I. iV. lxxxvii, i
déchoit de la grâce, crucifie de nouveau Jésus-Christ1; qu :1 perce encore une fois ses pieds et ses mains; que non-seulement il répand, mais encore qu'il foule aux pieds son sang précieux2. S'il est ainsi, Chrétiens, mes frères; pour réparer cet attentat par lequel nous crucifions Jésus-Christ, que pouvons-nous faire autre chose sinon de nous crucifier nous-mêmes, et de venger sur nos propres corps l'injure que nous avons faite à notre Sauveur?
Tout autant que nous sommes de pécheurs, prenons aujourd'hui ces sentiments; et imprimons vivement en nos esprits cette obligation indispensable de venger Jésus-Christ en nous-mêmes. Je ne vous demande pas, pour cela, ni des jeûnes continuels, ni des macérations extraordinaires, quoique, hélas ! quand nous le ferions, la justice divine aurait droit d'en exiger encore beaucoup davantage : mais notre lâcheté et notre foiblesse ne permettent pas seulement que l'on nous propose une médecine si forte. Du moins, corrigeons nos mauvais désirs; du moins, ne pensons jamais à nos crimes sans nous affliger devant Dieu de notre prodigieuse ingratitude. Ne donnons point de bornes à une si juste douleur; et songeons qu'étant subrogée à une peine d'une éternelle durée, elle doit imiter, en quelque sorte, son intolérable perpétuité : faisons la donc durer du moins jusqu'à la fin de notre vie. Heureux ceux que la mort vient surprendre dans les humbles sentiments de la pénitence! Je parle mal, Chrétiens; la mort ne les surprend pas. La mort pour eux, n'est pas une mort; elle n'est mort que pour ceux qui vivent enivrés de l'amour du monde.
Notre incomparable François étoit en la cour de Louis XI, où l'on voyoit tous les jours et le pouvoir de la mort, et son impuissance : son pouvoir, sur ce grand monarque; son impuissance sur ce pauvre ermite. Louis, resserré dans ses forteresses, et environné de ses gardes, ne sait à qui confier sa vie; et la crainte de la mort le saisit de telle sorte, qu'elle lui fait méconnoître ses meilleurs amis. Vous voyez un prince, Messieurs, que la mort réduit en un triste état : toujours tremblant, toujours inquiet, il craint généralement tout ce qui l'approche; et il n'est précaution qu'il ne cherche pour se garantir de cette ennemie, qui saura bien éluder ses soins et les vains raffinements de sa politique.
Regardez maintenant le pauvre François, et voyez si elle lui fera seulement froncer les sourcils. Il la contemple avec un visage riant : elle ne lui est pas inconnue; et il y a déjà trop longtemps qu'il s'est familiarisé avec elle, pour être étonné de ses approches. La mortification l'a accoutumé à la mort; les jeûnes et la pénitence, dit Tertuilien3, la lui ont déjà fait voir de près, et l'ont souvent avancé dans son voisinage : « Saepe jejunans, mortem de proximo novit. » Il sortira du monde plus légèrement : il s'est déjà déchargé lui-même d'une partie de son corps, comme d'un empêchement importun à l'âme : « praemisso jam sanguinis succo, tanquam animœ impedimento. » C'est pourquoi, sentant approcher la mort, il lui tend de bon cœur les bras :
i. Heb. vi, «4 — a. Ibid.. x, 29. — 3. De iduiu n. 12.
il lui présente avec joie ce qui lui reste de corps, et d'un visage riant il lui désigne l'endroit où elle doit frapper son dernier coup. 0 mort, lui dit-il, quoique le monde te nomme cruelle et inexorable, tune me feras aucun mal, parce que tu ne m'ôteras rien de ce que j'aime. Bien loin de rompre le cours de mes desseins, tu ne feras qu'achever l'ouvrage que j'ai commencé, en me défaisant de toutes les choses dont je tâche de me défaire il y a longtemps. Tu me déchargeras de ce corps : ô mort, je t'en remercie; il y a plus de quatre-vingts ans que je travaille moi-même à m'en décharger. J'ai professé, dans le baptême, que ses désirs ne me louchoient pas; j'ai tâché de les couper pendant tout le cours de ma vie : ton secours, ô mort, m'étoit nécessaire, pour en arracher la racine; tu ne détruits pas ce que je suis, mais tu achèves ce que je fais.
Telle est la force de la pénitence. Celui qui aime ses exercices a toujours son âme en ses mains, et est prêt à tout moment de la rendre. L'admirable François de Paule , tout rempli de ces sentiments, et nourri dès sa tendre enfance sur la croix de notre Sauveur, n'avoit garde de craindre la mort. Mais nous parlons déjà de sa mort, et nous ne faisons encore que de commencer les merveilles de sa sainte vie : l'ordre des choses nous y a conduits. Mais continuons la suite de notre dessein; et après avoir vu notre grand saint François uni si étroitement avec Jésus-Christ dans la société de ses souffrances, voyons-le dans la bienheureuse participation de sa sainte familiarité : a tu semper a mecum es : » c'est ma seconde partie.
DEUXIÈME POINT
Saint Paul écrivant aux Hébreux, a prononcé cette sentence dans le chapitre vi de cette épître admirable : « 11 est impossible , dit-il, que ceux qui ont reçu une fois dans le saint baptême les lumières de la grâce, qui ont goûté le don céleste, qui ont été faits participants du Saint-Esprit, et sont tombés volontairement de cet état bienheureux, soient jamais renouvelés par la pénitence : Impossibile est rursum renovari ad pœnitentiam '. » Je m'éloignerois de la vérité, si je voulois conclure de ce passage, comme faisoient les novatiens, que ceux qui sont une fois déchus de la grâce n'y peuvent jamais être rétablis : mais je ne croirai pas me tromper, si j'en tire cette conséquence, qu'il y a je ne sais quoi de particulier dans l'intégrité baptismale, qu'on ne retrouve jamais quand on l'a perdue : « Impossibile est rursum recc novari. » Rendez-lui sa première robe, dit ce Père miséricordieux parlant du prodigue pénitent; c'est-à-dire, rendez-lui la justice dont il s'étoit dépouillé lui-même. Cette robe lui est rendue, je le confesse : qu'elle est belle et resplendissante ! mais elle auroit encore un éclat plus grand, si elle n'avoit jamais été souillée. Le père, je le sais bien, reçoit son fils dans sa maison, et il le fait rentrer dans ses premiers droits; mais néanmoins il ne lui dit pas : Mon fils, tu es toujours avec
i. Heb. vi, 4, 6.
moi : a Fili, tu semper mecum es; » et il montre bien, par celte parole, que cette innocence toujours entière, cette fidélité jamais violée, sait bien conserver ses avantages.
En quoi consiste ce privilège? C'est ce qu'il est malaisé d'entendre. La tendresse extraordinaire que Dieu témoigne, dans son Écriture, pour les pécheurs convertis, semble nous obliger de croire qu'il n'use avec eux d'aucune réserve. Ne peut-on pas même juger qu'il les préfère aux justes, en quelque façon, puisqu'il quitte les justes, dit l'Evangile', pour ailer chercher les pécheurs; et que bien loin de diminuer pour eux son affection, il prend plaisir au contraire de la redoubler ? Et toutefois, Chrétiens, il ne nous est pas permis de douter que ce Dieu, qui est juste dans toutes ses œuvres, ne sache bien garder la prérogative qui est due naturellement à l'innocence : et lorsqu'il semble que les saintes Lettres accordent aux pécheurs convertis quel que sorte de préférence, voici en quel sens il le faut entendre. Cette décision est tirée du grand saint Thomas, qui faisant la comparaison de l'état du juste qui persévère, et du pécheur qui se convertit, dit qu'il faut considérer en l'un ce qu'il a, et en l'autre d'où il est sorti. Après cette distinction il conclut judicieusement, à son ordinaire, que Dieu conserve au juste un plus grand don, et qu'il retire le pécheur d'un plus grand mal : et partant, que le juste est sans doute plus avantagé, si l'on a égard à son mérite; mais que le pécheur semblera plus favorisé, si l'on regarde son indignité. D'où il s'ensuit que l'état du juste est toujours absolument le meilleur : et par conséquent il faut croire que ces mouvements de tendresse que ressent la bonté divine pour les pécheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête, n'ôtent pas la prérogative d'une estime particulière aux justes, qui sont ses anciens amis, et qu'enfin ce chaste amateur de la sainteté et de l'innocence trouve je ne sais quel attrait particulier dans ces âmes qui n'ont jamais rejeté sa grâce, ni affligé son Esprit; qui, étant toujours fraîches et toujours nouvelles, et gardant inviolablement leur première foi, après une longue suite d'années paroissent aussi saintes, aussi innocentes, qu'elles sortirent des eaux du baptême, comme a fait, par exemple, saint François de Paule.
Quelles douceurs, quelle affection, quelle familiarité particulière Dieu réserve à ces innocents; c'est un secret de sa grâce , que je n'entreprends pas de pénétrer. Je sais seulement que François de Paule accoutumé dès sa tendre enfance à communiquer avec Dieu, ne pouvoit plus vivre un moment sans lui. Semblable à ces amis empressés qui contractent une habitude si forte de converser librement ensemble, que la moindre séparation ne leur paroît pas supportable : ainsi vivoit saint François de Paule. 0 mon Dieu, disoit-il avec David, du plus loin que je me souvienne , et presque dès le ventre de ma mère, vous êtes mon Dieu : « De ventre matris meae Deus meus es tu, ne discesseris a « me2. » Jamais mon cœur n'a aimé que vous; il n'a jamais brûlé d'autres flammes. Eh ! mon Dieu, ne me quittez pas : >< ne discesseris a me. *