OBSERVATIONS SUR L'ASCENSION. DÉFART
Mes réflexions sur l'Ascension m'avaient mené assez loin : c'est qu'on jouit des objets agréables , et que les tristes font réfléchir. Aussi l'homme heureux ne raisonne guère; il n'y a que celui qui souffre qui médite , pour trouver au moins des rapports utiles dans les maux qui l'environnent. Il est si vrai que la nature a fait du plaisir le ressort de l'homme, que quand elle n'a pu le placer dans son cœur, elle l'a mis dans sa tête.
Quoique l'Ascension soit sans terre et sans eau , elle ne tient point sur le globe une place inutile. La tortue y trouve, trois mois de l'année, à faire ses pontes loin du bruit. C'est un animal solitaire, qui fuit les rivages fréquentés. Un vaisseau qui mouille ici pendant vingt-quatre heures la chasse de la baie pendant plusieurs jours; et s'il tire du canon, elle ne reparaît pas de plusieurs semaines. Les frégates et les fous ont plus de familiarité, parce qu'ils ont moins d'expérience; mais sur les côtes habitées ils choisissent les pics les plus inaccessibles, et ne se laissent point approcher. L'Ascension est pour eux une république : les mœurs primitives s'y conservent, , et l'espèce s'y multiplie, parce qu'aucun tyran n'y peut vivre, ^ans doute la mère commune des êtres a voulu qu'il existât < (es sables stériles au milieu de la mer, des terres désolées, tuais protégées par les éléments , comme des lieux de refuge et des asiles sacrés où les animaux pussent goûter des biens qui ne leur sont pas moins chers qu'aux hommes , le repos et la liberté
Cette île a encore sa franchise naturelle, que de si belles contrées ont perdues. Quoique. située entre l'Afrique et l'Amérique, elle a échappé à l'esclavage qui a flétri ces deux vastes continents. Elle est commune à toutes les nations, et n'appartient à aucune. 11 est rare cependant d'y voir mouiller d'autres vaisseaux que des Anglais et des Français, qui s'y arrêtent en revenant des Indes. Les Hollandais , qui relâchent au Cap , n'ont pas besoin de chercher de nouveaux vivres. L'air de l'Ascension est très-pur. J'y ai couché deux nuits à l'air, sans couverture : j'y ai vu tomber de la pluie , et les nuages s'arrêter au sommet de la montagne Verte, qui ne m'a paru guère plus élevée que Montmartre. C'est sans doute un effet de l'attraction , qui est plus sensible sur la mer que sur la terre.
Lorsqu'on débarque dans cette île quelque matelot scorbutique on le couvre de sable , et il éprouve un soulagement trèsprompt. Quoique je me portasse bien, je me tins quelque temps lesjambes dans cette espèce debain sec , et j'éprouvai, pendant plusieurs jours , une agitation extraordinaire dans mon sang ; je n'en sais pas trop la raison. Je crois cependant que ce sable n'étant formé que de parties calcaires , il aspire sur la peau , ou il s'attacbe,les humeurs internes ; à peu près comme ces pierres absorbantes que l'on pose sur les piqûres des bêtes venimeuses en tirent le venin. Il serait à souhaiter que quelque habile médecin essayât sur d'autres maladies un remède que le seul instinct a appris aux matelots scorbutiques.