FRAGMENT
Nous nous permettrons quelques réilexions rapides ,
mais importantes , stlr la nature de la morale. Les auteurs des quinze mémoires du concours, quoique très-estimables à bien des égards , ne l'ont définie que par ses effets , quand ils l'ont définie. Il en est résulté qu'ils se sont trouvés dans un grand embarras pour en asseoiv les fondements. Les uns les ont
placés dans l'éducation , les autres dans les lois; ceux-ci dans des fêtes et des spectacles ; ceux-là , dans notre propre cœur si versatile.
La morale n'est point, comme l'ont prétendu quelques philosophes modernes , l'amour de soi ; car elle ne différerait point de nos passions , qui ont aussi leur morale. Elle ne peut être , comme le veulent quelques autres , l'amour de l'ordre social, qui quelquefois nous opprime, ou fait le malheur d'une nation : tel que serait une république de brigands. Elle n'est pas même notre intérêt particulier fondé sur l'intérêt général, lequel, souvent, lui est contraire. Enfin elle n'est pas une simple sympathie avec nos semblables , comme la définit Smith , puisqu'elle nous impose des devoirs avec nousmêmes , jusque dans la solitude.
Sans doute, pour trouver l'origine de tant d'opinions et de coutumes qui rendent les mœurs des hommes si variées et si variables, il faudrait admettre encore, à l'exemple d'écrivains célèbres, des morales d'âge , de sexe , de tempérament, de saison, de climat, de nation, de religion, de gouvernement, etc. : d'où il résulterait qu'il n'y aurait point de morale proprement dite. Ainsi l'homme, sans cesse agité par ses propres instincts ou par ceux d'autrui, serait dans la vie comme un vaisseau sur la mer, chargé de toutes sortes de voiles, mais sans gouvernail, et le jouet perpétuel des vents et des courants.
Pour fixer nos idées sur le premier mobile de l'homme et de ses sociétés, nous admettrons deux morales, comme les anciens admettaient deux Vénus : l'une terrestre , source de mille passions; l'autre céleste, prototype de toute beauté. Il y a de même deux morales : l'une humaine et l'autre divine; l'une résulte de nos passions, l'autre est la raison qui les gouverne; l'une est la connaissance des usages particuliers à chaque société , l'autre est le sentiment des lois que Dieu a établies de l'homme à l'homme; l'une est une s.cience qui s'acquiert par la connaissance du monde, l'autre est une conscience donnée par la nature.
L>L LA NATURE Ut LA MORALE. 3M
La morale des passions divise les hommes entre eux. Elle se subdivise d'abord elle-même en deux lror.es principaux, Yamour et l'ambition, qui ont autant de tètes que l'hydre. .L'amour, dégénérant en voluptés de toute espèce, substitua ]es affections dépravées aux naturelles, les concubines et les sérails aux épouses légitimes; il repoussa l'enfant du sein maternel, et, le livrant à une nourrice, puis à un instituteur étranger, il rompit les premiers liens des fils avec leurs parents, et ceux des frères avec les sœurs. L'ambition, à son tour, se composant de toutes sortes de cupidités, classa les hommes, à leur naissance, en serfs et en nobles, en aines fortunés et en cadets indigents. Elle fit naître les jalousies entre les frères, les duels parmi les citoyens, l'intolérance dans les corps, les guerres chez les nations, la discorde, les ressentiments et les vengeances dans tout le genre humain. Enfin, ne voyant plus sur la terre que les maux qu'elle y a faits, devenue impie ou superstitieuse, elle nie l'Auteur de la nature à la vue du ciel , ou va le chercher au fond des enfers.
La morale de la raison, au contraire, est le sentiment des lois que la nature a établies entre tous les hommes. C'est elle qui, dès la mamelle, attacha la mère à l'enfant par l'habitude des bienfaits, et l'enfant à sa mère par celle de la reconnaissance. C'est elle qui, en montrant à l'homme, dès l'aurore de la vie, les biens dont la terre est couverte, lu: St entrevoir un bienfaiteur dans les deux, et des amis destinés à recueillir ses biens avec lui dans ses semblables. Elle forma dans l'adolescence le premier anneau de la concorde entre les frères, dans la jeunesse celui de l'amour conjugai entre les époux, dans l'âge viril celui de l'amour paternel entre le père et les enfants. Elle harmonia les familles en tribus par leurs services mutuels , les tribus en nations par l'amour de la patrie , et les nations avec les nations par celui de l'humanité. Enfin ce fut elle qui, en inspirant à l'homme seul, de tous les animaux, l'instinct de la gloire et de l'immortalité, lui montra la récompense de ses vertus dans les cieux, comme un prix placé à la fin de sa carrière.
B&KN DE S. — PIERRE. — T. I. Jj
C'est du sentiment des iois établies par la nature de l'homme à l'homme, que sont dérivées toutes les vérités fondamentales des sociétés : la piété envers le ciel , la tempérance envers nous-mêmes, la justice à l'égard des autres, la force contre les événements. C'est cette morale céleste , innée dans chacun de nous , qui seule nous fait supporter l'ordre social , lors même qu'il nous opprime. Elle éloigne des jouissances corrompues du monde, la jeune fille laborieuse, et, en la revêtant d'innocence et de pudeur, la rend bien plus digne d'être aimée que celle que le vice couvre de diamants. Le cœur lui doit ses sacrifices , la conscience son repos , le ciel une récompense. C'est au ciel qu'elle attache la chaîne dont elle lie tous les habitants innocents de la terre les uns aux autres : c'est par elle qu'ils s'approchent encore sans se connaître, qu'ils s'entendent sans se parler, et qu'ils se servent sans autre intérêt que celui de s'obliger.
Hélas ! elle porta autrefois l'habitant de l'Afrique à tendre une main amie à l'Asiatique, qui la couvrit de fers, et celui de l'Amérique à offrir sa cabane hospitalière à l'Européen, qui la baigna de' sang. Mais quand la politique des puissances invoque la patrie pour détruire les partis; quand la morale de leurs passions a sanctionné leurs crimes par des religions corrompues ; quand les infortunés sans défense semblent n'avoir plus d'espoir, la morale céleste fait entendre sa voix. Toutes les âmes sont émues, toutes les tyrannies sont ébranlées. Le fil de la pitié, touché par elle, a des secousses plus rapides que le fil électrique agité par la fou dre.
Ce fut elle qui , montrant le corps sanglant de Lucrèce au peuple romain, renversa le pouvoir odieux des Tarquins. Ce futelle qui , jetant les Sabines entre deux armées qui couraient à la vengeance , fit oublier à leurs soldats furieux les noms de Salins et de Romains, pour les rappeler à ceux de frères, de pères et d'époux, et fit tomber de leurs mains les épees tranchantes , en leur opposant , pour boucliers , de petits enfants nus sur le sein maternel. C'est elle qui ébranle au-
DE LA NATURE DE LA MOKALt. 36J
jourd'hui les deux mondes , en criant aux rois et aux sujets, aux blancs et aux noirs : Vous êtes tous des hommes!
Elle n'a pas besoin de diplômes pour constater les droits du genre humain ; elle les a renfermés dans le cœur de chacun de nous. Elle y a imprimé ce sentiment ineffaçable : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit. Plus habile que la politique des nations , elle seule composa '"intérêt général des intérêts particuliers. Elle ne varie point avec celle-ci ; mais elle est immuable comme la Divinité, sur laquelle elle s'appuie. C'est d'elle seule qu'elle espère sa récompense : en effet, si l'homme moral l'attendait de ses semblables , combien de fois il serait tenté de s'écrier comme Brutus : O vertu , tu n'es qu'un vain nom !
Je vous prends à témoin, génies de tous les siècles qui avez bien mérité des hommes , malgré leurs persécutions : Confucius , Pythagore , Homère , Socrate , Platon , Épictète , Marc-Aurèle, Fénelon, Jean- Jacques , et vous tous qui avez excellé en vertus , en science , en art , en éloquence ! soit que vous ayez vécu dans la solitude ou dans les assemblées des nations, sur le trône ou dans les fers, c'est cette lueur divine qui vous a guidés. Elle seule éclaire l'esprit et réchauffe le cœur. Sans elle, tout est froid mortel et obscurité profonde; et il est bien remarquable que, parmi les hommes aveuglés par leur ambition qui ont eu le malbeur de la méconnaître , il n'y en a pas un seul qui ait fait une découverte utile au genre humain.
En effet, nous n'avons rien que d'emprunt, et c'est de la Divinité que nous recevons tout. Socrate disait à Aristodème, qui niait les dieux : « Vous croyez que vous avez de l'intel- « ligence ; comment donc pouvez-vous croire qu'il n'y ait point « aussi dans la nature un être universel intelligent? Vous « savez que votre corps n'est formé que d'une petite portion « des éléments : il n'y aurait donc que votre entendement qui « vous serait venu de je ne sais où , par un bonheur tout à « fait extraordinaire? Vous êtes bien persuadé que c'est cet « entendement qui conduit votre corps dans toutes ses actions :
« comment pouvez-vous doue penser qu'il n'y ait pas aussi « une intelligence qui dirige le grand corps de l'univers, et « qui eu ait rangé toutes les parties dans l'ordre admirable qug « vous y voyez? Je ne vois pas, me direz-vous, cette Divinité « qui gouverne toutes choses ; mais vous ne voyez pas non plu? « votre âme : en conclu rez-vous que ce n'est pas elle qui vous « conduit, mais le hasard seulement? Croyez- vous que votre « vue puisse embrasser un paysage , et que celle de la Pro- « vidence ne s'étende pas à tout le monde? Pensez-vous que « votre esprit puisse songer tour à tour aux affaires d'Athènes, «■ de Sicile et d'Egypte , et que l'esprit universel ne puisse s'oc- <> cuper à la fois de toutes celles de l'univers? »
Aristodème ayant répondu à Socrate qu'il concevait une si haute idée de la Divinité, qu'il en concluait qu'elle n'avait pas besoin de ses services : « Vous pensez donc , reprit Socrate , « qu'onnedoit point de reconnaissance à son bienfaiteur? Plus « la Divinité a fait paraître de magnificence dans le soin qu'elle « a pris des hommes, plus ils lui doivent de respect. En effet, « considérez qu'elle a réuni dans les hommes seuls toutes les « jouissances qu'elle a dispersées dans les autres animaux; « qu'elle a revêtu leurs corps des plus belles formes; qu'elle « n'a donné qu'à eux la faculté de parler et de converser ; « qu'elle a mis le comble à ses bienfaits en leur donnant des « âmes capables de la connaître , d'imiter ses ouvrages par « leur intelligence , et d'entrer en communication avec elle « parleurs vertus. »
Socrate avait sans doute raison. On peut même pousser ses arguments plus loin. On peut dire que c'est sur l'intelligence seule de la nature que se forme la nôtre , à la différence de l'instinct des animaux , qui naît avec eux. 11 y a apparence que si un enfant était élevé tout seul , dès sa naissance , dans une caverne obscure , il y resteraitconstamroent dans un état d'imbécillité. Si cette caverne était remplie des monuments de l'industrie humaine , et qu'elle vînt à être éclairée par la lumière d'une lampe , sans doute il acquerrait bientôt quelque connaissance des arts , sans toutefois se former aucune idée de
la Divinité. Supposons qu'un Vaucanson lui apparaisse avec quelque machine qui pourvoie à ses besoins, il est vraisemblable qu'un sentiment religieux s'élèverait dans son cœur avec celui de la reconnaissance : l'inventeur d'un art utile serait pour lui un dieu. C'est ainsi que des peuples enfants ont déifié une Minerve, une Cérès, un Bacchus. Supposons maintenant que la lampe s'éteigne , que la machine disparaisse; mais que tout à coup les portes de la caverne s'ouvrent, et qu'il voie, pour la première fois, une terre couverte de verdure et de fleurs, des vergers chargés de fruits, une forêt, une rivière, des oiseaux, une jeune fille au pied d'un arbre et un astre au haut des cieux , baignant tous ces objets des flots de sa lumière; oh ! dans quel ravissement seraient tous ses sens ! Croyez-vous qu'il méconnût alors un Dieu dans la nature? Voyez comme sa curiosité l'agite! Semblable à un enfant de nos villes qui, après un rigoureux hiver, sort dans les campagnes, sans précepteur, il interroge tout ce qui l'environne , il creuse la terre , il effeuille une fleur, il escalade un arbre. Il veut tout voir, tout manier, tout connaître ; son corps et sa raison se forment à la fois d'aprèsles lois et les dons delà nature. Pénétré de cette puissance qui l'environne de bienfaits, il l'adore dans l'arbre qui le nourrit, dans la fontaine qui le désaltère, dans le soleil qui l'éclairé et le réchauffe, et bientôt dans l'objet de ses amours. C'est ainsi que vous vivez encore, peuples simples, vous que nous appelons ignorants et sauvages? Pour nous, habitants des cités , nous n'adorons que les ouvrages de notre esprit et de nos mains : des monuments , des statues , des systèmes. Mais ne nous enviez point nos arts fastueux et nos doctrines trompeuses; les prairies sont vos lycées, des jeux innocents vos exercices, de majestueuses forêts vos temples toujours révérés. Au sein de la nature, vous n'en méconnaissez jamais l'auteur ; et sans doute, a ses yeux, c'est vous qui vivez à h lumière, et nous dans d'obscurs souterrains.
Quelque haute opinion que nous ayons de nos sciences et de nos arts, tous les modèles en sont dans la nature. Quedis-je ? nos
ouvrages les plus vantés n'en sont qu' de vaines images. Le génie le plus sublime n'en est qu'un faible nourrisson ; il n'est industrieux que de son industrie. Cest par les convenances qu'elle lui montre qu'il entrevoit les convenances qu'elle lui cache. Christopbe Colomb, pénétré de cette seule vérité que Dieu n'a rien fait en vain, juge à l'aspect d'un globe , que sa partie occidentale ne peut être réservée tout entière à l'Océan : il s'embarque , et il découvre un nouveau inonde.
Si notre intelligence ne se développe que sur celle de la Divinité, notre morale ne se modèle que sur le sentiment de sa bienfaisance. L'homme juste, semblable à elle, est bienfaisant, sans se mettre en peine de la reconnaissance des hommes. Il fait du bien, même à ses ennemis, comme l'arbre fruitier, dit Marc-Aurèle , qui donne ses fruits à ceux même qui lui jettent des pierres.
Confucius prêche la morale aux rois corrompusdela Chine, il la fonde sur les lois de la nature et sur la souveraine raison de l'univers ; il établit sur elle la politique des nations : il vit et il meurt persécuté. Cependant un philosophe sur le trône se revêt , après lui , de son auguste sacerdoce. Les diverses nations de la Chine , éprises de cette doctrine céleste , se réunissent à ses États, et forment un empire qui dure depuis quatre raille ans. Un sage parait dans un royaume prêt à se dissoudre; il veut en rappeler les hahitants aux lois éternelles de la morale : il paye sa mission de sa vie. Mais ses divins documents se répandent dans le monde ; ils étayent pendant des siècles les ruines de l'empire romain ; et son énorme colosse ne s'écroule aujourd'hui, que parce que les vices en avaient sapé tous les fondements.
Que dirai- je de ces hommes si chers au genre humain , qui ont tant de fois guéri ses plaies par les seules influences de la morale? Guillaume Penn, fuyant les troubles de son pays . appelle ses frères persécutés sur les bords delà Delaware, et il y établit un État toujours pacifique au milieu même des anthropophages. Fcnelon, avec un seul livre, ramène les rois de l'Europe de l'esprit destructeur des conquêtes à celui
de l'agriculture , et prépare de loin notre. liberté. Cook et Banks vont transplanter nos végétaux utiles dans un autre émisphère, et les Sauvages admirent , pour la première fois , des Européens qui abordent sur leurs côtes pour leur faire du bien. Howard parcourt toutes les prisons pour adoucir le sort des criminels, et son humanité inspire au gouvernement britannique de fonder avec eux Botany-Bay. Vincent de Paul donne des berceaux et du lait à des milliers d'enfants trouvés. Un philosophe, égaré par l'exemple, expose les siens dans un pays où les mères les abandonnaient à des nourrices mercenaires; en expiation de sa faute, il compose un livre sur l'éducation, et son cœur, afiligé de si tristes ressouvenue, lui inspirant une éloquence paternelle, il rend les mères à leurs enfants et les enfants à leurs mères. Ainsi le ciel indulgent traça à nos pas incertains deux routes vers la vertu : l'innocence et le repentir.
Tant de bienfaiteurs de l'humanité, si éclairés, auraient-ils fait des sacrifices si longs, si pénibles, pour des hommes inconstants et ingrats, s'ils n'avaient senti qu'il existait un Dieu?
Non-seulement cette morale sainte protège les nations contre les erreurs et les fureurs de la politique, mais elle guérit les hommes des maux regardés par la médecine même comme incurables.
Je vais vous en citer un exemple bien digne, de vos réflexions. Un médecin * vient de présenter au gouvernement une méthode curative de la folie par des remèdes moraux. En effet , la folie est une maladie morale qui se combine souvent , ainsi que les passions, avec la santé physique la plus robuste. Parmi les preuves que ce respectable philanthrope rapporte de la bonté de ses moyens , certifiées par deux médecins célèbres , dont l'un, le citoyen Desessarts , est un de nos confrères, il y en a une fort touchante. Une fdle, âgée de vingt-cinq ans, était devenue folle par les injustices réitérées de son père. Il lui enlevait tous les fruits de ses tra-
' M. Boul.'l.
368 Uli LA NATURE DE LA MORALE.
vaux . pour les donner à son frère. Il lui promit une croix d'or en dédommagement ; mais il manqua de parole. L'infortunée ne put résister à ce dernier trait; elle en perdit la raison. Elle entrait en fureur au seul nom de l'auteur de ses jours. On l'emmena au célèbre hospice des insensés , à Avignon. Le médecin moraliste, après lui avoir fait administrer, sans succès, les remèdes physiques accoutumés, la console, lui dit que son père se repent de ses torts, qu'il lui a acheté le bijou qu'il lui a promis , et qu'il a envoyé son frère au loin apprendre une profession. La fille écoute , et devient pensive. Bientôt le père se présente à elle , mais elle le repousse. Après quelques nouvelles tentatives , il s'en rapproche, la caresse , lui présente le bijou fatal. La fille, émue, verse des larmes, lui tend la main , l'embrasse, et en peu de temps recouvre sa santé. Ainsi le père retrouva sa tendresse dans le malheur de sa fille , et la fille sa raison dans l'amour de son père ; et tous deux baignèrent de leurs larmes la main du sage qui les avait guéris.
Notre âme ne ressemble que trop souvent à cette fille égarée. Combien d'hommes ont méconnu un père dans la nature, à cause de la perte imprévue des objets de leurs affections! Il n'y a point de Dieu , s'écrient ils ; ou, s'il en est un, il est injuste! Ah! sans doute, s'il disait à chacun d'eux : Enfant de la terre , reprends ta jeunesse fugitive , tes amours inconstants, tes dignités si vaines, et vis heureux, si tu le peux; ils reconnaîtraient peut-être un père au retour de ses bienfaits. Mais ses dons ne sont pas nos propriétés ; il nous les prête pour un temps , pour les faire passer bientôt à d'autres.
« La vie, dit Marc-A.urèle , est un banquet où nous sommes « invités tour à tour. N'en sortons pas sans remercier la Di- « vinité qui nous y a appelés. » Ne semble-t-elle pas nous dire, par le spectacle de la terre et des cieux : « J'ai donué à « vos passions des biens passagers comme elles , j'en destine « d'immurtels à vos vertus? La bonté est dans mon essence, « la justice dans mes distributions, l'éternité dans mes plans, « et l'infini dans mes ouvrages. «
Laborieux naturalistes, qui essayez d'en faire des nomenelatures , dites-nous si vous entrevoyez seulement sur la terro les limites de sa puissance. Poètes, peintres, musiciens, avez-vous jamais exprimé ce que ses harmonies vous ont fait sentir? A voz-vous jamais créé dans vos plus charmants tableaux des êtres vivants, parlants, aimants? Orateurs diserts, philosophes profonds, qui remontez aux sources. de la pensée et qui cherchez à en perfectionner les signes, arrangez vos types et vos dilemmes : une femme timide, éloquente des seules formes de la nature, va, d'un sourire, troubler votre logique, ou la renverser avec ses larmes. La même intelligence qui a protégé la faiblesse et l'ignorance sur la terre confond le savoir et l'orgueil dans les cieux. Croira-t-on que les astres obéissent aux lois du hasard, parce <jue leurs mouvements sont réguliers? Que dirait-on de plus, s'ils étaient irréguliers? Peut-on dire que l'astre des nuits n'est pas fait pour les éclairer, parce que dans le cours de son mois il luit d'une lumière tantôt croissante, tantôt décroissante? Mais l'astre du jour luit aussi, dans le cours de l'année, d'une lumière inégale. Les heures du jour ont les mêmes phases que les mois et les années. Celle qui sort la première du sein de l'aurore, et celle qui rentre la dernière sous le manteau de la nuit, sont moins lumineuses que leurs soeurs qui brillent au haut des cieux, dans les feux du midi. Toutes ces filles du soleil, d'âges différents , distribuent la lumière à des êtres dont la vie est en rapport avec leurs périodes. Des harmonies aussi variées régnent dans l'immensité des cieux. Des réverbères nocturnes , contournés en globes et en anneaux, circulent autour des planètes ; les planètes autour d'un soleil. Des soleils divers en grandeurs sont semés dans le firmament, comme les grains de sable sur la terre, et leurs moindres distances entre eux sont incommensurables. O toi qui calculas leurs lois apparentes, sublime Newton, dis-nous quel était le sentiment profond de ton néant, quand, ton génie parcourant leurs orbites , ta tête s'inclinait vers la poussière, au seul nom de l'Éternel? 01
La même main qui a lié leurs sphères entre elles par le; 'ois de l'attraction a lié les cœurs des hommes par celles de la morale. C'est elle qui réunit les sciences, les arts , qui . sans leur moralité , deviendraient funestes au genre humain C'est elle qui en rapproche les diverses sections dans l'Institut national, et qui, de toutes les parties du glohe, les appell comme des frères et des sœurs dans ce Panthéon des Muses. Savants, artistes, littérateurs, qui voulez courir dans ses lices, ou vous y reposer un jour, dirigez toutes vos études vers la morale; répandez-en les devoirs et les charmes sur toutes les productions de votre génie et sur tous les hesoins de la société; que vos toiles et que vos marbres la respirent! C'est cette fdledu ciel qui couvre d'une vénération religieuse les berceaux de l'innocence et les tombeaux de la vertu. C'est elle qui donne tant d'étendue à nos regrets dans le passé, et à nos espérances dans l'avenir. Ses rayons divins luisent au milieu des ténèbres les plus profondes de l'antiquité, se fixent sur ses ruines, et réchauffent encore ceux qui s'en approchent. C'est elle qui a ranimé, par la cendre des Caton et des Brutus. la mourante Italie; c'est par elle que vous illustrerez jusqu'aux rochers de la France , et que vous réformerez les cœurs de ses citoyens. Elle seule peut guérir nos passions insensées , depuis le délire d'une faible fille, jusqu'à celui des nations. Mais si la fortune vous est contraire , si les hommes vous persécutent, si enfin les talents vous manquent, que vous restera-t-il pour bien mériter de la patrie ? La morale encore. Si l'ordre particulier naît de l'ordre général, l'ordre général , à son tour, résulte de l'ordre particulier. 0 heureux mille fois qui fait le bien des hommes , loin de leurs vains applaudissements ! heureux qui ne cherche d'autre témoins de ses actions que le ciel et sa conscience! Vécût-il dans les fers comme Épictète, mourût-il victime delà calomnie comme Socrate, en s'instituant avec lui-même, il fondera non-seulement la morale d'un peuple, mais celle du genre humain.
Maintenant que le peuple français a recouvré sa liberté par son courage, il doit s'en montrer digne par sa sagesse. 11 doit rejeter avec horreur ces proscriptions illégales qui le feraient tomber lui-même dans les crimes de lèse-nation qu'il veut punir : il doit être en garde contre le zèle qui l'anime, et invoquer, pour son propre intérêt , la prudence des lois; car il ne faut qu'une calomnie jetée par ses ennemis dans son sein, exalté de l'amour du bien public , pour lui faire abattre de ses pro près mains la tête du meilleur citoyen.
O peuple de Paris, qui servez d'exemple aux peuples des provinces, peuple ingénieux, facile, bon, généreux , qui attirez dans votre sein les hommes de toutes les nations par l'urbanité de vos mœurs, songez que c'est à cette urbanité que vous avez du en tout temps votre liberté morale , préférée même par des républicains à leur liberté civile ! Vous venez de briser les liens du despotisme; ne vous en donnez point de plus insupportables par ceux de l'anarchie. Ceux-là ne tirent que d'un côté , ceux-ci de tous les côtés à la fois. C'est votre ensemble qui a fait votre force , à laquelle rien n'a pu résister. Mais ce n'est point a la force que Dieu a donné un empire durable, c'est à l'harmonie. C'est par leur harmonie que les petites choses se rassemblent et deviennent grandes ; et c'est souvent à cause de leurs forces que les grandes se séparent , se heurtent , se brisent, et deviennent petites. D'où viennent tant de prétentions d'individus, de corps, de districts, tant de motions et d'émotions? Voulez-vous faire soixante cités dans uneseulecité?Et, à votreexemple, les provinces feront-elles soixanterépubliques dans le royaume? Que deviendrait alors la capitale? Communes de Paris, en multipliant vos lois, vous multiplierez vos liens; en vous divisant, vous vous affaiblirez; en courant chacune à part à la liberté, vous pouvez tomber tour à tour dans l'esclavage , ou, ce qui est encore pis , dans la tyrannie! Qu'avez-vous à craindre aujourd'hui pour vous, sinon vous-mêmes? Vos ennemis principaux sont dispersés ; votre grand ministre des finances a été rendu à vos vœux, et avec lui travaillent dans le plus parfait concert les autres ministres du roi, remplis du même zèle pour votre bonheur; les deux premiers ordres de l'État vous ont fait des sacrilices qui ont été au delà de vos désirs; les troupes royales vous ont prêté serment de tidélité , et vous avez des troupes nationales entièrement à vos ordres ; votre roi a mérité toute votre coniinnee, non-seulement pour avoir ordonné ou préparé ces dispositions , mais pour s'être abandonné sans réserve à la vôtre, en venant, sans garde et sans défense, au milieu de votre capitale pleine de troubles, vous redemander votre amour, comme un père qui ne vous avait jamais ôté le sien, et qui, en vous voyant armées rie toutes sortes d'armes, pouvait douter s'il retrouverait en vous ses enfants. Pour l'amour de l'harmonie, sans laquelle il n'y a point de salut pour les peuples, reposez-vous de vos intérêts sur la vigilance de vos districts , composés de vos comités ; que vos districts, •Je leur côté, s'en rapportent, sur l'ensemble de leurs opérations, à la sagesse rie votre assemblée municipale, formée de vos députés, dont
372 VŒUX D'UN SOLlTAlRli.
la prévoyance, le zèle et le courage, si bien dirigés par les deux chefs vertueux que vous avez vous-mêmes choisis, vous ont présenées d brigandage et de la famine dont vous étiez menacées. Que votre assemblée municipale se confie à son tour aux lumières et à la justice de l'assemblée nationale, que vous avez, conjointement avec les communes du royaume , chargée de vos doléances et revêtue du pouvoir législateur C'est surtout sur cette assemblée auguste que vous devez établir votre sécurité, parce qu'elle s'occupe du bonheur de tout le royaume, en liant a vos intérêts ceux des corps, des provinces et des nations, par une constitution sanctionnée du roi, chef auguste et nécessaire de la monarchie, dont votre capitale est le centre. Enlin, vous devez mettre toute votre conliance dans la providence de l'Auteur de la nature, qui prépare souvent par des infortunes la félicité des grandes nations , comme la fécondité de l'automne par la rigueur des hivers; et qui, en vous donnant, après Tannée la plus calamileuse, la moisson la plus abondante qu'on ait vue de mémoire d'homme, verse déjà des bénédictions sur une constitution qui sera fondée sur ses lois. Heureux si, du sein de ma solitude et des orages qui l'ont troublée, je fournis à ce vaisseau chargé de nos destins, et déjà mis sur le chantier, pour voguer sur la mer des siècles, je ne dis pas une voile ou un mal , mais seulement la plus simple manœuvre !
Quoique je n'aie sur le globe d'autre propriété foncière qu'une petite maison et son petit jardin d'un demi-quart d'arpent, que j'habite dans le faubourg Saint-Marceau , j'aime à m'y occuper des intérêts du genre humain , car il s'est occupé des miens dans tous les temps et dans tons les lieux. Il est certain que mes cerisiers viennent originairement du royaume de Pont, d'où Lucullus les apporta à Rome, après avoir dé-
it Mithridate. Je ne doute pas que mes abricotiers, dont le lruit s'appelle en latin malum armeniacum , ne descendent >ie greffes en greffes d'un arbre de leur espèce apporté d'Ar-
' ITne partie des vœux de Bernardin de SI. -Pierre relatifs en particulierà la noblesse , au clergé, à l'éducation nationale, ayant été réalisée ; d'autres vœux concernant l'assemblée nationale, composée alors des ordres du clergé, de la noblesse et du tiers état, ne pouvant plus avoir d'applica- Uoo , nous avons cru devoir retrancher quelques passages qui n'offrent plus maintenant autant d'intérêt, et qui d'ailleurs se trouvent en grande oartie répétés déjà dans les Études de la nature.
menie* par les Romains. Suivant le témoignage de Pline , mes vignes tirent leur origine de l'Archipel, mes poiriers du mont Ida , et mes pêchers de la Perse , après que ces contrées eurent été subjuguées par les Romains, qui avaient coutume d'amener dans leur pays non-seulement les rois , mais les arbres de leurs ennemis, en triomphe. Quant aux choses qui sont à mon usage habituel , je dois certainement mon tabac , mon sucre et mon café aux pauvres nègres d'Afrique , qui les cultivent eu Amérique sous les fouets des Européens. Mes manchettes de mousseline viennent des bords du Gange, si souvent désolés par nos guerres. Pour mes livres , ma plus douce jouissance , j'en ai obligation à des hommes de tous les pays, et sans doute aussi à leurs infortunes. Je dois donc m'intéresser à tous les hommes , puisqu'ils travaillent pour moi par toute la terre , et que j'ai lieu d'espérer que ceux qui m'y ont devancé ayant principalement contribué à mon bonheur par leurs maux , je puis aussi concourir par les miens au bonheur de ceux qui doivent m'y survivre.
Il n'est pas douteux que je ne doive les premiers témoignages de ma reconnaissance aux hommes auxquels je suis redevable des premiers besoins de la vie ; par exemple à ceux qui me préparent mon pain et mon vin , qui filent mon linge et mes habits, qui défendent mes possessions , etc., c'est-àdire aux hommes de ma nation.
En pensant donc aux révolutions de la nature qui avaient désolé la France l'année dernière, je songeai à celles de l'État qui les avaient accompagnées, comme si tous les malheurs s'entre-suivaient. Je me rappelai l'édit imprudent qui avait permis l'exportation des grains , lorsque nous n'en avions pas notre provision assurée ; cette banqueroute publique qui avait plané sur nos fortunes dans le même temps que ce nuage affreux de grêle traversait nos campagnes; l'épuisement total de nos finances , qui avait fait périr plusieurs branches de notre commerce, comme ce terrible hiver plusieurs de nos arbres fruitiers ; enfin ce nombre infini de pauvres ouvriers que le concours de tant de fléaux aurait fait mourh
J74 VŒUX D IL\ SOLITAiKE.
de misère, de froid et de faim , sans les secours de leurs compatriotes.
Je pensai alors au ministre des finances dont, le retour a rétabli le crédit public , et a été pour nous comme celui de l'étoile du matin après une nuit orageuse ; aux étatsgéuéraux , qui allaient avec le printemps faire renaître de plus beaux jours ; et je me dis : Les royaumes ont leurs saisons comme les campagnes , ils ont leur hiver et leur été , leurs grêles et leur rosée. L'hiver de la France est passé, son printemps va revenir. Alors , plein d'espérance , je m'assis au bout de mon jardin sur un petit banc de gazon et de trèfle, à l'ombre d'un pommier en fleurs, vis-à-vis une ruche dont les abeilles voltigeaient en bourdonnant de tous côtés.
A la vue de ces abeilles si actives, dont la ruche n'avait eu d'autre abri pendant l'hiver que le creux d'un rocher , je me rappelai qu'elles n'avaient point essaimé au mois de juin, et qu'il en était arrivé de même à la plupart de celles du royaume, comme si elles avaient prévu qu'elles auraient besoin d'être rassemblées en grand nombre pour se tenir chaudement pendant la rigueur, d'un hiver extraordinaire. D'un autre coté , comme je n'ai enlevé aux miennes aucune portion de leur miel , et que jamais elles n'en exportent , elles ont passé dans l'abondance des vivres une saison où quantité de mes compatriotes en ont manqué. En voyant que l'instinct de ces petits animaux avait surpassé l'intelligence humaine, je me dis : « O heureuses les sociétés des hommes , si elles « avaient autant de sagesse que celles des abeilles ! » Et je me mis à faire des vœux pour ma patrie.
Je me représentai les vingt-quatre millions d'hommes qui composent , dit-on , le peuple français, non comme de sages abeilles qui naissent avec tout leur instinct , mais comme un seul homme qui vit depuis plus de trois mille ans , et qui n'acquiert son expérience qu'en passant comme l'homme pa»* un long cercle de maux, d'erreurs et d'infirmités.
D'abord enfant du temps des Gaulois, il a été pendant plusieurs siècles au maillot, entouré par les druides des ban-
VŒUX U'UiN SOLITAIRE. 375
ces de la superstition ; puis adolescent sous les Romains , qui h conquirent et le policèrent , il s'instruisit , sous le joug grave de ses maîtres , des arts , des sciences , de la langue eî des lois qui le régissent encore aujourd'hui : ensuite , devenu un jeune homme sous les Francs indisciplinés qui se ronfondirent avec lui , il s'est livré pendant leur anarchie a toute la fougue de la jeunesse , et a passé un grand nombre d'années dans les fureurs des guerres civiles. Enfin, depuis Charlemagne, éclairé de quelques lumières par le retour des lettres , qui commencèrent à se naturaliser sous François Ier , comme un jeune homme qui se forme pour le commerce du monde, il a cherché les plaisirs de l'amour et de la gloire. Son goût de galanterie et d'héroïsme s'est épuré sous Henri TV, et s'est perfectionné sous Louis XIV. A cette dernière époque , l'amour des conquêtes utiles a paru l'occuper principalement ; il est devenu ambitieux , comme un homme dont la jeunesse se passe , et qui cherche à s'établir d'une manière solide. Mais, bientôt convaincu par son expérience qu'on ne peut trouver son bonheur dans le malheur d'autrui, il a commencé à s'occuper de ses véritables intérêts, de son agriculture, de ses manufactures, de son commerce, de ses grands chemins , de ses établissements aux colonies, etc.... Il a cherché alors à se délivrer des préjugés de son enfance, des fausses vues de son adolescence , des vanités de sa jeunesse , et il est entré ainsi dans l'âge mûr. Sa raison a fait d" années en années de nouveaux progrès. Il sent aujourd'hui , sous Louis XVI , que la gloire de ses rois ne consiste que dans son bonheur. De son côté il s'occupe plus du soin de rendre sa vie tranquille que brillante , et commode que fastueuse. On peut suivre , dans tous les siècles, les périodes de son caractère par celles de son costume. Du temps des Gaulois , presque nu comme un enfant et coiffé de sa simple chevelure , il ne portait que des sayons. Il s'est vêtu , sous les Romains , de toges et de robes écourtées, comme un étudiant. Toujours armé sous les Francs , il s'est couvert de brassarls , de cuissarts, de cottes de mailles et de casques. Depuis François Ier
J7 i VŒUX DT.N SOLITAIRE.
jusqu'à Henri IV, et même jusqu'à Louis XIV, il s'est mis en pourpoint découpé en fraises, en plumes , en trousses et en rubans , sans toutefois quitter son épée , comme un jeune homme qui fait l'amour. Sous Louis XIV , devenu plus grave, il a ajouté à sa parure d'amples canons et une énorme perruque. Aujourd'hui , comme un homme mûr qui cherche ses commodités , il préfère un chapeau sur sa tête à un chapeau sous le bras , UDe canne à une épée , et un manteau à une armure
Pendant que le peuple français se disposait par les mœurs et la philosopbie à une vie plus beureuse et à un ensemble national, l'administration, soumise à d'anciennes formes, suivait toujours sou ancien cours. A cbaque révolution de l'esprit public , elle avait adopté des lois nouvelles sans abroger les anciennes , des besoins nouveaux sans retrancher les superflus , et s'était plus occupée de la fortune des courtisans que de celle des sujets. Ainsi , d'incobérences en incohérences , d'impôts en impôts, de dettes en dettes, elle s'est trouvée sans argent et sans crédit , avec un peuple sans moyens. Alors elle s'est vue dans la nécessité de convoquer les états généraux , pour préserver d'une ruine universelle la nation , dont le peuple est partout la base fondamentale.
Cependant ce peuple , devenu majeur par tant de siècles d'expérience et d'infortune, traîne encore après lui les lisières de son enfance. Des corps se sont présentés , se disant chargés de sa tutelle , et ont prétendu le ramener aux anciennes formes de la monarchie , c'est-à-dire le remettre , avec ses lumières, son étendue et sa puissance, dans la même berceau où il a été si longtemps faible , trompé et misérable.
Mais quel corps de la monarchie pourrait être rappelé aujourd'hui à ses anciennes formes ? A commencer par celui qui en est le chef auguste , le roi pourrait-il être ramené au temps où le peuple, joint à l'armée, l'élisait au champ de Mars , en l'élevant sur un bouclier? Et quand Louis XVI luimême voudrait descendre du trône pour rétablir le peuple
dans ses anciens droits, ne se jetterait-il pas à ses pieds pour le supplier de ne pas le livrer aux fureurs des guerres civiles qui ont ensanglanté les premiers temps de la monarchie, par l'élection de ses rois ? Le clergé voudrait-il revenir aux anciens temps où il prêcha l'Évangile dans les Gaules comme les apôtres , pieds nus , vêtu d'une seule robe , et un bâton de voyageur à la main , devenu , par la munificence de ce même peuple , une crosse pontificale ? Les nobles voudraient-ils voir renaître ces temps anciens , où ils se mettaient au service des grands pour avoir de la protection et du pain , toujours prêts à verser leur sang pour des querelles qui leur étaient étrangères? Qu'ils jugent de l'état de leurs ancêtres sous le régime féodal, par celui des nobles polonais de nos jours! Enfin, le parlement lui-même voudrait-il revenir à ces temps , qui ne sont pas bien anciens, où la plupart de ses membres n'étaient que les scribes et les gens d'affaires des grands , qui alors ne savaient pas même écrire, et s'en faisaient honneur?
Comment donc nos rois voudraient-ils rappeler le peuple français à ses anciennes formes, c'est-à-dire à ses anciennes erreurs et à son ancienne ignorance ? N'est-ce pas à ce qu'il a produit dans les derniers siècles, c'est-à-dire aux derniers fruits de son industrie, que nos rois, qui buvaient jadis dans des cornes d'élan , qui erraient çà et là dans les forêts des Gaules, parcourant de temps <în temps leur capitale sans pavé dans un chariot traîné par des bœufs, doivent aujourd'hui les délices de leurs châteaux et la magnificence de leurs équipages ? jN'est-ce pas par les leçons tardives de son expérience qu'ils ue craignent plus d'être détrônés par les maires de leurs palais? JN'est-ce pas à ces leçons qu'ils doivent, ainsi que leurs descendants , leur permanence sur le trône , suivant des lois inébranlables comme l'amour de ce peuple éclairé? O Henri IV! que seraient devenus vos droits attaqués par Rome, par l'Espagne, et par des grands ambitieux de votre royaume , sans l'amour de votre peuple , qui , malgré les anciennes formes ou'on vous opposait à vous-
378 VŒUX U'L'iN SOLlTAlKi:.
même , vous appelait a le délivrer de ses tyrans ? Comment le clergé, ministre d'une religion amie du genre humain, voudrait-il soumettre aux anciennes formes du druidisme le peuple français sous le règne de Louis XVI? C'est ce même peuple qui , se rangeant en foule autour des premiers missionnaires des Gaules , fit ployer ses chefs barbares sous le joug du christianisme. Ce fut le peuple qui, par le pouvoir tout-puissant deses opinions , éleva l'abbaye à l'opposite du château, et le clocher à celui de la tour. Il opposa la crosse à la lance, la cloche à la trompe , et les légendes des saints aux archives des barons ; monument contre monument, bronze contre bronze , tradition contre tradition. Comment les nobles de nos jours pourraient-ils regarder le peuple comme flétri de tout temps parla puissance féodale de leurs ancêtres, eux qui comptent dans leur propre sein si peu de familles qui remontent au delà du quatorzième siècle? Mais s'il était vrai que leurs ancêtres eussent réduit jadis le peuple en servitude , comment oseraieut-ils aujourd'hui faire valoir leurs anciens privilèges auprès de ce même peuple , non pour l'avoir jadis défendu ou protégé , comme doivent faire les nobles de toute nation . mais pour l'avoir conquis et opprimé ; non pour l'avoir servi . mais asservi; non comme les descendants de ses patriciens . mais de ses tyrans? Sont-ce là les titres qu'ont fait valoir auprès de lui les Bayard, les Duguesclin, les Crillon, les Montmorency, qui ont fait tant de prouesses pour obtenir de vivre dans sa mémoire jusqu'à nos jours? Que dis-je? nos nobles, si remplis aujourd'hui d'humanité et du véritable honneur, pourraient-ils, dans un siècle éclairé, mépriser cette foule d'hommes paisibles et bons qui s'occupent de leurs plaisirs après avoir pourvu à tous leurs besoins, et du sein desquels sortent ces braves grenadiers qui , après leur avoir frayé le chemin des honneurs aux dépens de leur sang, retournent à leurs charrues, servir dans l'obscurité cette même patrie qui fait un partage si inégal deses récompenses'? Comment enfin le parlement pourrait-il réduire aux anciennes formes de la servitude un peuple qui lui a donné en quelque
sorte la puissance tribunitive, et du sein duquel il est sorti lui-même?
Après tout, est-il bien vrai que le peuple français ait toujours été sous la tutelle féodale de ses cbefs? Quelques écrivains ont avancé qu'il était serf dans son origine. Mais, soit qu'on rapporte cette origine au temps des Gaulois , des Romains ou des Francs , qui sont les trois grandes époques de son histoire , on verra qu'il a toujours été libre.
Les Gaulois, qui firent sous Brennus une invasion en Italie, et brûlèrent la ville de Rome, ressemblaient beaucoup aux Sauvages de l'Amérique , qui certainement ne fout pas la guerre avec des esclaves. L'esclavage ne s'établit que chez les peuples riches et policés, comme ceux de l'Asie ; et il est le fruit de leur despotisme , qui est toujours proportionné a leurs richesses. Les peuples pauvres et sauvages sont toujours libres ; et quand ils font des prisonniers de guerre , ils les incorporent avec eux, à moins qu'ils ne les vendent, ne les mangent, ou ne les sacrifient à leurs dieux. L'opulence fait des mêmes citoyens des despotes et des esclaves; mais la pauvreté les rend tous égaux. Nous en voyons des exemples dans nos sociétés. Les domestiques d'un homme ricbe , et même ses amis quand ils sont pauvres , se tiennent dans ses antichambres, et ne paraissent qu'avec respect en sa présence ; mais les domestiques de nos paysans sont familiers avec leurs maîtres, se mettent à table avec eux , et obtiennent même leurs filles en mariage.
Lorsque les Gaulois commencèrent à se civiliser et à chercber la fortune, ils se louaient dans les armées romaines, comme des hommes libres. Je crois même que César remarque qu'il n'y avait point d'armées où on ne trouvât des soldats gaulois. Nous voyons , dans Hérodote et Xénophon, que les Grecs, si amoureux de leur liberté, se mettaient aux gages même des rois de Perse , quoique ennemis naturels de leur patrie. Nous trouvons des usages semblables chez les Suisses de nos jours. Ces coutumes sont communes à tous les peuples libres , et elles n'existent point chez les peuples régis par le despotisme, ni même par l'aristocratie. Vous ne
verrez à la solde d'aucune puissance de l'Europe des régiments formés de Russes, de Polonais ou de Vénitiens. A la vérité, la constitution politique des Gaules accordait plusieurs prérogatives injustes aux chefs des Gaulois et à leurs druides , ainsi que l'a remarqué César; et ce fut sans doute par ses défauts anti-populaires qu'elle fut aisément renversée par celle des Romains. Ce qu'il y a de certain , c'est que les Gaulois adoptèrent des Romains leur religion , leurs lois , leurs coutumes , et jusqu'à leurs habillements. Nous nous gouvernons en partie par le droit romain ; et nos magistrats, ainsi que les professeurs de nos universités , portent encore la toge romaine. Notre langue française est dérivée de la langue la tine. Ces révolutions ne sont point des effets naturels de la conquête et du pouvoir des peuples conquérants, mais des preuves que les peuples conquis sont mécontents de leur ancienne constitution. Les Romains n'étaient jaloux que de la puissance : ils étaient indifférents sur tout le reste. Les Grecs conservèrent sous leur empire leur langue, leur religion, leurs lois et leurs moeurs, dont nous voyons encore des traces, même sous l'empire des Turcs. Enfin, un peuple conquis reste tellement attaché à sa constitution , quand il la trouve bonne, qu'il y soumet quelquefois le peuple conquérant. C'est ce que nous pouvons voir par l'exemple des Tartares , qui ont toujours adopté les lois et les coutumes de la Chine, après s'en être rendus maîtres. D'un autre côté, ces révolutions morales ne se font point chez des peuples esclaves. Il est très-remarquable que les peuples occidentaux de l'Asie n'ont rien adopté des Grecs ni des R.omains qui les ont subjugués , pas même le langage. On ne parle ni latin ni grec en Asie. Un peuple esclave tient à sa constitution par l'esprit de servitude , comme un peuple libre par le sentiment de la liberté; mais celui-ci en change lorsqu'il en est mécontent.
Quoi qu'il en soit, les Romains donnèrent les droits de citoyens romains aux habitants de plusieurs villes, et même de quelques provinces des Gaules ; ce qu'ils n'auraient pas fait si elles avaient été peuplées d'esclaves. Quantité de Romains
«'établirent ensuite dans les Gaules. L'empereur Julien aimait le séjour de Paris, a cause, disait-il, « du caractère grave de « ses habitants, qui se rapprochait du sien. » Le caractère parisien a bien changé depuis, quoique le climat de Paris soit resté le même. Mais ce n'est pas le climat qui fait le caractère d'un peuple, comme tant d'écrivains l'ont dit d'après Montesquieu ; c'est la constitution politique. Les Gaulois , simples et féroces sous les druides, furent sérieux sous les graves Romains , toujours gouvernés par la loi ; et gais sous les Francs, amis de l'indépendance, parce que, n'ayant jamais eu de bonne constitution , ils en changèrent à ces trois époques. Indépendamment de la gaieté des Gaulois , qui ne date que des Francs, et qui est une preuve morale de leur liberté, j'en trouve une autre qui n'est pas moins forte, en ce que les deux peuples n'out plus porté que le même nom ; ce qui n'arrive jamais lorsque le peuple conquérant ne se confond pas avec le peuple conquis : témoin, de nos jours, les Turcs et les Grecs , les Mogols et les peuples de l'Indoustan, les Espagnols et les Indiens de l'Amérique et du Pérou, les Anglais et les Indiens orientaux, les habitants de nos colonies, et les Nègres. Au contraire , les Tartares qui ont conquis la Chine se sont confondus avec les Chinois, et ne forment plus avec eux qu'une seule nation , ainsi que les peuples du nord et de l'orient, qui , tels que les Vandales, les Goths, les Normands, etc. , s'amalgamèrent avec les peuples de l'Europe ",hez lesquels ils tirent des invasions. D'ailleurs, il est prouvé par l'histoire que le peuple gaulois était libre sous la pre- .nière race des rois francs, puisqu'il les élisait avec larnée.
Du temps de Charlemagne. il y avait quantité d'hommes libres en France. Aurait-ce été avec des esclaves , condamnés nécessairement à l'ignorance dans un siècle de barbarie, que ce grand prince aurait formé ses écoles , ses académies et ses cours de justice, dont les membres, d'un autre côté, ne pouvaient sortir de cette noblesse militaire, qui alors n'estimait que la gloire des armes? Une preuve évidente de
l'existence de ces hommes libres , c'est que Charlemagne ies convoque nommément à ses états généraux avec les barons et les évêques. Il y a plus , c'est que dans l'assemblée de 80(1, où il partagea , quelques années avant sa mort , ses États entre ses trois enfants , par un testament confirmé par les seigneurs français et le pape Léon , « il laissa à ses peuples la « liberté de se choisir un maître, après la mort des princes, « pourvu qu'il fût du sang royal ; » liberté que le président Hénault juge digne d'être remarquée.
Quelle famille noble de nos jours pourrait prouver sa descendance des usurpateurs de la noblesse sous la fin de la seconde race de nos rois? et qu'eu pourrait-elle conclure' contre la liberté du peuple? Une famille de princes nationaux du temps des Gaulois a pu être réduite à l'esclavage sous les Romains , et une famille d'esclaves sous les Romains devenir noble sous les Francs : car les peuples conquérants ont souvent la politique , pour asservir les peuples conquis , d'y abaisser ce qui est élevé , et d'y élever ce qui est abaissé. Quel homme aujourd'hui pourrait prouver seulement qu'il descend des Gaulois, des Romains ou des Francs? Des spéculateurs en politique ont cru reconnaître les Gaulois dans nos paysans , les Romains dans nos bourgeois , et les Francs dans les nobles. Mais les Goths , les Alaius, les Normands ne sont-ils pas venus par leurs incursions et leurs conquêtes confondre encore ces trois ordres de citoyens ? Les Anglais n'en firent-ils pas autant, lorsqu'ils s'emparèrent de la plus grande partie du royaume ? Après ces bouleversements de la guerre sont venus ceux du commerce. Quantité d'Italiens, d'Espagnols, d'Allemands, d'Anglais se sont établis chez nous, et s'y établissent encore tous les jours. Toutes ces nations se sont confondues par des alliances avec toutes les classes de nos citoyens , dont les races d'ailleurs se sont croisées depuis les plus illustres jusqu'aux plus humbles par des mariages de finance : notre peuple est formé des ruines de tous ces peuples , comme le sol qui produit nos moissons est composé des débris des chênes et des sapins de nos anciennes
forêts. Ii va peut-être tel misérable charretier qui roule toute l'année depuis le fond de l'Auvergne jusqu'à Paris, et depuis Paris jusqu'au fond de l'Auvergne , dont les aïeux donnèrent des fêtes au peuple romain, et coururent dans le cirque sur de superbes quadriges ; et tel pauvre enfant , qui grimpe dans nos cheminées pour les ramoner, descend peut-être de ces fiers Gaulois qui mirent le feu à Rome et escaladèrent le Capitole. Nous tirons avec empressement du sein de la tecre des urnes mutilées, des inscriptions obscures, des bronzes rongés de vert-de-gris , pour y chercher les noms de ces anciennes familles; mais leurs descendants sont encore dans la vie , et nous en offriraient les médailles vivantes , si nous en savions déchiffrer les empreintes. Une ville d'Italie se vante de les connaître ; et pendant que toute cette contrée fait un commerce de ses monuments de pierre, Milan fournit pour fort peu d'argent des lettres de noblesse et des armoiries antiques aux familles les plus obscures de l'Europe, sur leurs simples noms. Mais à quoi sert cette vanité? notre noblesse n'est pas moins que notre peuple l'ouvrage du temps, qui dissout et recompose toute chose avec les mêmes éléments. Si les sables de la mer sont des débris de ses rochers, ses rochers, à leur tour, ne sont que des amalgames de ses sables.
Non-seulement le peuple est composé dans l'origine des mêmes familles que son clergé et sa noblesse , mais c'est lui qui est en particulier l'unique cause de la splendeur de ces deux corps ; c'est de son sein que sortent les hommes chargés de leur éducation , et de leur inspirer de l'honneur et de la vertu ; c'est lui qui est la principale source de la lumière , de l'industrie et de la puissance même militaire ; c'est lui seul qui fait fleurir l'agriculture et le commerce. Que dis-je ? le peuple est tout; il est le corps national, dont les deux autres ordres ne sont que des membres accessoires; il peut exister sans eux, et ils ne peuvent être sans lui. On n'a jamais vu de nation formée uniquement de prêtres ou de nobles ; mais il y a eu beaucoup de nations florissantes formées
384 VŒUX l>*UJN SOLITAIRE.
du simple peuple. Les Romains ont subsisté longtemps sans corps de clergé : leurs magistrats étaient, leurs pontifes. La plupart des républiques grecques, avec le même régime , n'avaient point de corps de nobles; et quoique quelques écrirains aient avancé que la noblesse était le plus ferme appui des monarchies, il est certain que la plus ancienne monarchie qui soit au monde, la Chine, n'a jamais su ce que c'était qu'un gentilhomme. 11 n'y a de noble dans la Chine que la famille de Confucius ; et sa noblesse est fondée non sur ce que Confucius asservit ses concitoyens par les armes , par l'intrigue ou par l'argent, mais sur ce qu'il les éclaira de ses lumières et de ses vertus. Ses descendants , distingués par quelques honneurs , n'ont d'ailleurs aucun droit aux charges et dignités de l'empire, et ils n'y parviennent comme les autres sujets que par leur mérite personnel. Il n'y a point de nobles dans les États despotiques de la Turquie et de la Perse, où le pouvoir absolu de leurs monarques a besoin cependant d'hommes qui leur soient dévoués.
Au contraire, le peuple est tellement la base delà puissance publique, même dans les monarchies, que l'État est tombé dès que le clergé etla noblesse ont séparé leurs intérêts des siens : c'est ce que prouve le Bas-Empire des Grecs, où ces deux ordres s'étant emparés de tout sous des princes faibles , le peuple, sans patriotisme et sans propriétés, laissa les Turcs renverser le trône. Ou en voit aujourd'hui un exemple semblable dans le Mogol, où le peuple, séparé de ses brames et de ses naïres, voit avec indifférence des poignées d'Européens s'emparer de son gouvernement et de son pays. Nous devons nous rappeler nous-mêmes, ou plutôt nous devons oublier à jamais , quels ont été les auteurs de tant de guerres civiles qui ont désolé pendant si longtemps notre monarchie, et qui s'efforcèrent de la renverser en y appelant même les étrangers : certainement ce ne fut pas le peuple. Mais rien n'est plus frappant à cet égard que ce qui s'est passé de nos jours en Pologne. D'abord la noblesse aristocratique de .ce pays a éprouvé dans tous les temps une suite
perpétuelle d'infortunes, uniquement pour s'être séparée de son peuple; et si elle fit autrefois quelques conquêtes sur les Russes, les Prussiens , et les peuples de l'Autriche, c'est que leur régime féodal était alors plus mauvais que celui de la Pologne. Mais lorsque la noblesse de chacune de ces nations a été forcée de se rapprocher de son peuple , non en l'élevant à elle par des lois équitables , mais en descendant vers lui par le poids du gouvernement despotique , qui rend tous les sujets égaux , elle a formé avec lui un ensemble national auquel la noblesse polonaise, livrée à elle seule, n'a pu résister. Celle-ci donc a vu , il y a quelques années , sa monarchie partagée par les trois puissances voisines , qui n'ont employé contre ses diètes patriciennes qu'un bien petit nombre de régiments plébéiens ; et, malgré les circonstances favorables où elle se trouve aujourd'hui par la guerre des Turcs qui embarrasse la Russie et l'Autriche, et par la faveur particulière du roi de Prusse, elle fait de vains efforts pour recouvrer son indépendance , parce qu'elle n'appelle point son peuple à la liberté.
Le peuple est donc tout, même dans les monarchies. « Les « peuples ne sont pas faits pour les rois, mais les rois sont « faits pour les peuples, » a dit Fénelon , d'après les lois de la justice universelle; à plus forte raison le clergé et la noblesse. C'est au peuple que tout doit se rapporter, prêtres , nobles , officiers, soldats, magistrats, ministres, rois, comme les pieds , les mains , la tête et tous les sens se rapportent au tronc dans le corps humain. Le bonheur du peuple est la loi suprême , ont dit les anciens : Salus populi , suprema lex esto.
Depuis les trois seigneurs persans, Othanès, Mégabis et Darius, qui réduisirent à l'état démocratique, aristocratique et monarchique les formes de gouvernement que chacun d'eux voulait donner à la Perse , on a souvent agité quelle était la meilleure des trois, comme s'il était impossible qu'il y en eût d'autres. Pour moi, considérait combien, depuis ce temps-là, il y a eu dans tous les pays de différentes sortes de gouvernera
ments qui ne sont point compris dans cette division, je crois qu'une nation peut exister sous toutes sortes de formes, pourvu que le peuple y soit heureux ; comme un homme peut vivre partout de toutes sortes de régimes , pourvu que son corps se porte hien.
Eu effet , les mœurs des nations ne sont pas moins variées que celles des particuliers. Il y a.des peuples qui vivent errants dans les déserts , comme les Arabes et les Tartares; et d'autres qui ne sortent point de leur pays, comme les Chinois : il y en a qui se répandent chez toutes les nations, comme les Juifs et les Arméniens ; et d'autres ne communiquent avec aucun étranger, comme les Japonais ; d'autres se rassemblent en nombre inlini dans des villes , comme les peuples policés , et d'autres se dispersent en familles solitaires et vivent dans des hippas, comme les insulaires delà Nouvelle-Zélande.
Les gouvernements des hommes ne sont pas moins différents que leurs mœurs. A commencer par l'état monarchique, s'il y a quantité de pays régis par uu seul roi, il en a existé de très-florissants , où il y en a eu deux à la fois, comme à Lacédémone : je crois même qu'il ne serait pas impossible d'en trouver qui aient été bien gouvernés par des triumvirs. Quant à la nature des monarchies , il y en a d'héréditaires par les mâles , du père au fils , comme la nôtre ; d'autres le sont par les femmes , de l'oncle au neveu , comme en certains royaumes d'Afrique et d'Asie ; dans d'autres, le souverain peut choisir son successeur dans sa famille , comme en Turquie , à la Chine et en Russie ; d'autres sont électives dans un corps de nobles parles nobles seuls, comme en Pologne; d'autres sont balancées par un sénat de prêtres , comme les Juifs; ou par un corps de soldats, comme à Alger. Quant aux aristocraties , il y en a qui ont choisi leurs chefs dans un corps de religieux nobles et guerriers, comme à Malte; d'autres, dans un corps d'esclaves-soldats, comme les douze beys de l'Egypte choisis parmi les mameluks ; d'autres , dans un aénat de nobles légistes , comme à Gênes et à Venise. Quant aux démocraties , elles élisent leurs chefs dans un corps
de marchands, comme la Hollande; ou de laboureurs, comme la Suisse; ou dans des étrangers qui passent, comme la pe- . tite république de Saint-Marin. D'autres ont été mêlées d'aristocratie et de démocratie , comme la république romaine-, d'autres, des trois gouvernements à la fois , comme l'Angleterre.
J'observe que tous ces gouvernements ont eu également des origines faibles; que ceux qui n'ont pas pris d'accroissement, ou qui l'ont perdu après l'avoir acquis , n'ont eu pour but que la puissance d'un seul corps : tels ont été ceux de Pologne, de Gênes, de Venise, de Malte, qui ont sacrilié les intérêts de leur peuple à ceux de leur noblesse. Je remarque au contraire que ceux qui ont prospéré sont ceux qui ont eu pour unique objet la puissance ou le bonheur du peuple : ainsi Lacédémone donna des lois à la Grèce et à une partie de l'Asie. Elle en eût donné comme Rome à l'univers, si elle eût compris dans ses citoyens les Ilotes, ses cultivateurs. C'est par l'influence du peuple que la Turquie est devenue célèbre par ses conquêtes, la Chine par sa durée, la Hollande par son commerce, l'Angleterre par sa puissance maritime et ses lumières, la Suisse, plus heureuse, par sa liberté et son repos.
Je remarque encore deux choses bien importantes à la prospérité des peuples : 1° C'est que tous ceux qui ont lleuri ont été gouvernés par deux puissances opposées , et que ceux qui sont tombés eu ruines n'ont été régis que par une seule ; parce que la nature ne forme d'harmonies que par des contraires. 2° C'est qu'il n'y a aucun gouvernement, de quelque nature que ce soit, qui n'ait eu un chef sous le nom de doge r debey, de roi, de pape, de sultan, d'émir, de daïri, d'empereur, de stathouder, de grand maître, de consul, d'avoyer, etc., parce que toute société a besoin d'un modérateur.
A Lacédémone le pouvoir des éphores était opposé à celui des deux rois : sans ce contre-poids, les deux rois se seraient détruits eux-mêmes par la jalousie du gouvernement, comme U arriva dans la décadence de l'empire romain, où deux empereurs à la fois sur le trône en accélérèrent la ruine. Chez les
Chinois, le souverain n'est despotique que par la loi de l'empire qu'il fait exécuter; mais sa volonté particulière est tellement balancée et circonscrite par les tribunaux conservateurs des anciens rites , qu'il ne peut changer sans leur aveu la moindre coutume , pas même la forme d'un habit. D'un autre côté, le respect de ces tribunaux est inspiré au peuple dès la plus tendre enfance avec une telle religion, que chacun d'eux pourrait se rendre maître de l'empire s'ils ne se balançaient les uns les autres, et si l'empereur n'en était le modérateur. Il en est à peu près de même chez les Turcs, où la puissance du mufti balance toujours celle du sultan : aucun ordre militaire, aucune sentence de mort ne peut être promulguée par le sultan, sans un fetfa religieux ou permission du mufti.
Chez les Romains , la puissance des tribuns était opposée à celle des consuls : mais comme ces deux puissances , qui représentaient, l'une celle du peuple, l'autre celle de la noblesse, n'avaient point de modérateur qui tînt l'équilibre entre elles, elles agitèrent sans cesse l'État par leurs luttes. Les Romains avaient si bien senti le besoin d'un modérateur dès les premiers temps de leur république, que dans les temps de crise ils créaient un dictateur. Le dictateur était un despote d'un moment, qui rétablissait toutes choses dans l'ordre. Il sauva plusieurs fois la république, quand il ne fut question que de guerres étrangères; mais il la perdit dans les guerres civiles. En effet, on ne pouvait le choisir que dans une des deux puissances contraires , et on achevait alors de détruire entre elles l'équilibre, au lieu de le rétablir. C'est ce qui arriva dans les horribles proscriptions de Sylla et de Marius. Sylla , chef du parti de la noblesse , resta tout-puissant par la dictature.
Mais lorsque César, revêtu de la même dictature , se fut rangé du côté du peuple , alors le parti de la noblesse fut opprimé à son tour. Enfin, lorsque les empereurs ses successeurs, au lieu d'être modérateurs de l'empire , eurent réuni en leur personne la puissance consulaire et tribunitive, l'empire tomba , parce que les deux puissances qui se balançaient , lixées a
leur centre, ne lui donnaient plus de mouvement. C'est ainsi que les fonctions du corps humain sont paralysées lorsque le sang , au lieu de circuler dans les membres , s'arrête à la région du cœur.
Nous sommes dans une grande erreur lorsque nous voulons, par le sentiment de notre faiblesse, donner des bases immuables à un gouvernement qui se meut .toujours. La nature ne tire des harmonies constantes que des puissances mobiles. Le type des sociétés , comme celui de la justice , peut se représenter par une balance, dont le service ne gît que dans les contre-poids de ses deux fléaux : le repos des corps en mouvement est dans leur équilibre.
Je conclus donc que tout gouvernement est florissant et durable , lorsqu'il est formé de deux puissances qui se balancent , qu'il a un chef qui en est le modérateur, et qu'il a pour centre le bonheur du peuple. Voilà, à mon avis, les seuls moyens et la seule fin qui font prospérer et durer les États, soit qu'ils soient monarchiques, aristocratiques ou républicains: or, c'est ce que prouve l'histoire de tous les pays ; car il ne suffit pas de citer dans un pays quelques années brillantes pour justifier des principes de politique jetés au hasard , comme ont fait plusieurs écrivains ; il faut voir fleurir et durer longtemps tout un État, pour juger de sa constitution ; comme on juge de celle d'un homme non par quelques tours de force , mais par une santé égale et bien soutenue.
On pourra m'objecter quelques sociétés d'hommes, vivant suivant les lois delà nature, qui ont subsisté sans ses luttes intérieures et sans chef, se portant au bien de leur État comme des abeilles aux travaux de leur ruche, par le sentiment de leur bonheur commun. Mais si leurs contre-poids politiques n'étaient pas dans leur société , ils étaient au dehors. Je doute même que les abeilles , dont l'instinct est si sage, prissent tant de soin d'amasser des provisions , de les placer dans le tronc des arbres , de s'y bâtir des maisons de cire et d'y vivre rassemblées , si elles n'avaient à lutter contre les vents, les pluies , les hivers, et plusieurs autres sortes d'ennemis : les guerres