, ils n'entendent pas celui de la liberté. Nos paysans français n'en comprendraient pas les meilleures traductions, fussent-elles de l'université ; mais un sauvage du Canada les entendrait fort bien , et mieux que beaucoup de professeurs d'éloquence. C'est le ton de l'âme de celui qui écoute qui donne l'intelligence du langage de celui qui parle. On avait proposé, je crois, sous Louis XIV, de bâtir une ville où l'on n'aurait parlé que latin, ce qui eût abrégé infiniment l'étude de cette langue; mais sans doute l'université n'y aurait pas trouvé son compte. Quoi qu'il en soit , je suis bien sûr qu'il ne faudrait pas plus de deux ans pour apprendre le latin par l'usage aux enfants de l'école delà patrie, surtout si , dans les lectures où ils assisteraient, on leur donnait des extraits de la vie des grands Domines français et romains bien écrits en latin , et ensuite bien expliqués.

A la troisième époque de l'éducation, à peu près dans Page où les passions prennent l'essor, je leur en montrerais le doux et pur langage dans les Églogues et les Géorgiques de Virgile; la philosophie dans quelques odes d'Horace, et des tableaux de leur corruption dans Tacite et dans Suétone. J'achèverais la peinture des hideux excès où elles plongent l'homme, dans quelque historien du Bas-Empire. Je leur ferais remarquer comme les talents , le goût , les lumières et l'éloquence tombèrent à la fois chez les anciens avec les mœurs et la vertu. Je me garderais bien de les fatiguer sur ces lectures; je ne leur en montrerais que les morceaux les plus piquants , aûn de leur faire naître le désir d'en connaître le reste. Mon but ne serait pas de leur faire faire un cours de Virgile , d Horace ou de Tacite , mais un véritable cours d'humanités , en réunissant dans leurs études ce que les hommes de génie ont pensé de plus propre à perfectionner la nature humaine. Je leur ferais apprendre, également par l'usage , la langue grecque , qui est sur le point d'être bientôt entièrement inconnue chez nous. Je leur ferais connaître Homère principium sapientix et fons , dit Horace avec tant déraison; Hérodote, le père de l'histoire; quelques maximes du livre sublime de Marc-Aurèle. Je leur ferais sentir comme, dans tous les temps, les talents, les vertus, les grands hommes et les républiques fleurirent avec la confiance dans la Providence divine. Mais , pour donner plus de poids à ces éternelles vérités, j'y entremêlerais les études ravissantes de la nature, dont ils n'auraient vu que de faibles esquisses dans les plus grands écrivains.

Je leur ferais remarquer la disposition de ce globe , suspendu d'une manière incompréhensible sur le néant; parcouru et navigué par une infinité de nations. Je leur ferais observer dans chaque climat les principales plantes qui sont utiles à la vie humaine , les animaux qui se rapportent à ces plantes et à leur territoire, sans s'étendre au delà ; ensuite les hommes, seuls de tous les êtres sensibles , dispersés partout pour s'aiicr mutuellement, et pour recueillir à la fois toutes les pro-

ductions de la nature. Je leur ferais voir que les intérêts des princes ne sont pas autres que ceux du genre humain, et que ceux de chaque peuple ne diffèrent point de ceux de leurs princes. Je leur parlerais des diverses lois qui gouvernent les nations; je leur apprendrais celles de leur propre pays, qui sont ignorées de la plupart des citoyens. Je leur donnerais une idée des principales religions qui divisent la terre ; et je leur ferais connaître combien la chrétienne est préférable à toutes nos lois politiques, et convenable au bonheur du genre humain. Je leur ferais sentir que c'est elle qui empêche les divers états de la société de se briser les uns contre les autres, et qui leur donne des forces égales sous des poids inégaux. De ces considérations sublimes s'allumerait dans ces jeunes cœurs l'amour de la patrie, qui s'enllammerait par le spectacle de ses malheurs mêmes.

.l'entremêlerais ces spéculations touchantes d'exercices utiles, agréables , et convenables à la fougue de leur âge. Je leur ferais apprendre à nager, non pas tant pour leur apprendre à se tirer eux-mêmes du péril, s'ils venaient à faire quelque naufrage, que pour porter du secours à ceux qui peuvent se trouver dans le même cas. Quelque utilité particulière qu'ils puissent tirer de leurs études, je ne leur proposerais jamais d'autre but que le bien d'autrui. Ilsy feraient de grands progrès, quand ils n'en recueilleraient d'autre fruit que la concorde et l'amour de la patrie. Dans la belle saison , quand la moisson est faite, vers le commencement de septembre, je les mènerais à la campagne , divisés sous plusieurs drapeaux. Je leur donnerais une image de la guerre. Je les ferais coucher sur l'herbe, à l'ombre des forêts : là, ils prépareraient euxmêmes leurs aliments; ils apprendraient à défendre et à attaquer un poste , à passer une rivière à la nage ; ils s'exerceraient à faire usage des armes à feu, et à exécuter en même temps des manœuvres prises de la tactique des Grecs, qui sont nos maîtres presque en tout genre. Je ferais tomber, par ces exercices militaires, le goût de l'escrime, qui ne rend les soldats redoutables qu'aux citoyens , inutile et nuisible à

la guerre, réprouvé par tous les grands capitaines, et dérogeant au courage, disait Philopœmen. « En mon enfance, dit « Michel Montaigne , la noblesse fuyoit la réputation de bien « escrimer, comme injurieuse, et se desroboit pour l'appren- « dre, comme mestier de subtilité, desrogeant à la vraie et « nayve vertu ». » Cet art, né dans la même société, de la haine des classes inférieures contre les supérieures, qui les oppriment, nous est venu de l'Italie, où il a perdu l'art militaire. C'est lui qui nourrit parmi nous l'esprit des duels. Cet esprit n'est pas venu des peuples du Nord , comme l'ont dit tant d'écrivains. Les duels sont très-rares en Prusse et en Russie; ils sont tout à fait inconnus aux sauvages du nord : leur origine vient de l'Italie, comme on en peut juger parles fameux livres d'escrime et par les termes de cet art, qui sont italiens, comme tierce, quarte : il s'est naturalisé chez nous par la faiblesse et la corruption de beaucoup de femmes, qui sont bien aises de trouver un spadassin dans un amant. C'est sans doute à ces causes morales qu'il faut attribuer cette étrange contradiction de notre gouvernement, qui défend le duel, ei qui permet en même temps l'exercice public d'un art qui n'apprend rien autre chose qu'à se battre en duel. Les élèves de la patrie auraient une autre idée du courage ; et , dans le cours de leurs études , ils feraient un cours de la vie humaine , où ils apprendraient comment ils doivent un jour se comporter envers les citoyens et envers l'ennemi.

Le temps de la jeunesse se passerait agréablement et utilement dans un grand nombre d'occupations. Les esprits et les corps se développeraient à la fois. Les talents naturels, souvent inconnus dans la plupart des hommes, se manifesteraient à la vue des différents objets qui leur seraient présentés. Plus d'un Achille sentirait , à la vue d'une épée , son sang s'enflammer; plus d'un Vaucanson, à l'aspect d'une machine, méditerait d'organiser le bronze ou le bois. Toutes ces connaissances, dira-t-on, demandent un temps considérable; mais si on songe à celui qui est perdu dans nos collèges

1 Essais de Michel Monlaigne, liv. II, chap. xxvn.

par les répétitions ennuyeuses des leçons , par des décompositions et explications grammaticales de la langue latine, qui ne donnent pas seulement aux écoliers la facilité de la parler, et parles concours dangereux d'une vaine ambition , on ne saurait disconvenir que nous n'en fassions ici un meilleur usage. Les écoliers y barbouillent chaque jour autant de papier que des procureurs , d'autant plus inutilement que , grâces à l'impression des livres dont ils copient les versions ou les thèmes , ils n'ont pas besoin de tout cet ennuyeux travail. Mais à quoi les régents eux-mêmes emploieraient-ils leur temps, si les écoliers ne perdaient le leur?

Dans les écoles de la patrie , tout se passerait à la manière académique des philosophes grecs. Les élèves y étudieraient tantôt assis , tantôt debout ; tantôt à la campagne , tantôt dans l'amphithéâtre, ou dans le parc qui l'environnerait. Il n'y serait besoin ni de plumes, ni de papier, ni d'encre ; chacun apporterait seulement avec lui le livre classique qui serait le sujet de la leçon. J'ai éprouvé bien des fois que l'on oublie ce que l'on écrit. Ce que je mets sur le papier, je l'ôte de ma mémoire, et bientôt de mon souvenir; je m'en suis aperçu à des ouvrages entiers que j'avais rais au net , et qui me paraissaient aussi étrangers que s'ils eussent été faits d'une autre main que de la mienne. Il n'en est pas de même des impressions que nous laisse la conversation d'autrui , surtout quand elle est accompagnée d'un grand appareil. Le ton de voix , le geste , le respect dû à l'orateur , les réflexions de nos voisins , concourent à nous graver les paroles d'un discours bien mieux que l'écriture. Je citerai encore, à cette occasion , l'autorité de Plutarque , ou plutôt celle de Lycurgue.

« Mais il faut bien noter que jamais Lycurgue ne voulu/ « qu'il y eust pas une de ses lois mise par escrit; ains est ex- « pressement porté, par l'une de ses ordonnances qu'il ap- « pelle restres, qu'il ne veut pas qu'il y en ait aucune escrite : « car quant à ce qui est de principale force et efficace pour « rendre une cité heureuse et vertueuse r il estimoit que cela

« devoit estre empreint par la nourriture es cœurs et es mœurs « des hommes, pour y demeurer à jamais immuable. C'est la « bonne volonté, qui est un lien plus fort que toute autre con- « traiute que l'on sauroit donner aux hommes, qui fait que « chacun d'eux se sert de loi à soi-même '. »

Les têtes de nos jeunes gens ne seraient donc pas fatiguées, dans les écoles de la patrie , d'une vaine et babillarde science. Tantôt ils défendraient entre eux la cause d'un citoyen ; tantôt ils porteraient leur jugement sur un événement public. Ils suivraient le procédé d'un art dans tout son cours. Leur éloquence serait une vraie éloquence, et leur savoir un vrai savoir. Ils ne s'occuperaient ni de sciences abstraites, ni de recherches vaines, qui sont communément des fruits de l'orgueil. Dans les études que je propose, tout nous ramène à la société, à la concorde , à la religion , et à la nature.

Plût à Dieu que je pusse faire concourir l'éducation des femmes avec celle des hommes, comme à Sparte! mais nos mœurs s'y opposent. Je ne crois pas cependant qu'il y eût aucun inconvénient à rassembler, dans le premier âge, les enfants des deux sexes. Leur société se prête des grâces mutuelles : d'ailleurs, les premiers éléments delà vie civile, de la religion et de la vertu, sont les mêmes pour les uns et pour les autres. Cette première époque exceptée, les filles n'apprendraient rien de ce que doivent savoir les hommes, non pas pour l'ignorer toujours, mais afin de s'en instruire avec plus de plaisir , et de trouver un jour leurs maîtres dans leurs amants. Il y a cette différence morale de l'homme à la femme, que l'homme se doit à la patrie, et la femme au bonheur d'un seul homme. Une fille ne parviendra jamais à ce but que par le goût des occupations de son sexe. On a beau la charger de toutes sortes de sciences, et en faire une philosophe ou une théologienne; un mari n'aime point à trouver un rival ni un docteur dans sa femme. Les livres et les maîtres chez nous flétrissent de bonne heure, dans une jeune fille , l'ignorance virginale , cette fleur de l'âme , si char-

1 Plutarque, Fi* de Lycurguc.

mante à cueillir pour un amant. Ils enlèvent aux époux les p'.us doux charmes de leur union , et ces communications cf une science amoureuse et d'une ignorance naïve , si propres à remplir les longs jours du mariage. Ils détruisent ces contrastes de caractère que la nature a établis entre les deux sexes, pour y faire naître la plus aimable des harmonies.

Ces contrastes naturels sont si nécessaires à l'amour, qu'il n'y a pas une seule femme, célèbre par l'attachement qu'elle a inspiré à ses amants ou à son époux , qui ait dû son empire à d'autres attraits qu'aux amusements ou aux occupations de son sexe , depuis le siècle de Pénélope jusqu'au nôtre. Il y en a de tous les états et de tous les caractères, mais il n'y en a point de savantes. Celles qui ont été savantes ont été presque toutes malheureuses en amour, depuis Sapho jusqu'à Christine, reine de Suède , et même plus près de nous. Ce serait donc auprès de sa mère, de son père, de ses frères et de ses sœurs, qu'une fille s'instruirait de ses devoirs futurs de mère et d'épouse. C'est dans la maison paternelle qu'elle apprendrait une multitude d'arts domestiques , ignorés aujourd'hui de nos filles bien élevées.

J'ai vanté plus d'une ibis, dans ces écrits, le bonheur de la Hollande; mais comme je n'ai vu ce pays qu'en passant, j'en connais peu les mœurs domestiques. Je sais seulement que les femmes y sont sans cesse occupées du soin de leur ménage, et que la plus grande concorde règne dans les mariages. Mais j'ai vu à Berlin une image des charmes que ces mœurs si méprisées parmi nous peuvent répandre dans une maison. Un ami que la Providence m'avait ménagé dans cette ville, où je ne connaissais personne, m'introduisit dans une société de demoiselles : car, en Prusse, ce n'est pas chez les femmes que se tiennent les assemblées, mais chez leurs filles, Cet usage s'observe dans toutes les familles qui n'out point été corrompues par les mœurs de nos officiers français qui y furent prisonniers dans la dernière guerre. Il y est donc d'usage que les demoiselles de la même société s'invitent tour à tour à des assemblées qu'on appelle cafés. Pour l'ordinaire ,

c'est Je jeudi. Elles se rendent avec leurs mères chez celle qui les a invitées. Celle-ci leur sert du café à la crème, avec toutes sortes de pâtisseries et de confitures laites à la main. Elle leur présente , au milieu de l'hiver, des fruits de toute espèce , conservés dans le sucre avec leurs couleurs , leur verdure, et leurs parfums , en apparence aussi frais que s'ils étaient sur les arbres. Elle reçoit de ses compagnes mille compliments qu'elle leur rend avec usure. Mais bientôt elle déploie d'autres talents. Tantôt elle déroule à leurs yeux, sur une grande pièce de tapisserie, à laquelle elle travaille jour et nuit, desforêts de saules toujours verts qu'elle a plantés ellemême, et des ruisseaux de moire qu'elle a fait couler avec son aiguille. Tantôt elle marie sa voix au son d'un clavecin , et semble réunir dans son appartement tous les oiseaux des bocages. Elle invite ses compagnes à chanter à leur tour. C'est alors que les éloges redoublent. Leurs mères, comblées de joie, s'applaudissent en secret, comme Niobé, des louanges données à leurs filles : tertentant gaudia pectus. Quelques officiers en uniforme et enbottes, échappés furtivement deleurs exercices, viennent jouir parmi elles d'un instant de calme délicieux; et pendant que chacune d'elles espère trouver dans l'un d'eux son protecteur et son ami , chacun d'eux soupire après la compagne qui doit adoucir un jour, par le charme des talents domestiques, la rigueur des travaux militaires. Je n'ai point vu de pays où la jeunesse des deux sexes ait plus de mœurs , et où les mariages soient plus heureux.

Il n'est pas besoin d'aller chercher chez des étrangers des preuves du pouvoir de l'amour sur l'honnêteté des mœurs. J'attribue l'innocence de celles de nos paysans , et la fidélité de leurs mariages , à ce qu'ils peuvent se livrer de très-bonne heure à cet honnête sentiment. C'est l'amour qui les rend contents de leur pénible sort; il suspend même les maux de l'esclavage. J'ai vu souvent à l'Ile-de-France des noirs, épuisés des fatigues du jour , se mettre en route à l'entrée de la nuit pour aller voir, à trois ou quatrelieues de là, leurs maîtresses. Ils leur donnent rendez-vous au milieu des bois , au pied de

quelque rocher , où ils allument du feu ; ils dansent avec elles une partie de la nuit au son de leur tamtam, et reviennent à leur travail avant le point du jour , contents, pleins de force , et aussi frais que ceux qui ont bien dormi : tant les affections morales qui se combinent avec ce sentiment ont de puissance sur l'organisation physique ! La nuit de l'amant charme la journée de l'esclave.

Il y a dans l'Écriture un exemple très-remarquable à ce sujet; c'est dans la Genèse : « Jacob, y est-il dit, servit donc « sept ans pour Rachel, et ce temps ne lui paraissait que « peu de jours , tant l'affection qu'il avait pour elle était « grande1! » Je sais bien que nos politiques, qui ne connaissent que l'or et les titres, ne conçoivent rien à tout cela ; mais je suis bien aise de leur dire qu'aucun homme n'a mieux connu les lois de la nature que les auteurs des livres saints, et que ce n'est que sur les lois de la nature qu'on peut établir celles des sociétés heureuses.

Je voudrais donc que nos jeunes gens pussent cultiver le sentiment de l'amour au milieu de leurs travaux , ainsi que Jacob. N'importe à quel âge : dès qu'on est capable de sentir, on est capable d'aimer. L'amour honnête suspend les peines, bannit l'ennui, détournede la prostitution, des erreurs, et des inquiétudes du célibat; il remplit la vie de mille perspectives délicieuses, en montrant dans l'avenir la plus fortunée des unions ; il redouble, dans le cœur de deux jeunes amants, le goût de l'étude et celui des travaux domestiques. Quel plaisir pour un jeune homme, ravi de la science de ses maîtres, d'en répéter les leçons à la beauté qu'il aime ! Quelle joie pour une fdle jeune et timide de se voir distinguée au milieu de ses compagnes , et d'entendre relever par son amant le prix et les grâces de sa propre industrie ! Un jeune homme destiné à réprimer un jour sur un tribunal l'injustice des nommes est enchanté , au milieu du dédale des lois , de voir sa maîtresse broder pour lui les fleurs qui doivent décorer l'asile de leur union , et lui donner une image des beautés de la

1 Genèse, chap. xyix, * 20

nature, dont de tristes honneurs doivent le priver toute sa vie. Un autre, qui doit porter le feu de la guerre ou bout du monde, s'attache à l'âme sensible de son amie, et se flatte que les maux qu'il fera au genre humain seront réparés par le bien qu'elle fera aux malheureux. Les amitiés redoublent, dans chaque maison , de l'ami au frère qui l'introduit, et du frère à la soeur. Les familles se rapprochent. Les jeunes gens forment leurs mœurs; et les heureuses perspectives dont ils flattent leur union les soutiennent dans l'amour de leurs devoirs et de la vertu. Qui sait si ces choix libres, ces liaisons tendres et pures, ne fixeraient pas cet esprit volage qu'on croit naturel aux femmes? Elles respecteraient des nœuds qu'elles auraient elles-mêmes formés. Si, étant femmes, elles cherchent à plaire à tous, c'est peut-être parce qu'étant filles il ne leur est pas permis d'en aimer un seul.

Si on peut espérer une révolution heureuse dans la patrie, ce n'est qu'en rappelant les femmes aux mœurs domestiques. Quelles que soient les satires qu'on ait écrites sur leur compte, elles sont moins coupables que les hommes. Elles n'ont guère de vices que ceux que nous leur donnons, et nous en avons beaucoup qu'elles n'ont pas. Quant à ceux qui leur sont propres , on peut dire qu'ils ont retardé notre ruine , en compensant les vices de notre constitution politique. On n'imagine pas ce que serait devenue notre société , livrée à toutes les inconséquences de notre éducation , à tous les préjugés de nos conditions et aux ambitions de chaque parti, si les femmes ne nous avaient croisés en chemin. Notre histoire ne présente que des débats de moines contre noines, de docteurs contre docteurs, de grands contre grands, de nobles contre vilains, pendant que les politiques rusés s'emparent peu à peu de nos possessions. Sans les femmes , tous ces partis auraient fait à la Gu un désert de l'État , mené jusqu'au dernier du peuple à la boucherie ou au marché, comme ou le conseillait il y a quelques années. Il y a eu des siècles où nous aurions été tous cordeliers, naissant et mourant avec le cordon de saint François ; d'autres, touscheva-

liers errants , courant par monts et par vaux , la lance à la main; d'autres, tous pénitents, parcourant les villes en procession et en nous flagellant; d'autres, quisquis ouquamquam de l'université. Les femmes, jetées hors de leur état naturel par nos mœurs injustes, renversent tout, se moquent de tout, détruisent tout, les grandes fortunes, les prétentions de l'orgueil et les préjugés de l'opinion. Les femmes n'ont qu'une passion, qui est l'amour, et cette passion n'a qu'un objet; taudis que les hommes rapportent tout à l'ambition , qui en a des milliers. Quels que soient les désordres des femmes, elles sont toujours plus près de la nature que nous, parce que leur passion dominaute les en rapproche sans cesse, et que la nôtre, au contraire , nous en écarte. Un bourgeois de province , et même de Paris , caresse à peine ses enfants quand ils sont un peu grands ; mais il s'incline profondément devant ceux des étrangers, s'ils sont riches ou de qualité. Sa femme, au contraire, les juge à la figure : s'ils sont laids , elle n'en tient compte ; mais elle caressera l'enfant d'un paysan s'il est beau : elle portera plus de respect à un homme du peuple à cheveux blancs et à tête vénérable, qu'à un conseiller sans barbe. Les femmes ne voient que les avantages naturels , et les hommes que ceux de la fortune. Ainsi les femmes , au milieu de leurs désordres , nous ramènent encore à la nature, pendant qu'au milieu de notre prétendue sagesse nous tendons sans cesse à nous en éloigner.

Je conviens cependant qu'elles n'ont empêché le malheur général qu'en causant parmi nous une infinité de maux particuliers. Hélas! ainsi que nous, elles ne trouveront le bonheur que dans la vertu. Dans tout pays où la vertu ne règne plus, elles sont très-malheureuses. Elles étaient autrefois trèsheureuses dans les vertueuses républiques de la Grèce et de l'Italie ; elles y décidaient du sort des États : aujourd'hui, esclaves dans ces mêmes lieux , la plupart d'entre elles sont obligées de se prostituer pour vivre. Les nôtres ne doivent pas désespérer de nous, elles ontsur l'homme un empire inaliénable (24). Nous ne les connaissons que sous le nom de sexe, auquel nous avons donne le nom de beau par excellence : mais combien d'autres

épithètes puis touchantes pourrions-nous y ajouter, telles que celles de nourricier et de consolateur! Ce sont elles qui nous reçoivent en entrant dans la vie , et qui nous ferment les yeux à la mort. Ce n'est point à la beauté , c'est à la religion , que nos femmes doivent leur principale puissance : le même Français qui soupire à Paris aux pieds de sa maîtresse la tient dans les fers et sous les fouets à Saint-Domingue. Notre religion seule a envisagé l'union conjugale dans l'ordre naturel ; elle seule , de toutes les religions de la terre , présente la femme à l'homme comme une compagne : les autres la lui abandonnent comme une esclave. Ce n'est qu'à la religion que nos femmes doivent la liberté dont elles jouissent en Europe ; et c'est de la liberté des femmes que s'est ensuivie celle des peuples , et la proscription d'une multitude d'usages inhumains répandus dans toutes les parties du monde, tels que l'esclavage , les sérails et les eunuques. O sexe charmant ! c'est dans vos vertus qu'est votre puissance. Sauvez la patrie, en rappelant , par le spectacle de vos doux travaux , vos amants et vos époux à l'amour des mœurs domestiques : vous rendrez toute la société à ses devoirs , si chacune de vous ramène un seul homme à l'ordre naturel. N'enviez point à l'homme son autorité, ses magistratures, ses talents, sa vaine gloire; mais , au milieu de votre faiblesse , entourées de vos laines et de vos soies , bénissez l'Auteur de la nature de n'avoir donné qu'à vous de pouvoir être toujours bonnes et bienfaisantes.

récàpitula.tioiN.

J'ai trouvé quelquefois sur ma route des grands accrédités t et des hommes appartenant à des corps respectables, qui avaient toujours à la bouche les mots de patrie et d'humanité. Je me suis approché d'eux pour m'éclairer de leurs lumières , et pour me mettre sous la protection de leurs vertus ; mais je n'ai trouvé que des intrigants, qui n'avaient d'autre objet que leur fortune personnelle , et qui m'ont bientôt persécuté, parce qu'ils ont vu que je n'étais propre à être ni l'agent de leurs plaisirs, ni la trompette de leur ambition. Je me suis alors rangé du côté de leurs ennemis, croyant que j'y

RECAPITULATION. o37

trouverais l'amour de la vérité et du bien public; mais, quelque variés que soient nos sectes , nos partis et nos corps, j'ai rencontré partout les mêmes hommes, couverts seulement d'habits différents. Quand les uns et les autres ont vu que je refusais d'être leur sectateur, ils m'ont calomnié à la manière perlide de ce siècle , c'est-à-dire en faisant mou éloge. On vante beaucoup le temps où nous vivons ; mais si nous avons sur le trône un prince rival de M arc- Au rèle, notre siècle est l'émule de celui de Tibère.

Si je mettais au jour les Mémoires de ma vie (25) , je ne voudrais pas d'autres preuves du mépris que méntela gloire de ce monde , que de montrer à découvert ceux qui en sont les objets. Pendant que, sans nuire à personne, après une infinité de voyages , de services et de travaux infructueux , je préparais dans la solitude ces derniers fruits de mon expérience et de mes veilles, mes ennemis secrets , c'est-à dire les hommes dont je n'ai pas voulu être le partisan, m'ont fait retrancher un bienfait que je devais chaque année à la bienfaisance du prince. C'était le seul moyen que j'eusse de subsister et d'aider ma famille. A cette catastrophe se sont joints des altérations de santé et des maux domestiques inénarrables. Je me suis donc hâté de cueillir le fruit encore vert de l'arbre que je cultivais avec tant de constance , avant qu'il fut renversé par les tempêtes.

Je ne veux de mal à aucun de mes persécuteurs. Si je suis forcé un jour, à cet égard , de parler de leur conduite secrète envers moi, ce ne sera que pour justifier la mienne. Je leur ai d'ailleurs obligation : leurs persécutions ont causé mon repos. Je dois à leur ambition dédaigneuse une liberté préférable à leur grandeur. C'est à eux que je dois les études délicieuses auxquelles je me suis livré. La Providence ne m'a point abandonné comme eux; elle m'a suscité des amis qui m'ont servi dans le temps auprès de mon prince, et elle m'en suscitera d'autres auprès de lui lorsqu'il sera nécessaire. Si j'avais eu en Dieu la confiance que j'ai donnée aux hommes, j'aurais été toujours tranquille ; les preuves de sa providence à

mon égard, dans le passé , devaient me rassurer pour Ta venir. Mais, par un vice de mon éducation, les opinions des hommes ont encore trop d'empire sur moi. Ce sont leurs craintes, et non les miennes, qui me troublent. Cependant je médis quelquefois à moi-même : Pourquoi vous embarrassez-vous de l'avenir? Avant de venir au inonde, vous êtes-vous inquiète de quelle manière s'assembleraient vos membres et se développeraient vos nerfs et vos os ? Quand vous êtes venu ensuite à la lumière, avez-vous étudié l'optique, pour savoir comment vous apercevriez les objets; et l'anatomie, pour apprendre à mouvoir votre corps , et pour lui donner de l'accroissement? Ces opérations de la nature , bien supérieures à celles des hommes , se sont faites en vous à votre insu , sans que vous vous en soyez mêlé. Si vous ne vous êtes pas inquiété du naître , pourquoi du vivre et pourquoi du mourir? N'êtes vous pas toujours clans la même main?

Cependant d'autres sentiments naturels m'ont attristé : par exemple , de n'avoir pas acquis , après tant de courses et de services , seulement un petit lieu agreste où j'eusse pu , au sein du repos, mettre en ordre mes observations sur la na ture, qui sont les seules qui m'aient paru aimables et intéressantes sous le soleil. Un autre regret encore plus vif est de n'avoir pas attaché à mon sort une compagne simple, douce, sensible et pieuse , qui , bien mieux que la philosophie , eût adouci mes peines, et qui, en me donnant des enfants semblables à elle , m'eût laissé une postérité plus chère qu'une vaine réputation. J'avais trouvé cet asile et ce rare bonheur en Russie , au milieu d'un service honorable ; mais j'ai renoncé à tous ces avantages, pour chercher, a l'instigation de nos ministres, de l'emploi dans ma patrie, où je n'avais rien de semblable à prétendre. Cependant je puis dire que mes études particulières ont réparé la première privation, en me donnant de jouir non-seulement d'un petit coin de terre, mais de toutes les harmonies répandues dans le grand jardin de la nature. Une épouse estimable ne peut pas être aussi aisément remplacée ; mais si je puis me flatter que cet

ouvrage contribue à multiplier les mariages, à les rendre plus heureux, et à adoucir l'éducation des enfants, je croirai perpétuer en eux ma famille, et je considérerai les femmes et les enfants de ma patrie comme m'appartenant en quelque chose.

Il n'y a de durable que la vertu. La beauté du corps passe vite ; la fortune inspire de vains désirs ; la grandeur fatigue , la réputation est inconstante ; le talent et le génie même s'affaiblissent : mais la vertu est toujours belle , toujours variée , toujours égale et toujours forte, parce qu'elle est résignée à tous les événements, aux privations comme aux jouissances, à la mort comme à la vie.

Heureux donc, et mille fois heureux, si j'ai pu contribuer à réparer quelques-uns des maux de ma patrie, et à lui ouvrir quelque nouvelle perspective de bonheur! Heureux si j'ai pu , d'une part , essuyer les larmes de quelque infortuné , et ramener, de l'autre, ces hommes égarés par la volupté à la Divinité , vers laquelle la nature , le temps , nos propres misères et nos affections secrètes nous entraînent avec tant de rapidité!

Il me semble qu'il se prépare pour nous quelque révolution favorable. Si elle arrive, on en sera redevable aux lettres : elles ne mènent aujourd'hui à rien ceux qui les cultivent parmi nous; cependant elles régissent tout. Je ne parle pas de l'influence qu'elles ont par toute la terre , gouvernée par des livres. L'Asie est régie par les maximes de Confucius , les Koran, les Beth , les Védam, etc. ; mais en Europe, ce fut Orphée qui le premier rassembla ses habitants, et qui les tira de la barbarie par ses poésies divines. Ensuite le génie d'Homère fit naître les législations et les religions de la Grèce ; il anima Alexandre, et le porta à la conquête de l'Asie. Il influa sur les Romains, qui cherchèrent dans ses poésies sublimes la généalogie du fondateur et des souverains de leur empire , comme les Grecs y avaient cherché les origines de leurs républiques et de leurs lois. Son ombre auguste préside encore à la poésie , aux arts libéraux , aux académies et aux monuments de l'Europe : tant ont de pouvoir sur l'esprit humain les

perspectives de la Divinité , que ce grand génie lui a présentées! Ainsi la parole qui créa le monde le gouverne encore; mais quand elle fut descendue elle-même du ciel , et qu elle eut montré aux hommes la route du bonheur dans la seule vertu, une lumière plus pure que celle qui avait brillé sur les îles de la Grèce éclaira les forêts des Gaules. Les sauvages qui les habitaient auraient été les plus heureux des hommes, s'ils eussent été libres ; mais ils avaient des tyrans, et ces tyrans les replongèrent dans une barbarie sacrée, en leur présentant des fantômes d'autant plus effrayauts , que les objets de leur confiance étaient devenus ceux de leur terreur. C'en était fait du bonheur des peuples , et même de la religion , lorsque deux hommes de lettres, Rabelais et Michel Cervantes , s'élevèrent, l'un en France , et l'autre en Espagne , et ébranlèrent à la fois le pouvoir monacal (26) et celui de la chevalerie. Pour renverser ces deux colosses , ils n'employèrent d'autres armes que le ridicule , ce contraste naturel de la terreur humaine. Semblables aux enfants , les peuples rirent et se rassurèrent : ils n'avaient plus d'autres impulsions vers le bonheur que celles que leurs princes voulaient leur donner, si leurs princes alors avaient été capables d'en avoir. Le Télémaque parut, et ce livre rappela l'Europe aux harmonies de la nature. Il produisit une grande révolution dans la politique. Il ramena les peuples et les rois aux arts utiles , au commerce , à l'agriculture, et surtout au sentiment de la Divinité. Cet ouvrage réunit à l'imagination d'Homère la sagesse de Confucius. II fut traduit dans toutes les langues de l'Europe. Ce n'est pas en France qu'il a été le plus admiré; il y a des provinces en Angleterre où on y apprend encore a lireaux enfants. Quand les Anglais entrèrent dans le Cambrésïs avec l'armée des alliés, ils voulurent en enlever l'auteur, qui y vivait loin de la cour, pour lui donner, dans leur camp , une fête militaire ; mais sa modestie se refusa à ce triomphe : il se cacha. Je n'ajouterai qu'un trait à son éloge : ce fut le seul homme vivant dont Louis XIV fut jaloux : et il avait raison de l'être; car, pendant qu'il cherchait à se faire craindre et admirer de l'Eu

rope par ses armées , ses conquêtes , ses fêtes , ses bâtiments et son faste, Fénelon s'en faisait adorer avec un livre (27).

Plusieurs gens de lettres , inspirés par son génie , ont changé parmi nous l'esprit du gouvernement et les mœurs. C'est à leurs écrits que nous devons la destruction des restes de l'esclavage féodal , celle de plusieurs coutumes barbares , telles que de condamner à mort pour crime prétendu de sortilège , d'appliquer indifféremment tous les criminels à la question, de porter des épées dans le sein des villes et de la paix, etc.. C'est à eux qu'on doit le retour des goûts et des devoirs de la nature , ou du moins leur image. Ils ont rendu à plusieurs enfants les mamelles de leurs mères, et aux riches le goût de la campagne, qui les porte aujourd'hui à quitter le centre des «lies pour en habiter les faubourgs. Ils ont inspiré à toute la nation celui de l'agriculture, qui est dégénéré, à l'ordinaire, en fanatisme dès qu'il est devenu un esprit de corps. Ce sont eux qui ont ramené la noblesse vers le peuple, dont elle s'était déjà rapprochée, à la vérité, par ses alliances avec la finance; ils l'ont rappelée à ses devoirs par ceux de l'humanité. Ils ont dirigé toutes les puissances de l'État, et même les femmes, vers les objets patriotiques, en les couvrant d'agréments et de fleurs.

0 hommes de lettres ! sans vous l'homme riche n'aurait aucune jouissance intellectuelle; son opulence et ses dignités lui seraient à charge. Vous seuls nous rappelez les droits de l'homme et de la Divinité. Partout où vous paraissez , dans ie militaire , dans le clergé, dans les lois, dans les arts, l'intelligence divine se montre, et le cœur humain soupire. Vous êtes à la fois les yeux et la lumière des nations. Is'ous serions peut-être maintenant bien près du bonheur, si plusieurs d'entre vous, voulant plaire à la multitude , ne l'eussent égarée en flattant ses passions , et en prenant leur voix trompeuse pour celle de la nature humaine.

Voyez comme ces passions vous ont égarés vous-mêmes, pour vous être trop approchés des hommes! C'est dans la solitude , et réunis entre vous , que vos talents se communiquent

BERN. DE S.-PIERRE. — T. Il 31

des lumières mutuelles. Souvenez-vous des temps où les la Fontaine, les Boileau, les Racine, les Molière vivaient entre eux. Quel est aujourd'hui votre sort? Ce monde, dont vous flattez les passions, vous arme les uns contre les autres. Il Vous livre a la gloire comme les Romains livraient des malheureux aux bêtes. Vos lices saintes sont devenues des arènes de gladiateurs. Vous êtes, sans vous en douter, les instruments de l'ambition des corps. C'est par vos talents que leurs chefs se procurent des dignités et des richesses, tandis que vous restez dans l'obscurité et l'indigence. Songez à la gloire des gens de lettres chez les peuples qui sortaient de la barbarie : ils présentèrent la vertu aux nations , et ils en furent les dieux. Songez à leur avilissement chez les peuples tombés dans la corruption : ils en flattèrent les passions et ils en furent les victimes. Dans la décadence de l'empire romain, les lettres ne devinrent plus le partage que de quelques Grecs affranchis. Laissez courir la foule sur les pas des riches et des voluptueux. Que vous proposez-vous dans la sainte carrière des lettres, sinon de marcher sous la protection de Minerve ? Quel respect le monde aurait-il pour vous si vous n'étiez couverts de son égide sacrée? Il vous foulerait aux pieds. Laissez-le tromper ses adorateurs; mettez votre confiance dans le ciel, dont les secours viendront vous chercher partout où vous serez.

Un jour la vigne , en pleurant , se plaignait au ciel de l'injustice de son sort. Elle enviait celui du roseau : « Je suis « plantée , disait-elle, dans des rochers arides, et je suis ohli- « gée de produire des fruits pleins de jus ; tandis qu'au bas de « cette vallée, le roseau, qui ne porte qu'une bourre sèche, « croît à son aise sur le bord des eaux. » Une voix lui répondit du ciel : « 0 vigne ! ne vous plaignez pas de votre desti- «• née. L'automne viendra, le roseau périra sans honneur sur « le bord des marais ; mais les pluies du ciel iront vous cher* « cher dans la montagne , et votre jus , mûri dans les rochers, « servira un jour à consoler les hommes et à réjouir les » dieux. »

Le peuple n'affectionne dans son prince qu'une seule qua-

lité, c'est sa popularité : car c'est d'elle que découlent toutes les vertus dont il a besoin. Un acte de justice rendu à l'imprévu et sans faste à une pauvre veuve, à un charbonnier, le remplit d'admiration et de joie. Il regarde son prince comme un dieu, dont la providence veille partout; et il a raison, car un seul événement de cette nature , qui arrive bien à propos, tient tous les oppresseurs en crainte et tous les opprimés en espérance. Aujourd'hui la vénalité et l'orgueil ont élevé entre le peuple et le roi mille murs impénétrables d'or, de fer et de plomb. Le peuple ne peut plus aller vers son prince , mais le prince peut encore descendre vers son peuple. On a rempli , à ce sujet, nos rois de frayeurs et de préjugés. Cependant il est très-remarquable que , dans ce grand nombre de princes de toutes les nations qui ont été les victimes de diverses factions , pas un seul n'a péri faisant le bien, allant à pied et incognito ; mais tous ou dans leurs carrosses , ou à table , au sein des plaisirs , ou dans leur cour, au milieu de leurs gardes et au centre de leur puissance.

Nous voyons de nos jours l'empereur et le roi de Prusse parcourir, en simple voiture, avec un ou deux domestiques et sans gardes , leurs États dispersés , quoique remplis en partie d'étrangers et de peuples conquis. Les grands hommes et les princes les plus illustres de l'antiquité, tels que Scipion , Germanicus, Marc-Aurèle, voyageaient sans suite , à cheval , et souvent à pied. Combien de provinces de son royaume n'a pas parcourues ainsi , dans un siècle de troubles et de factions, notre grand Henri IV !

Un roi dans ses États doit être comme le soleil sur la terre , où il n'y a pas une seule petite plante qui ne reçoive à son tour l'influence de ses rayons. De combien de grandes vérités uos rois sont privés par les préjugés des courtisans ! Combien ils perdent de plaisirs par leur vie sédentaire ! Je ne parle pas de ceux de la grandeur, lorsqu'ils voient à leur approche les peuples accourir en foule sur les chemins , les remparts des villes s'enflammer du tonnerre de l'artillerie , et les escadres , sortant de leurs ports , couvrir la mer de pavillons et

de feux. Je les crois las des plaisirs de la gloire ; mais je les crois sensibles à ceux de l'humanité, dont on les prive perpétuellement. On les force toujours d'être rois , on ne leur permet jamais d'être hommes. Que1 plaisir pour eux de voiler leur grandeur comme des dieux , et d'apparaître au milieu d'une famille vertueuse, comme Jupiter chez Philémon et Baucis! Combien peu il leur faudrait pour faire chaque jour des heureux ! Souvent ce qu'ils donnent à une seule famille de courtisans suffirait pour faire le bonheur d'une province ; souvent leur simple apparition y remplirait d'effroi tous les tyrans, et en consolerait les malheureux. On les croirait partout, quand on ne les saurait nulle part. Un ami fidèle, quelques serviteurs robustes , suffiraient pour rapprocher d'eux tous les agréments des voyages, et pour en écarter tous les inconvénients.

Ils sont les maîtres de varier les saisons à leur gré sans sortir du royaume, et d'étendre leurs plaisirs aussi loin que leur puissance. Au lieu d'habiter des maisons de campagne sur les bords de la Seine ou au milieu des roches de Fontainebleau , ils en peuvent avoir sur les bords de l'Océan et au pied des Pyrénées. Il ne tient qu'à eux de passer les ardeurs brûlantes de l'été au sein des montagnes du Dauphiné , entourées d'un horizon de neige; l'hiver en Provence, sous des oliviers et des chênes verts ; l'automne , dans les prairies toujours vertes et sous les pommiers de la riche Normandie. Ils verraient aborder sur les rivages de la France des gens de mer de toutes les nations , des Anglais , des Espagnols , des Suédois, des Hollandais , des Italiens, vivant tous avec les costumes et les mœurs de leurs pays. Nos rois ont dans leurs palais des comédies , des bibliothèques , des serres , des cabinets d'histoire naturelle; mais toutes ces collections ne sont que de vaines images des hommes et de la nature. Ils n'ont pas de jardins plus dignes d'eux que leur royaume, ni de bibliothèques plus instructives que leur peuple.

Ah ! si un seul homme peut être sur la terre l'espoir du genre humain , c'est un roi de France. Il règne sur son peu-

pie par l'affection, son peuple sur l'Europe par les mœurs, l'Europe sur le reste du monde par la puissance. Rien ne l'empêche défaire le bien quand il lui plaît. Il peut, malgré la vénalité des emplois , humilier le vice superbe et élever l'humble vertu. Il peut encore descendre vers ses sujets, ou les faire monter vers lui. Beaucoup de rois se sont repentis d'avoir mis leur confiance dans des trésors, dans des alliés, dans des corps et dans des grands ; mais aucun de s'être fié à son peuple et à Dieu. Ainsi ont régné les populaires Charles V et les saint Louis : ainsi vous aurez régné un jour, ô Louis XVI ! Vous avez, dès vos premiers pas au trône, donné des lois pour le rétablissement des moeurs , et (ce qui était plus difficile) vous en avez montré l'exemple au milieu d'une cour française. Vous avez détruit les restes de l'esclavage féodal , adouci le sort des malheureux prisonniers, ainsi que les punitions militaires et civiles ; donné aux habitants de quelques provinces la liberté de répartir entre eux les impositions nationales ; remis à la nation les droits de votre avènement à la couronne ; assuré aux pauvres matelots une portion des fruits de la guerre, et rendu aux gens de lettres le privilège naturel de recueillir ceux de leurs veilles. Tandis que d'une main vous aidiez les infortunés de la nation , de l'autre vous éleviez des statues à ses hommes célèbres dans les siècles passés, et vous secouriez les Américains opprimés. Quelques hommes sages îqui vous environnent , et (ce qui est encore plus puissant que leur sagesse) les charmes et la sensibilité de votre auguste épouse, vous ont rendu le chemin de la vertu facile. O grand roi ! si vous marchez avec constance dans les rudes sentiers de la vertu , votre nom sera un jour invoqué par les malheureux de toutes les nations. Il présidera à leurs destinées pendant la vie même de leurs propres souverains. Ils le présenteront comme une barrière à leurs tyrans, et comme un modèle à leurs bons rois. Il sera révéré du couchant l. l'aurore, comme celui des Titus et des Antonin. Lorsqu'aucun peuple vivant ne subsistera plus, votre nom vivra encore, •et fleurira d'une gloire toujours nouvelle. La majesté des

siècles ajoutera à sa vénération , et la postérité la plus reculée nous enviera le bonheur d'avoir vécu sous vos lois. Je ne suis rien, sire. J'ai pu être la victime des maux publics, et en ignorer les causes ; j'ai pu parler des moyens d'y remédier, sans connaître la puissance et les ressources des grands rois. Mais si vous nous rendez meilleurs et plus heureux , les Tacites futurs étudieront d'après vous l'art de réformer et de gouverner les hommes dans un siècle difficile. D'autres Fénelons parleront un jour de la France sous votre règne , comme de l'heureuse Egypte sous celui de Sésostris. Pendant que vous recevrez alors sur la terre les hommages invariables des hommes , vous serez leur médiateur auprès de la Divinité , dont vous aurez été parmi nous la plus vive image. Ah ! s'il était possible que nous perdissions le sentiment de son existence par la corruption de ceux qui nous doivent l'exemple , par le désordre de nos passions , par l'égarement de nos propres lumières, par les maux multipliés de l'humanité, 6 roi! il vous serait encore glorieux de conserver l'amour de l'ordre au milieu du désordre général. Les peuples, livrés à des tyrans sans frein , se réfugieraient en foule au pied de votre trône, et viendraient chercher en vous le Dieu qu'ils n'apercevraient plus dans la nature.

tin nr.s études de la nature.

Quelques écrivains ont fait parmi nous l'éloge des druides Je leur opposerai, entreautres témoignages, celui des Romains, qui, comme on sait, étaient très-tolérants sur la religion. César dit, dans ses Commentaires, que les druides brûlaient des hommes en l'honneur des dieux, dans des paniers d'osier; et qu'au défaut de coupables, ils prenaient des innocents. Voici ce qu'en dit Suétone dans la vie de Claude : « La re- « ligion des druides, trop cruelle à la vérité, et qui, du temps d'Au- « guste, avait été simplement défendue, fut par lui entièrement abolie. » Hérodote leur avait fait , longtemps auparavant, le même reproche. On ne peut opposer à l'autorité de trois empereurs romains et du père de l'histoire que celle du roman de VAstrée. N'avons-nous pas assez de nos fautes, sans nous charger de justifier celles de nos ancêtres? Au fond ils n'étaient pas plus coupables que les autres peuples , qui tous ont sacrifié des hommes à la Divinité. Plutarque reproche aux Romains eux-mêmes d'avoir immolé, dès les premiers temps de la république, deux Gaulois et deux Grecs, qu'ils enterrèrent tout vifs. Est-il donc possible que le premier sentiment de l'homme dans la nature ait été celui de la terreur , et qu'il ait cru au diable avant de croire en Dieu? Oh! non. C'est l'homme qui partout a égaré l'homme. Un des bienfaits de l'Évangile a été de détruire, dans une grande partie du monde, ces dogmes et ces sacrilices inhumains.

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On a exprimé , au sujet des effets de l'électricité, une pensée assez impie, dans un vers latin dont le sens est que l'homme a désarmé la Divinité. Le tonnerre n'est point un instrument particulier de la justice divine. Il est nécessaire au rafraîchissement de l'air dans le; chaleurs de l'été. Dieu a permis à l'homme d'en disposer quelquefois , comme il lui a donné le pouvoir de faire usage du feu, de traverser les mers , et de se servir de tout ce qui existe dans la nature. C'est la mythologie des anciens qui. nous représentant toujours Jupiter armé du foudre, nous en inspire tant de frayeur. Il y a dans l'Écriture sainte des idées de la Divinité bien plus consolantes , et une bien meilleure physique. Je puis me tromper, mais je ne crois pas qu'il y ait un seul en droit où elle nous parle du tonnerre comme d'un instrument de la justice divine. Sodome fut détruite par une pluie de feu et de soufre. Les dix plaies dont l'Egypte fut frappée furent la corruption des eaux , le.s reptiles, les moucherons, les grosses mouches, la peste, les ulcères, la grêle, les sauterelles, les ténèbres très-épaisses , et la mort des premiers-nés. Coré, Dathan et Abiron furent dévorés par un feu qui sortit de la terre. Lorsque les Israélites murmurèrent dans le désert de Pharan , « une flamme du Seigneur, s'étant allumée contre eux , dévora

■ tout ce qui était à l'extrémité du camp \ » Dans les menaces faites so peuple dans le Lévitique, il n'est point parlé du tonnerre. Au contraire , ce fut au bruit des tonnerres que la loi que Dieu donna a son peuple, sur le mont Sinal, fut promulguée. Entin , dans le beau cantique ou Daniel invite tous les ouvrages du Seigneur à le louer, il y appelle les tonnerres; et il n'est pas inutile de remarquer qu'il comprend dans son invitation tous les météores qui entrent dans l'harmonie nécessaire de t'univers. Il les qualifie du tilre sublime de puissances et de vertus fto Seigneur. F' oyez Daniel, ch. m.

Les politiques, en classant les gouvernements par ces ressemblances extérieures de formes, ont fait comme les botanistes , qui comprennent dans la même catégorie les plantes qui ont des fleurs ou des feuilles semblables, sans avoir égard à leurs vertus. Ceux-ci ont mis dans la même classe le chêne et la pimprenelle ; ceux-là, la république romaine et celle de Saint-Marin. Ce n'est pas ainsi qu'on doit observer la nature : elle n'est partout que convenance et harmonie. Ce ne sont pas ses formes, c'est son esprit qu'il faut étudier.

Si dans l'histoire d'un peuple vous ne faites pas attention à sa constitution morale et intérieure , dont presque aucun historien ne s'occupe, il vous sera impossible de concevoir combien de républiques bien ordonnées en apparence se sont ruinées tout à coup ; comment d'autres , au contraire, ou tout parait dans l'agitation, deviennent formidables; d'où vient la durée et le pouvoir des Etats despotiques , si décriés par nos écrivains modernes; et d'où vient enlin qu'après ces beaux règnes de Marc-Aurèle et d'Anlonin , qu'ils ont si vantés , l'empire romain acheva de s'écrouler. Cest, je l'ose dire, parce que ces bons princes ne songèrent qu'a conserver la forme extérieure du gouvernement. Tout était tranquille autour d'eux; il y avait une forme de sénat ; le blé ne manquait point à Rome: les garnisons dans les provinces étaient bien payées. Point de sédition , point de troubles ; tout allait bien en apparence; mais pendant celte léthargie les riches augmentaient leurs propriétés, le peuple perdait les siennes; les emplois s'accumulaient dans les mêmes familles. Pour avoir de quoi vivre, il fallait s'attacher aux grands : Rome ne renfermait plus qu'un peuple de valets. L'amour de la patrie s'éteignait. Les malheureux ne savaient de quoi se plaindre. On ne leur faisait point de tort; tout était dans l'ordre; mais, par cet ordre, ils ne pouvaient plus parvenir à rien. On n'égorgeait pas les citoyens comme sous Marius et Sylla , mais on les étouffait.

Dans toute société humaine il y a deux puissances , l'une temporelle , pt l'autre spirituelle. Vous les retrouverez dans tous les gouvernements du monde , en Europe , en Asie , en Afrique et eu Amérique. Le genre humain est gouverné comme le corps humain. Ainsi l'a voulu l'Auteur de la nature, pour la conservation et le bonheur des hommes. Lorsque les peuples sont opprimés pa"- la puissance spirituelle, ils se réfugient auprès de la temporelle; quand celle-ci les opprime à son tour, ils ont recours à l'autre. Quand toutes deux s'accordent pour les rendre misérables

* Nombres , chap. il.

tflors naissent en foule les hérésies, les schismes, le3 guerres civiles, et une multitude de puissances secondaires qui balancent les abus des •deux premières , jusqu'à ce qu'il en résulte entin une apathie générale, et que l'État se détruise. Nous approfondirons ce grand sujet tout a l'heure , en parlant de la France. Nous verrons que, quoiqu'il n'y ait de droit qu'une puissance, il y en a en effet cinq qui la gouvernent.

Ce jugement des nègres modernes leur fait beaucoup d'honneur. Ils sentent le prix inestimable des lumières ; mais s'ils avaient vu en Europe le sort de la plupart des gens de lettres , et celui des gens qui y ont de l'or, ils auraient renversé leur tradition.

Des opinions semblables se retrouvent chez les autres noirs de l'Afrique , et entre autres chez les noirs des iles du cap Vert, comme on peut le voir dans l'excellente relation que George Roberls nous en a donnée. Cet infortuné navigateur se réfugia dans celle de Saint-Jean, où il reçut de la part de ses habitants les preuves les plus touchantes de générosité et d'hospitalité, après avoir éprouvé un traitement atroce de la part des pirates anglais , ses compatriotes , qui lui pillèrent son vaisseau.

Cependant, il faut l'avouer, si quelques peuplades de l'Afrique nous surpassent en qualités morales, en général les nègres sont très-inférieurs aux autres nations par celles de l'esprit. Ils n'ont pas encore eu l'industrie de dompter l'éléphant comme les.Asiatiques. Ils n'ont perfectionné aucune espèce de culture. Us doivent celle de la plupart de leurs végétaux alimentaires aux Portugais et aux Arabes. Us n'exercent aucun des arts libéraux , qui faisaient cependant des progrès chez les habitants du nouveau monde, bien plus modernes qu'eux. Us sont dans une parlie du continent d'où ils pouvaient aisément pénétrer jusqu'en Amérique, puisque les vents d'est les y portent, vent arrière; et ils n'avaient pas même découvert les iles qui sont dans leur voisinage , telles que les iles Canaries et celles du cap Vert. Les puissances noires de l'Afrique n'ont jamais eu l'esprit de conduire un brigantin. Loin de s'étendre au dehors , elles ont laissé les peuples étrangers s'emparer de toutes leurs côtes; car, dans les anciens temps, les Égyptiens et les Phéniciens se sont établis sur leurs côtes orientales et septentrionales, qui sont aujourd'hui au pouvoir des Turcs et des Arabes; et depuis quelques siècles les Portugais, les Anglais , les Danois, les Hollandais et les Français se sont saisis de ce qui en restait à l'orient, au midi et à l'occident, uniquement pour avoir des esclaves. Il faut, après tout, qu'une Providence particulière préserve le patrimoine de ces enfants de Chanaan de l'avidité de leurs frères , les enfants de Sem et Japhet ; car il est étonnant que nous autres surtout, fils deJaphel, qui, comme des cadets, cherchons fortune par tout le monde, et qui , suivant la bénédiction de Noé , notre père, nous logeons jusque dans les tentes de Sem, notre aine, par nos comptoirs en Asie , nous n'ayons pas établi des colonies dans une partie de la terre aussi belle que la Nigritie, si voisine de nous , ou la canne à sucre, le café, et la plupart des productions de l'Amérique et de l'Asie , peuvent croître , et enfin où les esclaves sont tout portés. Les politiques attribueront les différents caractères des nègres et des

Européens à telles causes qu'il leur plaira. Pour moi , je le dis du fond de mon cœur, je ne connais point de livre ou il y ait des monuments plus certains de l'histoire des nations et de celle de la nature que la Genèse.

Je citerai encore un exemple des charmes ineffables que la religion répand sur l'innocence : il est tiré d'une, relation assez peu estimée de l'ile de Saint-Erini ( ch. xn ; , par le père François Richard , jésuite missionnaire; mais ou il y a des choses qui me plaisent par leur naïveté.

« Apres diner, dit le père Richard, je me retirai à Saint Georges , « qui est l'église principale de l'ile de Stampalia. Ce fut là qu'un papa « m'apporta un livre d'Évangile, pour savoir si je le lisais en leur langue « aussi bien que j'y parlais; un autre me vint demander si notre saint « père le pape était marié. Mais ce qui me parut plus plaisant fut la « demande d'une vieille femme, qui, après m'avoir fort longtemps « regardé, me pria de lui dire si véritablement je croyais en Dieu et « en la sainte Trinité. Oui , lui dis-je; et, pour l'assurer davantage , je « lis le signe de la croix. Oh ! que cela va bien , dit-elle, que tu sois « chrétien ! Nous en doutions. Sur cela, je tirai de mon sein la croix « que je portais. Cette femme, toute ravie d'aise , s'écria : Que cher- « chons-nous davantage pour savoir s'il est bon catholique, puisqu'il « adore la croix ? Après celle-ci , vint une autre à qui je demandai si « elle voulait se confesser. Eh! quoi, dit-elle, n'y a-t-il point de pé- « cbé de se confesser à vous autres? Non, dis-je; car, quoique je sois « Franc, je confesse en grec Je m'en vais le demander à notre évéque, « reprit-elle. Un peu après elle retourna toute joyeuse d'en avoir ob- « tenu la permission. Après sa confession je lui donnai un Agnus Dei , « qu'elle ae manqua pas de montrer à tous , comme une chose qu'ils « n'avaient jamais vue. Incontinent je fus accablé d'une multitude de « femmes et d'enfants qui me pressaient de leur en donner. Je lis ré- « ponse que ces Agnus ne se donnaient qu'à ceux qui s'étaient confes- « ses : ils s'offrirent, pour en avoir, de se confesser, et le voulaient « faire deux à deux : à savoir, une fille avec sa coniidente, un jeune « garçon avec son intime, qu'on appelait àSeXçemsîôov (adelphopei- « thon), frère de confiance, apportant pour raison qu'ils n'avaient « qu'un cœur , et partant rien ne devait être secret entre eux. J'eus de la « peine de les séparer; toutefois ils furent obligés d'obéir. »

On a souvent calomnié la religion , en lui altribuant nos malheurs politiques. Voici ce qu'en dit Montaigne , qui a vécu au milieu de ses guerres civiles : « Confessons la vérité : qui tireroit de l'armée mesme h légitime et moyenne ceux qui y marchent par le seul zèle d'une af- « feclion religieuse , et encore ceux qui regardent seulement la protec- « lion des lois de leur pays , ou service du prince, il n'en sauroit bas- •< tir une compagnie de gens d'armes complète *. »

Comme la plupart des hommes ne sont choqués des abus que dans le détail , parce que tout ce qui est grand leur impose du respect, je

« Essais, liv. H . chap. xu, page 19, éd. d"Ara. Duval . isïo.

«OTES DE L'AUTEUR. 55)

citerai ici que quelques effets de la vénalité clans la bourgeoisie. Tous les états subalternes, subordonnés aux autres de droit, en sont devenus les supérieurs de fait, par cela seulement qu'ils sont plus riches. Ainsi ce sont aujourd'hui les apothicaires qui emploient les médecins; les procureurs, les avocats; les marcl.ands , les artistes; les maîtres maçons, les architectes; les libraires, les gens de lettres , même ceux de l'Académie; les loueuses de chaises dans les églises, les prédicateurs, etc.. Je n'en dirai pas davantage : on sent ou cela mène. De cette vénalité seule doit s'ensuivre la décadence de tous les talents. Elle est, en effet, bien sensible, quand on compare ceux de ce siècle s ceux du siècle de Louis XIV.

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Divide el impera , a dit , je crois , Machiavel. Jugez de la bonté de cette maxime par le misérable état des pays où elle est née , et où on l'a mise en pratique.

Les enfants n'apprenaient , à Sparte , qu'à obéir, à aimer la vertu , la patrie, et à vivre dans la plus intime union , jusque-là qu'ils étaient divisés dans leurs écoles en deux classes d'amants et d'aimés. Chez les autres peuples de la Grèce, l'éducation était arbitraire ; il y avait beaucoup d'exercices d'éloquence, de luttes, de courses; des prix pythiens, olympiques , isthmiques , etc. Ces frivolités les remplirent de partialité. Lacédémone leur donna à tous la loi , et pendant qu'il fallait aux premiers , lorsqu'ils allaient combattre pour leur patrie , une paye , des harangues , des trompettes et des litres pour exciter leur courage, il fallait au contraire retenir celui des Lacédémoniens. Ils allaient au combat sans appointements, sans discours, au son des flûtes, et en chantant tous ensemble l'hymne des deux frères jumeaux Castor et Pollux.

C'est l'harmonie qui rend tout sensible, comme c'est la monotonie qui fait tout disparaître. Non-seulement les couleurs sont des consonnances harmoniques de la lumière, mais il n'y a point de corps coloré dont la nature ne relève la teinte par le contraste des deux couleurs extrêmes génératives , qui sont le blanc et le noir. Tout corps se détache par la lumière et l'ombre, dont la première tire sur le blanc, et la seconde sur le noir. Ainsi, chaque corps porte avec lui une harmonie complète.

Ceci n'est pas arrivé au hasard. Si nous étions éclairés, par exemple, par un air lumineux, nous n'apercevrions point la forme des corps; car leurs contours, leurs profils et leurs cavités seraient couverts d'une lumière uniforme, qui en ferait disparaître les parties saillantes et rentrantes. C'est donc par une providence bien convenable à la faiblesse de notre vue, que l'Auteur de !a nature a fait partir la lumière d'un seul point du ciel ; et c'est par une intelligence aussi admirable qu'il a donné un mouvement de progression au soleil , qui est la source de cette lumière , afin qu'elle formât, avec les ombres, des harmonies variées à chaque instant. Il a aussi modifié cette lumière sur les objets terrestres , de manière qu'elle éclaire immédiatement et médiatement, par réfraction et par réflexion , et qu'elle étend ses nuances et ses harmonies avec celles de l'ombre d'une manière ineffable.

J.-J. Rousseau me disait un jour : « Les peiDlres donnent l'apparence « d'un corps en relief à une surface unie; je voudrais bien leur voir « donner celle d'une surface unie à un corps en relief. » Je ne lui répondis rien pour lors; mais ayant pensé depuis à la solution de ce problème d'optique, je ne l'ai pas trouvée impossible. Il n'y aurait, ce me semble, qu'à détruire un des extrêmes harmoniques qui rendent les corps saillants. Par exemple, pour aplanir un bas-relief, il faudrait qu'ils peignissent ses cavités de blanc, ou ses parties saillantes de noir. Ainsi , comme ils emploient l'harmonie du clair obscur pour faire apparaître un corps sur une surface plane, ils pourraient se servir de la monotonie d'une seule teinte pour faire disparaître ceux qui sont en relief. Dans le premier cas , ils font voir un corps sans qu'on puisse le toucher; dans le second , ils feraient toucher un corps sans qu'on put le voir. Cette magie-ci serait bien aussi surprenante que l'autre.

Des écrivains célèbres ont avancé que les nègres trouvaient leur couleur plus belle que celle des blancs, mais ils se sont trompés. J'ai interrogé à ce sujet des noirs que j'avais à mon service à l'Ile-de-France, qui me parlaient avec assez de liberté pour me dire leur sentiment, surtout sur une matière aussi indifférente à des esclaves que la beauté des blancs. Je leur ai demandé quelquefois laquelle ils aimaient le mieux d'une femme blanche ou d'une femme noire : ils n'ont jamais hésité à donner la préférence à la première. J'ai vu même un nègre , qui avait été déchiré de coups de fouet dans une habitation , se réjouir de ce que les cicatrices de ses plaies blanchissaient, parce qu'il espérait, par ce moyen , cesser d'être nègre. Le misérable se serait fait écorcher pour devenir blanc.

Des rois d'Afrique se sont adressés plusieurs fois aux chefs des comptoirs anglais, hollandais et français, peur avoir des femmes blanches, leur promettant en récompense des privilèges considérables. Lamb , facteur anglais d'Ardra, prisonnier du roi de Damohé, mandait en 1724, au gouverneur du fort anglais de Juida , que s'il pouvait envoyer a ce prince quelque femme blanche, ou seulement mulâtre, elle acquerrait le plus grand pouvoir sur son esprit '. Un autre roi d'une partie de la côte d'Afrique promit un jour à un missionnaire capucin , qui lui prêchait l'Évangile , de renvoyer son sérail et de se faire chrétien , s'il voulait lui faire avoir une femme blanche. Le zélé missionnaire se rendit sur-le-champ dans l'établissement portugais le plus voisin ; et s'étant informé dans ce lieu s'il y avait quelque demoiselle pauvre et vertueuse , on lui indiqua la nièce d'un gentilhomme fort pauvre, qui vivait dans la plus grande retraite. Il l'attendit un dimanche matin à la porte de l'église, lorsqu'elle sortait de la messe avec son oncle; et, s'adressant à celui-ci devant tout le peuple , il le somma , au nom de Dieu et pour le bien de la religion, de donner sa nièceen mariage au roi nègre. Le gentilhomme et sa nièce y ayant consenti ,' le prince noir épousa celle-ci , après avoir renvoyé toutes ses femmes, et s'être fait baptiser2. Les voyageurs les plus éclairés rapportent plusieurs de ces traits de préfé-

' Histoire générale des Voyages , par l'abbé Prévost, liv. VIII , page an. 1 Histoire ue l'Ethiopie , par Labat.

«•ence dans les souverains noirs de l'Afrique et de l'Asie méridionale. Thomas Rhoë , ambassadeur d'Angleterre auprès du mogol Sélim-Schah, raconte que ce puissant monarque faisait beaucoup d'accueil aux jésuites portugais , missionnaires à sa cour, dans l'intention d'avoir quelques femmes de leur pays dans son sérail. Il les combla d'abord de privilèges , les logea dans le voisinage de son palais , elles admit à sa familiarité; mais comme il pressentit que ces pères étaient bien éloignés de servir ses passions, il mit en usage une ruse fort adroite pour les y obliger. Il leur témoigna du penchant pour embrasser le christianisme; et, feignant qu'il n'était retenu que par des raisons de politique, il ordonna à deux de ses neveux d'assister assidûment aux catéchismes des missionnaires. Quand ils furent suffisamment instruits, il leur enjoignit de se faire baptiser; après quoi il leur dit : « Maintenant vous ne pouvez plus épou- « ser de femmes païennes de ce pays, puisque vous êtes chrétiens; « c'est aux pères qui vous ont baptisés à vous marier. Dites-leur qu'ils « vous fassent venir pour femmes des demoiselles portugaises. » Ces jeunes gens ne manquèrent pas d'en faire les demandes aux pères jésuites, qui , se doulant bien que le Mogol ne voulait voir ses neveux mariés avec des demoiselles portugaises que pour avoir des femmes blanches dans son sérail, refusèrent de se mêler de cette négociation. Ce refus leur attira une inlinité de persécutions de la part de Sélim- Schah , qui commença par faire renoncer ses neveux au christianisme '.

La couleur noire de la peau est un bienfait du ciel envers les peuples méridionaux, parce qu'elle éteint les reflets du soleil brûlant sous lequel ils vivent. Mais ces peuples n'en trouvent pas moins les femmes blanches plus belles qus les noires, par la même raison qui leur fait trouver le jour plus beau que la nuit, parce que les harmonies des couleurs et des lumières se font sentir dans le teint des blanches; au lieu qu'elles disparaissent presque entièrement dans celui des noires, qui ne peuvent entrer avec elles en comparaison de beauté que par les formes et la taille.

Les proportions de la ligure humaine, après avoir été prises, comme nous venons de le voir, des plus belles formes de la nature, sont devenues, à leur tour, des modèles de beauté pour l'homme. Qu'on y fasse attention, et l'on verra que les formes qui nous plaisent davantage dans les arts, comme celles des vases antiques, et les rapports de la hauteur et de la largeur dans les monuments , ont été tirés de la ligure humaine. On sait que la colonne ionique, avec son chapiteau et ses cannelures , fut imitée d'après la taille, la coiffure et la robe des lilles grecques.

La tulipe, par sa couleur, est, en Perse, l'emblème des parfaits amants. Chardin dit que quand un jeune homme présente, en Perse, une tulipe à sa maîtresse, il veut lui donner à entendre que, comme cette fleur, il a le visage en feu et le cœur en charbon. Il n'y a point d'ouvrage de la Dature qui ne fasse naître dans l'homme quelque affection morale. La société nous en ôte a la longue le sentiment, mais on le retrouve chez les peuples qui vivent encore près de la nature. Plusieurs alphabets ont été imaginés à la Chine , dans les premiers temps, d'après

» Mémoires de Thomas Rhoë, collection de Thévenol.

55i NOrES DE L'AUTEUR.

les ailes des oiseaux, les poissons, les coquillages el les fleurs; on en peut voir les caractères très-curieux dans la Chine illustrée du père Kircher. C'est par une suite de ces mœurs naturelles que les Orientaux emploient tant de similitudes et de comparaisons dans leurs langages. Quoique notre éloquence métaphysique n'en fasse pas grand cas, elles ne laissent pas de produire de grands effets. J.-J. Rousseau a parlé de celui que lit sur Darius l'ambassadeur des Scythes, qui lui présenta, sans lui rien dire , un oiseau, une grenouille, une souris . et cinq flèches.' Hérodote rapporte que !e même Darius lit dire aux Grecs de l'Ionie, qui en ravageaient les côtes, que s'ils ne cessaient leurs brigandages, il les traiterait comme des pins. Les Grecs, qui commençaient à devenir de beaux esprits, et a perdre de vue la nature, ne savaient ce que cela signifiait. Enlin , ils apprirent que Darius leur donnait à entendre qu'il les exterminerait entièrement, parce que quand les pins sont une fois coupés , ils ne repoussent plus.

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