‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 25 sur 171 · I Cor. xv, 3t. — 2. Scorp. n · texte numérisé non relu

I Cor. xv, 3t. — 2. Scorp. n

quand est-ce que j'achèverai, si j'entreprends de vous rapporter toutes les grandeurs de l'apôtre? J'en ai dit assez, Chrétiens, pour nous inspirer l'amour de la croix, si notre extrême délicatesse ne nous la rendoit odieuse. 0 croix! qui donnez la victoire à Paul, et dont la faiblesse le rend tout-puissant, notre siècle délicieux ne peut souffrir votre dureté! Personne ne veut dire arec l'apôtre : « Je ne me plais que dans mes souffrances, et je ne suis fort que dans mes foiblesses. » Nous voulons être puissants dans le monde, c'est pourquoi nous sommes l'oibles selon Jésus-Christ; et l'amour de la croix de Jésus étant éteint parmi les fidèles, toute la force chrétienne s'est évanouie. Mais, mes Frères, je ne puis vous dire ce que je pense sur ce beau sujet. Le grand Paul me rappelle encore : après avoir vu les foiblesses que la croix lui a fait sentir, il faut achever ce discours, en considérant les infirmités que la charité lui inspire dans le gouvernement ecclésiastique.

TROISIÈME POINT

Le pourrez-vous croire, Messieurs, que l'Église de Jésus-Christ se gouverne par la foiblesse; que l'autorité des pasteurs soit appuyée sur l'infirmité; que le grand apôtre saint Paul, qui commande avec tant d'empire , qui menace si hautement les opiniâtres , qui juge souverainement les pécheurs, enfin qui fait valoir avec tant de force la dignité de son ministère, soit infirme parmi les fidèles, et que ce soit une divine foiblesse qui le rende puissant dans l'Église? Cela vous paroît peut-être incroyable; cependant c'est une doctrine que luimême nous a enseignée, et qu'il faut vous expliquer en peu de paroles.

Pour cela vous devez entendre que l'empire spirituel, que le Fils de Dieu donne à son Église, n'est pas semblable à celui des rois. Il n'a pas cette majesté terrible; il n'a pas ce faste dédaigneux, ni ce superbe esprit de grandeur dont sont enflés les princes du monde. « Les rois des nations les dominent, dit le Fils de Dieu dans son Évangile '; mais il n'en est pas ainsi parmi vous, où le plus grand doit être le moindre, et où le premier est le serviteur. »

Le fondement de cette doctrine, c'est que cet empire divin est fondé sur la charité. Car, mes Frères, cette charité peut prendre toutes sortes de formes. C'est elle qui commande dans les pasteurs, c'est elle qui obéit dans les peuples : mais soit qu'elle commande, soit qu'elle obéisse, elle retient toujours ses qualités propres, elle demeure toujours charité; toujours douce, toujours patiente, toujours tendre et compatisjante, jamais fière ni ambitieuse.

Le gouvernement ecclésiastique, qui est appuyé sur la charité, n'a donc rien d'altier ni de violent : son commandement est modeste, son autorité est douce et paisible. Ce n'est .pas une domination qu'elle exerce : « Dominantur, vos autem non sic; » c'est un ministère dont elle s'acquitte, c'est une économie qu'elle ménage par la sage dispensation de la charité fraternelle,

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Mais cette charité ecclésiastique, qui conduit le peuple de Dieu, passe encore beaucoup plus loin. Au lieu de s'élever orgueilleusement pour faire valoir son autorité, elle croit que pour gouverner il faut qu'elle s'abaisse, qu'elle s'affoiblisse, qu'elle se rende infirme ellemême afin de porter les infirmes. Car Jésus-Christ, son original, en venant régner sur les hommes, a voulu prendre leurs infirmités : ainsi les apôtres, ainsi les pasteurs doivent se revêtir des foiblesses des troupeaux commis à leur vigilance-, afin que de même que le Fils de Dieu est un pontife compatissant qui ressent nos infirmités, ainsi les pasteurs du peuple fidèle sentent les foiblesses de leurs frères, et portent leurs infirmités en les partageant. C'est pourquoi le divin apôtre, plein de cet esprit ecclésiastique, croit établir son autorité en se faisant infirme aux infirmes, et se rendant serviteur de tous '.

Mais voulez-vous voir, Chrétiens, dans un exemple particulier, jusqu'à quel point cet homme admirable ressent les infirmités de ses frères; représentez-vous ses fatigues, ses voyages, ses inquiétudes, ses peines pour résister à tant d'ennemis, ses soins pour enseigner tant de peuples, ses veilles pour gouverner tant d'Églises: cependant, accablé de tous ces travaux, il s'impose encore lui-même la nécessité de gagner sa vie à la sueur de son corps, « opérantes manibus a nostris1. >»

Que l'ancienne Rome ne me vante plus ses dictateurs pris à la charrue, qui ne quittoient leur commandement que pour retourner à leur labourage : je vois quelque chose de plus merveilleux en la personne de mon grand apôtre, qui même au milieu de ses fonctions, non moins augustes que laborieuses, renonce volontairement aux droits de sa charge; et refusant de tous les fidèles la paye honorable qui étoit si bien due à. son ministère, ne veut tirer que de ses propres mains ce qui est nécessaire pour sa subsistance.

Cela, mes Frères, venoit d'un esprit infiniment au-dessus du monde ; mais vous l'admirez beaucoup davantage, si vous pénétrez le motif de cette action glorieuse. Écoutez donc ces belles paroles de l'admirable saint Augustin, par lesquelles il entre si bien dans les sentiments du grand Paul : « lnfirmorum periculis, ne faîsis suspicionibus agitati a odissent quasi vénale Evangelium, tanquam paternis maternisque « visceribus tremefactus hoc fecit3. » Qui vous oblige, ô divin apôtre, à travailler ainsi de vos mains? a C'est à cause, dit saint Augustin, qu'ayant une tendresse plus que maternelle pour les peuples qui lui sont commis, il tremble pour les périls des infirmes qui, agités par de faux soupçons, pourroient peut-être haïr l'Évangile, en s'imaginant que l'apôtre le prêchoit pour son intérêt. » Quelle charité de saint Paull Ce qu'il craint, ce n'est qu'un soupçon , et un soupçon mal fondé, et un soupçon qu'il eût démenti par toute la suite de sa vie céleste, si épurée des sentiments de la terre : toutefois ce soupçon fait trembler l'apôtre, il déchire ses entrailles plus que maternelles; ce grand

I. / Cor. ix, ui. — 2. Ibid., iv, 12. 3. lteofere M much. n.4i3t t. VI, c. 485.

homme, pour éviter ce soupçon, veut bien veiller nuit et jour, et ajouter le travail des mains à toutes ses autres fatigues! . Qui pourroit donc assez expliquer combien vivement il sentoit toutes les infirmités des fidèles? Celui qui trembloit pour un seul soupçon, et qu'une ombre de mal épouvantoit, en quel état étoit-il, mes Frères, quelle étoit son inquiétude, quand il voyoit. des maux véritables, des scandales parmi les fidèles, des péchés publics ou particuliers! Que ne puis-je entrer dans ce cœur tout ardent des flammes de la charité fraternelle, pour y voir de quel sentiment le grand Paul disoit ces beaux mots : «Qui est infirme parmi les fidèles, sans que je sois infirme avec lui? et qui peut les scandaliser, sans que je sois moi-môme brûlé de douleur?» « Quis infirmatur, et ego non infirmor? Quis « scandalizatur , et ego non uror1! »

Arrêtons ici, Chrétiens, et que la méditation d'un si grand exemple fasse le fruit de tout ce discours. Car quelle âme de fer et de bronze ne se sentiroit attendrie par les saintes infirmités que la charité inspire à l'apôtre? Voyoit-il un membre affligé,, il ressentoit toute sa douleur. Voyoit-il des simples et des ignorants, il descendoit du troisième ciel pour leur donner un lait maternel, et bégayer avec ces enfants. Voyoit-il des pécheurs touchés, le saint apôtre pleuroit avec eux pour participer à leur pénitence; en voyoit-il d'endurcis, il pleuroit encore leur aveuglement. Partout où l'on frappoit un fidèle, il se sentoit aussitôt frappé; et la douleur passant jusqu'à lui par la sainte correspondance de la charité fraternelle, il s'écrioit aussitôt, comme blessé et ensanglanté : <* Quis infirmatur, et ego non infirmor?» « Qui est infirme, sans que je le sois? je suis brûlé intérieurement, quand quelqu'un est scandalisé. » Si bien qu'en considérant ce saint homme répandant ses lumières par toute l'Église, recevant de tous côtés des atteintes de tous les membres affligés, je me le représente souvent comme le cœur de ce corps mystique : et de même que tous les membres, comme ils tirent du cœur toute leur vertu, lui font aussi promptement sentir, par une secrète communication, tous les maux dont ils sont attaqués, comme s'ils vouloient l'avertir de l'assistance dont ils ont besoin ; ainsi tous les maux qui sont dans l'Église se réfléchissent sur le saint apôtre, pour solliciter sa charité attendrie d'aller au secours des infirmes : « Quis infirmatur, et ego non infirmor? »

Mais je passe encore plus loin , et j'apprends de saint Chrysostome qu'il n'est pas seulement le cœur de l'Église; a mais qu'il s'afflige pour tous les membres, comme si lui seul étoit toute l'Église : » aTanquam « ipse universa orbis Ecclesia esset, sic pro membris singulis discrua ciabatur 2. » Que ne me reste-t-il assez de loisir pour entrer au fond de cette pensée, et pour vous montrer, Chrétiens, cette étendue de la charité, qui ne permet pas à saint Paul de se resserrer en lui-même, qui le répand dans toute l'Église, qui le mêle avec tous les membres, qui fait qu'il vit et qu'il souffre en eux : a Tanquam ipse « univers* orbis Ecclesia esset, sic pro membris singulis discrucia-

I. // Cor. xi, 29. — 2. In Epiât, n, ad Cor. Hom xxv, n. 2, tom. x, p. Ct4.

* batur. » C'est là, c'est là, si nous l'entendons, le comble des infirmités de l'apôtre.

Grand Paul, permettez-moi de le dire, j'ai médité toute votre vie, j'ai considéré vos infirmiiés au milieu des persécutions; mais je ne craindrai pas d'assurer qu'elles ne sont pas comparables à celles qui sont attirées sur vous par la charité fraternelle. Dans vos persécutions, vous ne portiez que vos propres foiblesses; ici vous êtes chargé de celles des autres : dans vos persécutions, vous souffriez par vos ennemis; ici vous souffrez par vos frères, dont tous les besoins et tous les périls ne vous laissent pas respirer : dans vos persécutions, votre charité vous fortifioit et vous soutenoit contre les attaques; ici c'est votru charité qui vous accable : dans vos persécutions, vous ne pouviez être combattu que d'un seul endroit dans un même temps; ici tout le monde ensemble vient fondre sur vous, et vous devez en soutenir le faix.

C'est donc ici l'accomplissement de toutes ces divines foiblesses dont l'apôtre se glorifie, et c'est ici qu'il s'écrie avec plus de joie : <r Cum « infirmor, tune potens sum : » a Je ne suis puissant que dans ma foiblesse. » Car quelle est la force de Paul qui se fait infirme volontairement afin de porter les infirmes; qui partage avec eux leurs infirmités, afin de les aidera les soutenir; qui s'abaisse jusqu'à terre par la charité, pour les mettre sur ses épaules et les élever avec lui au ciel; qui se fait esclave d'eux tous . pour les gagner tous à son Maître ! N'est-ce pas là gouverner l'Église d'une manière digne d'un apôtre? n'est-ce pas imiter Jésus-Christ lui-même, dont le trouble nous affermit et dont les infirmités nous guérissent?

Ne voulez-vous pas, chrétiens, imiter un si grand exemple? Que d'infirmes à supporter, que d'ignorants à instruire, que de pauvres à soulager dans l'Église ! Mon frère, excitez votre zèle : cet homme qui vous hait depuis tant d'années, c'est un infirme qu'il vous faut guérir. Mais sa haine est invétérée. Donc son infirmité est plus dangereuse. Mais il vous a, dites-vous, maltraité souvent par des injures et par des outrages : soutenez son infirmité, tout le mal est tombé sur lui : ayez pitié du mal qu'il s'est fait, et oubliez celui qu'il a voulu vous faire. Courez à ce pécheur endurci, réchauffez et rallumez sa charité éteinte; tendez-lui les bras, ouvrez-lui le cœur, tâchez de gagner votre frère.

Mais jetez encore les yeux sur les nécessités temporelles de tant do pauvres qui crient après vous. Ne semble-t-il pas que la Providence ait voulu les unir ensemble dans cet hôpital merveilleux, afin que leur voix fût plus forte, et qu'ils pussent plus aisément émouvoir vos cœurs? Ne voulez-vous pas les entendre, et vous joindre à tant d'âmes saintes qui, conduites par vos pasteurs, courent au soulagement de ces misérables? Allez à ces infirmes, mes Frères, faites- vous infirmes avec eux; sentez en vous-mêmes leurs infirmités, et participez à leur misère. Souffrez premièrement avec eux, et ensuite soulagezvous avec eux, en répandant abondamment vos aumônes. Portez ces foibles et ces impuissants; et ces foibles et ces impuissants vous porteront après jusqu'au ciel, <* Amen. *>

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