‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 144 sur 171 · Ï3777. VI, 13. - 1. ColûSS XV · texte numérisé non relu

Ï3777. VI, 13. - 1. ColûSS XV

à soutenir les infirmes qu'à satisfaire les forts : comme elle étoit appuyée sur des promesses de biens périssables, elle ne posoit pas encore un fondement qui pût demeurer. Mais Jésus-Christ ressuscité rompt tout d'un coup tous les liens de la chair et du sang, lorsqu'il nous fait dire par son saint apôtre : « Quse sursum sunt quœrite, » « cherchez les choses d'en haut; » Quae sursum sunt sapite, » « goûtez les choses d'en haut : » c'est là que Jésus-Christ vous a précédés, où il doit avoir emporté avec lui tous vos désirs. Ensuite de cette doctrine, le sacrifice très-véritable que nous célébrons tous les jours sur ces saints autels commence par ces paroles : <* Sursum corda : » « Le cœur en haut, le cœur en haut; » et quand nous y répondons : a fla- <* bemus ad Dorninum : » a Nous élevons nos cœurs à Dieu; » nous reconnoissons tous ensemble que le véritable culte du nouveau Testament, c'est de nou sentir faits pour le ciel, et de n'avoir que le ciel en vue. Mais j'entends vos malheureuses réponses : Je ne suis que terre, et vous voulez que je ne respire que le ciel; je ne sens que la mort en moi, et vous voulez que je ne pense qu'immortalité. Mais les biens que vous poursuivez sont si eu de chose. Peu de chose, je le confesse, et encore moins, si vous le voulez; mais aussi que peut rechercher un rien comme moi , que des biens proportionnés au peu qu'il est?

Saintes vérités du christianisme, fidèle et irréprochable témoignage que les apôtres ont rendu, au péril de tout, à leur Maître ressuscité; mystère d'immortalité que nous célébrons, attesté par le sang de ceux qui l'ont vu, et confirmé par tant de prodiges, par tant de prophéties, par tant de martyrs, par tant de conversions, par un si soudain changement du monde, et par une si longue suite de siècles, n'avezvous pu encore élever les hommes aux objets éternels! et faut-il, au milieu du christianisme, faire de nouveaux efforts pour montrer aux enfants de Dieu qu'ils ne sont pas si peu de chose qu'ils se l'imaginent ! Nous demandons un témoin revenu de l'autre monde , pour nous en apprendre les merveilles; Jésus-Christ, qui est né dans la gloire éternelle, et qui y retourne ; « Jésus-Christ, témoin fidèle, et le premier-né d'entre les morts, comme il est écrit dans l'Apocalypse '; Jésus-Christ qui s'y glorifie d'avoir la « clef rie l'enfer et de la mort 2 ; » qui en effet est descendu non-seulement dans le tombeau, mais encore dans les enfers, où il a délivré nos pères, et fait trembler Satan avec tous ses anges par son approche glorieuse : ce Jésus- Christ sort victorieux de la mort et de l'enfer, pour nous annonce* une autre vie; et nous ne voulons pas l'en croire! Nous voudrionf qu'il renouvelât aux yeux de chacun de nous tous ses miracles, que tous les jours il ressuscitât pour nous convaincre; et le témoignage qu'il a une fois rendu au genre humain, encore qu'il le continue, comme vous verrez, d'une manière si miraculeuse dans son Eglise catholique, ne nous suffit pas.

A Dieu ne plaise, dites-vous; je suis chrétien, ne me traitez pa»

l. Âftoc. i, 5 - 2. Ibid. «*.

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d'impie. Ne me dites rien des libertins; je les connois : tous les jour?' je les entends discourir, et je ne remarque dans tous leurs discours qu'une fausse capacité, une curiosité vague et superficielle, ou, pou. parler franchement, une vanité toute pure; et pour fond des passion: indomptables, qui, ae peur d'être réprimées par une trop grand< autorité, attaquent l'autorité de la loi de Dieu, que, par une errem naturelle à l'esprit humain, ils croient avoir renversée, à force de le désirer. Je les reconnois à ces paroles; vous ne pouviez pas me peindre plus au naturel leur caractère léger et leurs bizarres pensées : j'entends ce que me dit votre bouche; mais que me disent vos œuvres? Vous les détestez, dites-vous; pourquoi donc les imitez- vous? pourquoi marchez-vous dans les mêmes voies? pourquoi vous vois-je aussi éblouis des grandeurs humaines, aussi enivrés de la faveur et aussi touchés de son ombre, aussi délicats sur le point d'honneur, aussi entêtés de folles amours, aussi occupés de votre plaisir, et, ce qui en est une suite, aussi durs à la misère des autres, aussi jaloux en secret du progrès de ceux que vous trouvez à propos de caresser en en public, aussi prêts à sacrifier votre conscience à quelque grand intérêt , après l'avoir défendue , peut-être pour la montre et pour l'apparence, dans les intérêts médiocres? Avouons la vérité; foibles chrétiens, ou libertins déclarés, nous marchons également dans les voies de perdition, et tous ensemble nous renonçons par notre conduite à l'espérance de la vie future.

Venez, venez, Chrétiens, que je vous parle : cette vie éternelle, qui entre encore si peu dans votre esprit, la désirez-vous du moins? est-ce trop demander à des chrétiens que de vouloir que vous désiriez la vie éternelle? Mais si vous la désirez, vous l'acquérez par ce désir en le fortifiant ; et sans tourner davantage, sans fatiguer votre esprit par une longue suite de raisonnements, vous avez, dans cet instinct d'immortalité, le témoignage secret de l'éternité pour laquelle vous êtes nés, la preuve qui vous la démontre, le gage du Saint- Esprit qui vous en assure, et le moyen infaillible de la recouvrer. Dites seulement avec David, David, un homme comme vous, mais un homme assis sur le trône et environné de plaisirs, mais un roi victorieux et comblé de gloire, dites seulement avec lui : « Mon bien, c'est de m'attacher à Dieu : » a Mihi autèm adhaerere Deo bouum « est1.» Un trône est caduc, la grandeur s'envole, la gloire n'est qu'une fumée, la vie n'est qu'un songe ; « mon bien, c'est d'avoir mon Dieu, c'est de m'y tenir attaché; et encore : « Qu'est-ce je veux dans le ciel, et qu'est-ce que je vous demande sur la terre? vous êtes le Dieu de mon cœur; et mon Dieu, mon partage éternellement2. »

Mais il faut pousser ce désir avec toute la pureté de la nouveauté ohrétienne. Je m'explique : les Juifs, qui n'entendoient pas les mystères de Jésus-Christ, ni, comme parle l'apôtre, « la vertu de sa résurrection, et les richesses inestimables du siècle futur3, » ne laissoient pas de préférer Dieu aux fausses divinités; mais ils vouloient

t. Ps. LXXII, 28. — 2. Ps. LXXII, 25, 2G. — 3. Philipp. III, 10 , Hcbr. VI, î>.

obtenir de lui des félicités temporelles. Moi, Seigneur, je ne veux que vous : mon Dieu, mon partage éternellement ; ni dans le ciel, ni dans la terre, je ne veux que vous. Tout ce qui n'est pas éternel, fût-ce une couronne, n'est digne, ni de voire libéralité, ni de mon courage; et puisque vous avez voulu que je connusse, foiblement à la vérité, eu égard à votre immense grandeur, mais enfin avec une certitude qui ne me laisse aucun doute, votre éternité tout entière et votre infinie perfection, j'ai droit de ne me contenter pas d'un moindre objet : je ne veux que vous sur la terre, et je ne veux que vous, même dans le ciel ; et si vous n'étiez vous-même le don précieux que vous nous y faites, tout ce que vous y donnez d'ailleurs avec tant de profusion ne me serait rien. Que si vous pouvez former ce désir avec un David; avec un saint Paul, avec tant de saints martyrs et tant de saints pénitents, hommes comme vous; si vous pouvez dire, à leur exemple : Mon Dieu, je vous veux ; il est à vous : car ni la bonté de Dieu ne lui permet jamais de se refuser à un cœur qui le désire, qui l'aime ; ni. une lui ce majeure ne le peut ravira qui le possède, ni il n est lui-même un ami changeant que le temps dégoûte. Quù, mes Frères, que de cette main bienfaisante lui-même il arrache ses propres enfants de ce sein paternel où ils veulent vivre! il n'y a rien qui soit moins de lui; et de toutes les vérités, le plus certaine, lamieuv établie, la plus immuable, c'est que Dieu ne peut manquer à qui le désire, et que nul ne peut perdre Dieu que celui qui s'en éloigne le premier par sa propre volonté. Qui ne l'entend pas, c'est un aveugle; qui le nie, qu'il soit anathème!

Que sentez- vous, Chrétiens, à ces paroles? Saint Paul n'a-t-il pas eu raison de vous exciter à chercher les choses célestes, puisqu'en les cherchant vous les acquérez? ses paroles ont-elles piqué votre cœur du vrai désir de la vie? ai je trouvé en les expliquant ce bienheureux fonds que Dieu mit dans votre âme pour la rappeler à lui quand il la fit à son image, que le péché vous avoit fait perdre, et que Jésus- Christ ressuscité vient renouveler? Car enfin d'où vous vient cette idée d'immortalité? d'où vous en vient le désir, si ce n'est de Dieu? N'estce pas le Père de tous les esprits, qui sollicite le vôtre de s'unir au sien pour y trouver la vraie vie? peut-il ne pas contenter un désir quï. inspire? et ne veut-il que nous tourmenter par une vue stérile d'immortalité? Ahl je ne m'étonne pas si nous ne sentons rien d'immortel en nous : nous ne désirons même pas l'immortalité ; nous cherchons des félicités que le temps emporte, et une fortune qu'un souffle renverse. Ainsi, étant nés pour l'éternité, nous nous mettons volontairement sous le joug du temps, qui brise et ravage tout par son invincible rapidité ; et la mort que nous cherchons par tous nos désirs, puisque nous ne désirons rien que de mortel, nous domine de toutes parts. « Sursum corda, sursum corda : » << Le cœur en haut, le cœur en haut : » a quae sursum sunt quaerite : « cherchez ce qui est en haut : » c'est là que Jésus-Christ est assis à la droite de son Père, c'est de là qu'il vous envoie ce désir d'immortalité, et c'est là qu'il vous attend pour le satisfaire Voilà l'abrégé de la loi nouvelle vnilà cette loi au»

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ne change plus, parce qu'elle a l'éternité pour objet; et c'est là uniquement que nous devons tendre.

Mais en marchant dans cette voie , apprenons de saint Augustin qu'elle exclut trois sortes de personnes, a Elle exclut, premièrement, ceux qui s'égarent; et qui, las d'une vie réglée, qu'ils trouvent trop unie et trop contraignante, se jettent dans les voies d'iniquité, où une riante diversité égaie les passions et les sens. « Elle exclut, en second lieu, ceux qui retournent en arrière, et qui , sans sortir de la voie, abandonnent les pratiques de piété qu'ils avoient embrassées : elle exclut, enfin, ceux qui s'arrêtent, et qui, croyant avoir assez fait, ne songent pas à s'avancer dans la vertu '. » Ceux qui sortent de la voie des commandements après y être rentrés par la pénitence, et qui retombent dans leurs premiers crimes; hélas! c'est le plus grand nombre : c'est à eux que je dois parler à la fin de ce discours ; et plût à Dieu que je leur parle avec cette voix de tonnerre que Dieu donne aux prédicateurs quand il veut briser les rochers et fendre les cœurs de pierre!

Mais je ne vous oublierai pas, ô petit nombre choisi de Dieu; vous, mes Frères, qui, fidèles à la pénitence, craignez de rentrer dans les voies de perdition, où vous avez autrefois marché avec une si aveugle confiance. Vous avez encore deux choses à craindre* apprenez-les de Jésus-Christ même . l'une, de retourner en arrière; et l'autre, de vous arrêter un seul moment. Vous faites un pas en arrière, lorsque, sans retourner au péché mortel, vous vous relâchez de l'attention que vous aviez sur vous-mêmes : que vous prodiguez le temps que vous ménagiez ; que vous ôtez à la pieté ses meilleures heures : et vous, lorsque tentés de relever par quelque parure cette modestie qui commence à vous paroître trop nue, vous vous dégoûtez de cette sainte simplicité que vous regardiez auparavant comme la vraie marque de la pudeur; sans jamais vouloir songer à cette parole de Jésus-Christ, qui foudroie votre négligence : « Celui qui met la main à la charrue,» qui commence à cultiver son âme comme une terre fertile, a et qui retourne en arrière, » qui se relâche des saintes pratiques qu'il avoit choisies; que prononce le Fils de Dieu? quoi, peutêtre qu'il n'atteindra pas à la perfection? Non, Messieurs; sa sentence est bien plus terrible : « 11 n'est pas propre, dit-il, au royaume de Dieu J; » et il n'a que faire d'y prétendre : c'est Jésus-Christ qui le dit, croyez donc à sa parole, et tremblez.

Et comment se sauveront ceux qui reculent en arrière, puisque ceux qui n'avancent pas*dans la vertu sont dans un péril manifeste? Vous vous trompez, mon frère, si dans la vie chrétienne vous croyez pouvoir demeurer dans un même point; il faut, dans cette route, monter ou descendre. Saint Paul ne cesse de crier du troisième ciel : a Renouvelez-vous, renouvelez-vous3. » Vous vous êtes renouvelés par la pénitence, renouvelez-vous encore; et Origène a raison de dire

1. Sermon, de canlic. novo, n. Lj îsm. VI, col. 592. — 2. Luc. ix, 62.

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