DES MINISTRES , ET DE L'ASSEMBLEE NATIONALE
Un des décrets les plus sages de l'assemblée nationale coustituante est celui qui déclare la personne du roi inviolable , et les ministres seuls responsables de ses fautes. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur le caractère personnel du roi : il sufGt de dire qu'il a été le premier mobile de notre liberté. Il méritait donc à plusieurs titres l'honorablf prérog Uve qui rend sa personne sacrée, comme la loi même
qu'il est chargé de faire exécuter. Mais elle lui appartenait encore connue roi ; les rois ne sont trompés que par ceux qui les environnent. Néron lui-même eût été forcé d'être vertueux . si le sénat romain avait puni ses crimes dans ses ministres.
Ce sont donc les ministres seuls qui peuvent lutter avec rassemblée, en lui opposant une partie des forces nationales , dont le nerf principal estl'argent: 1° par une disposition dangereuse des revenus de la liste civile, qui monte à trente millions; '2° par la distribution de beaucoup d'emplois lucratifs, qui peuvent leur donner quantité de créatures au dedans et au dehors du royaume; 3° parce que la durée de leur ministère n'étant pas fixée , ils ont un grand avantage sur les membres de l'assemblée, qui changent tous les deux ans. Ainsi ils ont au-dessus de l'assemblée nationale une pondération d'argent , de crédit et de temps , qui seule amène beaucoup de révolutions.
Il est donc nécessaire : 1° que l'assemblée nationale veille sur l'emploi des revenus de la liste civile, dans le cas où ils serviraient à corrompre ses propres membres , ou même ceux des assemblées de département, municipales ou primaires. Ce délit est un crime de lèse-nation ; un ministre corrupteur doit être déclaré encore plus coupable qu'un député corrompu.
2° L'assemblée nationale doit aussi porter une attention particulière sur le caractère patriotique des hommes qui sont employés par les ministres , comme fonctionnaires publics. Elle doit observer surtout si , conformément à la constitution, on a eu égard , dans leur choix, au mérite et non à la naissance. Faute de cette surveillance, il peut arriver en peu de temps que la plupart des employés dans les travaux de l'État, les officiers de guerre et de marine, ainsi que les consuls, ministres et ambassadeurs hors du royaume, choisis par des ministres malintentionnés, se trouvent tout préparés pour opérer de concert une contre-révolution au dedans et au dehors du royaume. Il leur serait facile de la faire désirer au
peuple, en opérant des chertés de blé, en suscitant des brigandages ou des querelles religieuses ; car le peuple , fatigué des anciennes secousses de la révolution, et voyant augmenter ses maux, ne manquerait pas d'eu accuser l'assemblée qu'il a chargée du soin de l'en garantir. 11 s'y porterait d'autant plus volontiers qu'il aime le changement, et que vivant, surtout dans la capitale, duluxe des grands quiy ont fixé leur demeure, il est à leur égard dans une dépendance naturelle, qui naîtde leurs richesses et de ses besoins , et qu'il n'éprouve pas delà part des membres peu riches et passagers de l'assemblée nationale. Cette disposition au mécontentement général peut encore être puissamment secondée par des journalistes factieux et soudoyés. Avant que la constitution fût achevée, sans doute il a été libre à tout écrivain de la discuter ; mais aujourd'hui qu'elle est sanctionnée par le roi, reçue par la nation, conûrmée par une seconde assemblée de ses députés, élus avec une pleine liberté , il ne doit plus être permis d'écrire que pour l'améliorer. Enfin, la constitution peut être renversée par une multitude d'indigents sans morale, et dont la plupart donneraient leur part à la liberté publique pour un écu. Ils peuvent d'autant plus aisément être les principaux instruments d'une contre-révolution , qu'ils se souviennent d'avoir été ceux de la révolution. Toutes ces considérations doivent paraître de la plus grande importance à l'assemblée. Elle préviendra ces maux, en les arrêtant dès leur source. Elle doit décréter que les ministres seront responsables de la conduite des fonctionnaires publics qui sont à leur nomination, comme ils le sont des ordres du souverain. Ils doivent répondre de l'émanation de ces ordres et de leur exécution.
o" Il me semble que nos députés restent trop peu de temps en place. J'aurais désiré qu'au lieu de deux ans, ils y eussent été au moins trois. En effet, beaucoup d'entre eux quittent des états solides et lucratifs , pour un état passager, qui les dédommage à peine de leurs sacrifices. Tels sont, entre outres, les gens de loi, qui ont fourni tant de défenseurs à la liberté publique. J'aurais souhaité aussi qu'on eût renouvelé un tiers
de l'assemblée tous les trois ans. On a craint, dit-on, quelle .ie se perpétuât en aristocratie. Mais sa révolution totale ne peut-elle pas amener celle de la constitution? Une nouvelle assemblée perd beaucoup de temps avant de se. mettre au fait des affaires. Dans un temps de troubles, son renouvellement total peut être fort dangereux. Le vaisseau de l'État, en changeant son équipage au milieu d'une tempête, peut sombrer sous voiles ou changer de route. Tout grand mouvement est à craindre dans les grandes crises. Un État renouvellerait-il toute son armée en présence de l'ennemi , pour lui substituer des troupes sans expérience? Comment donc ose-t-il , en présence de tant d'ennemis de ses intérêts , substituer à une assemblée qui les a défendus, une assemblée nouvelle, dont la plupart des membres ne connaissent que ceux des départements qui les ont choisis? Il leur faut plusieurs mois avant de se mettre au niveau des affaires publiques, et d'en rétablir le cours. On peut , ce me semble , éviter d'une part les dangers d'une aristocratie permanente , et de l'autre ceux d'une révolution subite et totale , en renouvelant les membres de l'assemblée par tiers tous les ans; c'est-à-dire que chaque département destituerait , tous les ans, un tiers des anciens députés, et en instituerait un tiers de nouveaux. Il résulterait de là deux grands avantages pour la nation : c'est qu'elle supprimerait ceux de ses députés suspects de corruption, sans es entacher, puisque leur réforme serait un résultat de la oi même qui les aurait élus ; et qu'elle se conserverait perpétuellement le droit de surveiller son assemblée et d'y maintenir l'esprit public : alors on pourrait sans risque prolonger même la durée de l'assemblée à cinq ans , en en renouvelant tous les ans la cinquième partie.
Telles sont les précautions que je crois nécessaires à la durée de la constitution , et pour donner à l'assemblée nationale une prépondérance qui la rende respectable au peuple, et qui la mette à même de lutter avec avantage contre les ministres. Il faut espérer cependant qu'elles seront un jour superflues. Plusieurs de nos ministres , choisis par le roi, se
pénètrent de son patriotisme; et ils sentent que leur gloire , eoriime la sienne , est dans le bonheur national.
Il y a un moyen , ce me semble , de les y diriger. Ou a fait plusieurs décrets contre leurs mauvaises intentions, et aucun en faveur de leurs bons offices. C'est les désigner à la nation comme ses ennemis , et les engager à le devenir. Ils sont trop a plaindre d'avoir tout à craindre du côté d'une nation qui se méfie d'eux , et peu à espérer du côté du roi , qui ne peut plus leur donner ni cordons bleus ni duchés. Je voudrais donc que la nation se chargeât de les récompenser d'une manière digne d'elle. Ainsi, après dix ans de services , l'assemblée examinerait leur conduite , et, après l'avoir jugée constitutionnelle et irréprochable , elle leur décernerait une statue 1 . On pourrait la poser à la base de celle du roi , élevée sous la coupole d'un temple de mémoire, et décrétée de la même manière. Ainsi, au lieu devoir nos rois à cheval, sur le bord d'un piédestal flanqué de nations enchaînées, ou de figures allégoriques des vertus, on les verrait debout, entourés de leurs bons ministres , dont les uns tiendraient le trident de Neptune; d'autres, le caducée de Mercure; d'autres , la foudre de Jupiter, ou, ce qui vaut encore mieux, sa corne d'abondance. On pourrait ajouter à ces symboles des inscriptions et des bas-reliefs qui rappelleraient les actions principales de leur ministère. Ce monument , accessible de toutes parts , figurerait à merveille au milieu d"une place publique , ou même sur les bords de la Seine, suivant l'inclination dominante du prince. Le peuple juge assez bien des caractères de plusieurs rois par l'emplacement de leurs statues ; il croit que Louis XV n'aimait que la chasse, parce que la sienne est hors de la ville ; Louis XIV, la grandeur, parce qu'il s'est entouré des grands hôtels de la place Vendôme et de celle des Victoires ; Louis XIII , la noblesse , parce qu'il est à la place Royale, dans le Marais, l'ancien séjour de la cour; Henri IV,
> Dans un de ses discours à la chambre des députés, M. Villemain a dit que dix ans de ministère sont une récompense suffisante, et que la statue est de Lr »p. (Cours de littérature, t. 111.)
le peuple, parce qu'il est au centre delà promenade populaire, le Pont-Neuf. Je trouverais cependant Henri bien plus respectable, si on voyait aux quatre coins de son piédestal . au lieu d'esclaves enchaînés , le sage Duplessis-Mornay , le véridique Sully , le vertueux la Noue, et quelques autres des amis du roi , qui , comme lui , ont aimé le peuple. Notre capitale ne manque pas de nouveaux emplacements. Ses marchés en offriront de bien intéressants à ceux de nos rois qui se plairont au milieu de l'abondance de leurs sujets.