‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 6 sur 171 · Eccli., xijs, t. — 2. Luc, xn, 4e · texte numérisé non relu

Eccli., xijs, t. — 2. Luc, xn, 4e

hommes par l'éclat de sa dignité, il les édifie, les excite, les enflamme tout ensemble par l'exemple de sa modération. Enfin, si ceux qu'il dirige se trouvent éclairés fort heureusement parses sages et salutaires conseils, ils se sentent aussi vivement touchés par sa charmante douceur; et c'est ce que je me propose de vous expliquer dans les trois parties de ce discours.

PREMIER POINT'

Plusieurs considèrent Jésus-Christ comme un sujet de recherches curieuses, et pensent être des savants dans son Écriture, quand ils y ont rencontré, ou des questions inutiles, ou des rêveries agréables. François de Sales, mes Sœurs, a cherché une science qui tendit à la piété . et afin que vous entendiez dans le fond et de quelle sorte Jésus-Christ veut être connu, remontez avec moi jusqu'au principe.

Il y a deux temps à distinguer, qui comprennent tout le mystère du christianisme : il y a le temps des énigmes, et ensuite le temps de la claire vue; le temps de l'obscurité, et après, celui des lumières : enfin le temps de croire, et le temps de voir. Cette distinction étant supposée, tirons maintenant cette conséquence. Dans le temps de la claire vue, c'est alors que les esprits seront satisfaits par la manifestation de la vérité; car a nous verrons Dieu face à face : » « Videbi- « mus facie ad faciem1 : » et là, découvrant, sans aucun nuage, la vérité dans sa source, nous trouverons de quoi contenter toutes nos curiosités raisonnables. Maintenant quelle est notre connoissance ? connoissance obscure et enveloppée, qui nous fait entrevoir de loin quelques rayons de lumière, à travers mille nuages épais; connoissance par conséquent, qui n'a pas été destinée pour nous satisfaire, mais pour nous conduire, et qui est plutôt pour le cœur que pour l'esprit. Et c'est ce qui a fait dire au divin Sauveur : « Beati mundo « corde, quoniam ipsi Deum videbunt 2 : » «Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu. » «Videbunt; » ils verront un jour, et alors ce sera le temps de satisfaire l'esprit, maintenant c'est le temps &e travailler pour le cœur, en le purifiant par le saint amour; et ce doit être tout l'objet de notre science.

Approfondissons davantage cette matière importante, et apprenons, par les saintes Lettres, quelle est la science de cette vie. L'apôtre saint Pierre la compare à un flambeau allumé parmi les ténèbres : " Lucernae ardenti in caliginoso loco3. » Traduisons mot à mot ces belles paroles : « C'est une lampe allumée dans un lieu obscur. » Plus la nuit qui nous environne, est obscure, plus il est nécessaire que la lumière qui nous éclaire soit vive, pour en pénétrer les ténèbres : mais plus les difficultés du chemin sont grandes, plus il faut de courage pour les surmonter, plus nous avons besoin d'être animés par l'éclat de la lumière qui nous dirige : c'est pourquoi si ce flambeau a

t. I Car:, xii, 12. — 'i. Matth., v, 8. — 3. Il Vstr , r, i".

de la lumière, il doit avoir encore beaucoup plus d'ardeur, parce qu'elle doit attirer.

C'est pourquoi notre saint évêque a étudié, dans l'Évangile de Jésus-Christ, une science lumineuse, à la vérité, mais encore beaucoup plus ardente; et aussi, quoiqu'il sût convaincre, il savoit bien mieux convertir. Le grand cardinal du Perron en a rendu un beau témoignage. Ce rare et admirable génie, dont les ouvrages, presque divins, sont les plus fermes remparts de l'Église contre les hérétiques modernes, a dit, plusieurs fois, qu'il convaincroit bien les errants; mais que si l'on vouloit qu'ils se convertissent, il falloit les conduire à notre prélat. Et en effet, il n'est pas croyable combien de brebis errantes il a ramenées au troupeau : c'est, que sa science, pleine d'onction, ne hrilloit que pour échauffer. Des traits de flamme sortoient desabouche, qui alloient pénétrer dans le fond des cœurs. Il savoit que la chaleur entre bien plus avant que la lumière : celle-ci ne fait qu'effleurer et dorer légèrement la surface; la chaleur pénètre jusqu'aux entraides, pour en tirer des fruits merveilleux, et y produire des richesses inestimables. G'sst cette bénigne chaleur, qui donnoit une efficace si extraordinaire à ses divines prédications, que dans un pays fort peuplé de son diocèse, où il n'y avoit que cent catholiques quand il commença de prêcher, à peine y restoit-il autant d'hérétiques quand il y eut répandu cette lumière ardente de l'Évangile.

Mais ne vous persuadez pas qu'il n'ait converii que des hérétiques; cette science ardente et luisante agissoit encore bien plus fortement sur les domestiques de la foi. Je trouve, dans ces derniers siècles, deux hommes d'une sainteté extraordinaire, saint Charles Borromée et François de Sales. Leurs talents étoient différents, et leurs conduites diverses; car chacun a reçu son don par la distribution de l'Esprit • mais tous deux ont travaillé avec même fruit à l'édification de l'Église, quoique par des voies différentes. Saint Charles a réveillé, dans le clergé, cet esprit de piété ecclésiastique. L'illustre François de Sales a rétabli la dévotion parmi les peuples. Avant saint Charles Borromée, il sembloit que l'ordre ecclésiastique avoit oublié sa vocation, tant il avoit corrompu ses voies; et l'on peut dire, mes Sœurs, qu'avant votre saint instituteur, l'esprit de dévotion n'étoit presque plus connu parmi les gens du siècle. On reléguoit dans les cloîtres la vie intérieure et spi rituelle, et on la croyoit trop sauvage pour paroître dans la cour et dans le grand monde. François de Sales a été choisi pour l'aller chercher dans sa retraite, et pour désabuser les esprits de cette créance pernicieuse. Il a ramené la dévotion au milieu du monde; mais ne croyez pas qu'il l'ait déguisée, pour la rendre plus agréable aux yeux des mondains; il l'amène dans son habit naturel, avec sa croix, avec ses épines, avec son détachement et ses souffrances. En l'état que la produit ce digne prélat, et dans lequel elle nous paroît en son Introduction à la vie dévote, le religieux le plus austère la peut reconnoître; et le courtisan, le plus dégoûté, s'il ne lui donne pas son affection, ne peut lui refuser son estime.

Et certainement, Chrétiens, c'est une erreur intolérable qui a préocv q

cupè les esprits, qu'on no peut être dévot dans le monde. Ceux qui se plaignent sans cesse que l'on n'y peut pas faire son salut, démentent Jésus-Christ et son Évangile. Jésus-Christ s'est déclaré le Sauveur de tous; et par là il nous fait connoltre qu'il n'y a aucune condition qu'il n'ait consacrée, et à laquelle il n'ait ouvert le chemin du ciel. Car, comme dit excellemment saint Jean Chrysostome ', la doctrine de l'Évangile est bien peu puissante, si elle ne peut policer les villes, régler les sociétés et le commerce des hommes. Si, pour vivre chrétiennement, il faut quitter sa famille et la société du genre humain, pour habiter les déserts et les lieux cachés et inaccessibles, les empires seront renversés et les villes abandonnées. Ce n'est pas le dessein du Fils de Dieu : au contraire, il commande aux siens de luire devant les hommes 2. Il n'a pas dit dans les bois, dans les solitudes, dans les montagnes seules et inhabitées; il a dit dans les villes et parmi les hommes : c'est là que leur lumière doit luire, afin que l'on glorifie leur Père céleste. Louons donc ceux qui se retirent; mais ne décourageons pas ceux qui demeurent : s'ils ne suivent pas la vertu, qu'ils n'en accusent que leur lâcheté, et non leurs emplois, ni le monde, ni les attraits de la cour, ni les occupations de la vie civile.

Mais que dis-je ici, Chrétiens? les hommes abuseront de cette doctrine, et en prendront un prétexte pour s'engager dans l'amour du monde. Qup "irons-nous donc, mes Frères, et où nous tournerons-nous désormais, s on change en venin tous nos discours? Prêchons qu'on ne peut se sauver dans le monde, nous désespérons nos auditeurs; disons, comme il est vrai, qu'on s'y peut sauver, ils prennent occasion de s'y embarquer trop avant. 0 mondains! ne vous trompez pas, et entendez ce que nous prêchons. Nous disons qu'on peut se sauver dans le inonde; mais pourvu qu'on y vive dans un esprit de détachement qu'on se p: jt sauver dans les grands emplois; mais pourvu qu'on les exerce avec justice : qu'on se peut sauver parmi les richesses; mais pourvu qu'on les dispense avec charité : enfin qu'on se peut sauver dans les dignités; mais pourvu qu'on en use avec cette modération, dont notre saint prélat nous donnera un illustre exemple dans noti* seconde partie.

DEUXIÈME POINT

De toutes les passions humaines, la plus fière dans ses pensées, el la plus emportée dans ses désirs, mais la plus souple dans sa conduite, et la plus cachée dans ses desseins, c'est l'ambition. Saint Grégoire nous en a représenté son vrai caractère, lorsqu'il a dit ces mots, dans son Pastoral, qui est un chef-d'œuvre de prudence, et le plus accompli de ses ouvrages : « L'ambition, dit ce grand pontife 3, est timide quand elle cherche; superbe et audacieuse quand elle a trouvé : * a Pavida cum quifirit, audax cum pervenerit. » Il ne pouvoit pas mieu» oous décrire le naturel étrange de l'ambition, que par l'union mons«

t, In Ep, ad Hom„ llom. xxvi, n. I», tora, u. p, 717» <" ?• WftUi»., v, l«. %, ?att,t part, i, c»p. ix, tnm. Il, col. 9,

trueuse de ces deux qualités opposées, la timidité et l'audace. Comme la dernière lui est naturelle, et lui vient de son propre fonds, aussi la fait-elle paroitre dans toute sa force, quand elle a sa liberté toute entière : « Audax cum pervenerit.» Mais en attendant, Chrétiens, qu'elle soit arrivée au but, elle se resserre en elle-même, elle contraint ses inclinations : a Timida cum quserit. » Et voici la raison qui l'y oblige: c'est, comme dit saint Jean Chrysostome ', que les hommes sont naturellement d'une humeur fâcheuse et contrariante : « Contentiosum a hominum genus. » Soit que le venin de l'envie les empêche de voir le progrès des autres d'un œil équitable; soit qu'en traversant leurs desseins; une imagination de puissance, qu'ils exercent, leur fasse ressentir un plaisir secret et malin; soit que quelque autre inclination malfaisante les oblige à s'opposer les uns aux autres, toujours est-il vrai de dire que l'ardeur d'une poursuite trop ouverte nous attire infailliblement des concurrents et des opposants. C'est pourquoi l'ambition raffinée s'avance d'un pas timide; et tachant de se cacher sous son contraire, pour être mieux déguisée, elle se montre au public sous le visage de la retenue.

Voyez cet ambitieux, voyez Simon le Magicien devant les apôtres J, comme il est rampant à leurs pieds, comme il leur parle d'une voix tremblante. Le même, quand il aura acquis du crédit, en imposant aux peuples et aux empereurs par ses charmes et par ses prestiges, à quel excès d'arrogance ne se laissera-t-il pas emporter; et combien travaillera -t-il, pour abattre ces mêmes apôtres, devant lesquels il paroissoit si bassement respectueux.

Mais je ne m'étonne pas, Chrétiens, que l'ambition se cache aux autres, puisqu'elle ne se découvre pas elle-même. Ne voyons-nous pas tous les jours que cet ambitieux ne se connoît pas, et qu'il ne sent pas l'ardeur qui le presse et le brûle? Dans les premières démarches de sa fortune naissante, il ne songeoit qu'à se tirer de la boue; après, il a eu dessein de servir l'Église, dans quelque emploi honorable; là, d'autres désirs se sont découverts, que son cœur ne lui avoit pas encore expliqués : c'est que ce feu, qui se prenoit par le bas, ne regardoit pas encore le sommet du toit : il gagne de degré en degré où sa matière l'attire, et ne remarque sa force qu'en s'élevant. Tel est le naturel des ambitieux, qui s'efforcent de persuader, et aux autres, et à eux-mêmes, qu'ils n'ont que des sentiments modestes. Mais quelque profonds que soient les abîmes où ils tâchent de nous receler leurs vastes prétentions, quand ils seront établis dans les dignités, leur gloire, trop longtemps cachée, se produira malgré eux, par ces deux effets qui ne laissent pas de s'accorder, encore que d'abord ils semblent contraires : l'un est de mépriser ce qu'ils sont; l'autre, de le taire valoir avec excès.

Oui, je dis qu'ils méprisent ce qu'ils sont, puiscrue leur esprit n'en est pas content; qu'ils se plaignent sans cesse de leur mauvaise fortune, et qu'ils pensent n'avoir rien fait. Leur vertu, à leur avis, méri-

I. /n Epist. ad Philip,, Hom* vu, n. 5, t. XI, p. 252- — 2. Act,, vin, 19, 24

teroit un plus grand théâtre ; leur grand, génie se trouve à l'étroit dans un emploi si borné : cette pourpre ne leur paroît pas assez brillante; st il faudroit, pour les satisfaire, qu'elle jetât plus de feu. Dans ces hautes prétentions, ils comptent pour rien tout ce qu'ils possèdent. Mais voyez l'égarement de leur ambition : pendant qu'ils méprisent eux-mêmes les honneurs dont ils sont revêtus, ils veulent que tout le monde les considère comme quelque chose d'auguste; et si peu qu'on ise entreprendre de toucher ce point délicat, vous n'entendrez sortir ie leur bouche que des paroles d'autorité, pour marquer leur grandeur et leur puissance. Ainsi ce superbe Aman, tant de fois cité dans les chaires, comme le modèle d'une ambition démesurée, quoiqu'il veuille que toute la terre adore sa puissance prodigieuse, il la méprise lui-même en son cœur; et il s'imagine n'avoir rien gagné, quand il regarde l'accroissement qui lui manque encore : « Hœc cum omnia « habeam, nihil me habere puto1. » Tant l'ambition est injuste, ou de ne se contenter pas de celle qu'elle veut que le monde admire, ou d'exiger qu'on respecte tant ce qui n'est pas capable de la satisfaire.

Ceux qui s'abandonnent, mes sœurs, à ces sentiments déréglés, peuvent bien luire et briller dans le monde par des dignités éminentes ; mais ils ne luisent que pour le scandale, et ne sont pas capables d'enflammer les cœurs au mépris des vanités de la terni et à l'amour de la modestie chrétienne. C'est, mes Sœurs, notre saint évêque qui a été véritablement une lumière ardente et luisante, lui qui, étant établi dans le premier ordre de la dignité ecclésiastique, s'est également éloigné de ces deux effets ordinaires de l'ambition; de vouloir s'élever plus haut, ou de maintenir avec faste l'autorité de son rang, par un déda n fastueux. Pour l'élever à l'épiscopat, il avoit été nécessaire de forcer son humilité par un commandement absolu. Il1 remplit si dignement cette place, qu'il n'y avoit aucun prélat dans l'Église que la réputation publique jugeât si digne des premiers sièges. Ce n'étoit pas seulement la renommée, dont le suffrage ordinairement n'est pas de grand poids. Le roi Henri le Grand le pressa souvent d'accepter les premières prélatures de ce royaume ; et sous le règne de son fils, un grand cardinal, qui étoit chef de ses conseils, le vouloit faire son coadjuteur dans l'évêché de Paris, avec des avantages extraordinaires. Il étoit tellement respecté dans Rome, qu'il eût pu facilement s'élever jusqu'à la pourpre sacrée, si peu qu'il eût pris de soin de s'attirer cet honneur. Parmi ces ouvertures favorables, il nous eût été impossible de comprendre quel étoit son détachement, si la Providence divine n'eût permis, pour nptre instruction, qu'il s'en soit lui-même expliaué à une personne confidente, comme s'il eût été à l'article de la mort, où tout le monde ne paroît que fumée.

Que je vous demande ici, Chrétiens : Balthasar, ce grand roi des Assyriens, à la veille de cette nuit fatale en laquelle Daniel lui prédit, de la part de Dieu, la fin de sa vie, et la translation de son trône, étoit-i! encore charmé de cette pompe royale, dan? les approches de

<. iisth,, v, 13.

!a dernière heure? Au contraire, ne vous semble-t-il pas qu'il voyoit son sceptre lui tomber des mains, sa pourpre pâlir sur ses épaules, et l'éclat de sa' couronne se ternir visiblement sur sa tête parmi les ombres de la mort, qui commençoient à l'environner? Pourroit-on encore se glorifier de la beauté d'un vaisseau, étant tout près de l'écueil contre lequel on sauroit qu'il va se briser? Ces aveugles adorateurs de la fortune estiment-ils beaucoup Jeur grandeur, quand ils voient que, dans un moment, toute leur gloire passera à leur nom, tous leurs titres à leur tombeau, et peut-être leurs dignités à leurs ennemis, du moins à des indifférents? Alors, alors, mes Frères, toutes leurs vanités seront confondues: et, s'il leur reste encore quelque lumière, lisseront contraints d'avouer que tout ce qui passe est bien méprisable. Mais ces sentiments forcés leur apporteront peu d'utilité : au contraire, ce sera peut-être leur condamnation, qu'il ait fallu appeler la mort au secours, pour les contraindre, eux où il semble que rien ne vive que l'ambition , de reconnoître des vérités si constantes.

François de Sales, mes Sœurs, n'attend pas cette extrémité pour éteindre en son cœur tout l'amour du monde : dans la plus grande vigueur de son âge, au milieu de l'applaudissement et de la faveur, il le considère des mêmes yeux qu'il feroit en ce dernier jour, où périssent toutes nos pensées; et il ne songe non plus à s'avancer, que s'il étoit un homme mourant. Et certainement, Chrétiens, il n'est pas seulement un homme mourant, mais il est en effet de ces heureux morts, dont la vie est cachée en Dieu, et qui s'ensevelissent tout vivants avec Jésus-Christ. Que s'il est si sage et si tempéré à l'égard des dignités qu'il n'a pas, il use, dans le même esprit, de la puissance qui lui est confiée. Il en donna un illustre exemple, lorsque son Introduction à la vie dévote, ce chef-d'œuvre de piété et de prudence, ce tré% sor de sages conseils, ce livre qui conduit tant d'âmes à Dieu, dans lequel tous les esprits purs viennent goûter avec joie les saintes douceurs de la dévotion, fut déchiré publiquement, jusque dans les chaires évangéliques, avec toute l'amertume et l'emportement que peut inspirer un zèle indiscret, pour ne pas dire malin. Si notre saint évêque se fût élevé contre ces prédicateurs téméraires , il auroit trouvé assez •le prétextes de couvrir son ressentiment de l'intérêt de l'épiscopat, qui étoit violé en sa personne, et dont l'honneur, disoit un ancien ', établit la paix de l'Église. Mais il pensa, Chrétiens, que si c'étoit une plaie à l'Église de voir qu'un évêque fût outragé, elle seroit bien plus grande encore de voir qu'un évêque fût en colère, parût ému en sa propre cause, et animé dans ses intérêts. Ce grand homme se persuada que l'injure que l'on faisoit à sa dignité serait bien mieux re parée par l'exemple de sa modestie que par le châtiment de ses en vieux : c'est pourquoi on ne vit ni censures, ni apologie, ni réponse il dissimula cet affront. Il en parle comme en passant en un endroi de ses œuvres, en des termes si modérés, qne nous ne pourrions ja mais nous imaginer l'atrocité de l'injure, si la mémoire n'en étoit er

i. Tertull., de Bapl., n. i7.

core toute récente. Mais si sa modération nous charme, sa douceur dans la conduite des âmes ne sera pas moin? touchante; c'est ma troisième partie.

TROISIÈME POINT

Qui que vous soyez, Chrétiens; qui êtes appelés par le Saint-Esprit à la conduite des âmes que le Fils de Dieu a rachetées, ne vous proposez pas de suivre les règles de la politique du monde. Songez que votre modèle est au ciel, et que le premier directeur dt s âmes, celui dont vous devez imiter l'exemple, c'est ce Dieu même que nous adorons. Or, ce directeur souverain des âmes ne se contente pas de répandre des lumières dans l'esprit, il en veut au cœur. Quand il veut faire sentir son pouvoir aux créatures inanimées, il ne consulte pas leurs dispositions; mais il les contraint et les force. Il n'y a que le cœur humain, qu'il semble ne régir pas tant par puissance, qu'il le ménage par art, qu'il le conduit par industrie, et qu'il l'engage par douceur. Les directeurs des consciences doivent agir par la même voie, et cette douceur chrétienne est le principal instrument de la conduite des âmes; parce qu'ils doivent amener à Dieu des victimes volontaires, et lui former des enfants et non des eselaves.

Pour avoir une belle idée de cette douceur évangélique, ce seroit assez, cerne semble, de contempler le visage de François de Sales. Toutefois, pour remonter jusqu'au principe, allons chercher, jusque dans son cœur, la source de cette douceur attirante, qui n'est autre que la charité. Ceux qui ont le plus pratiqué et le mieux connu ce grand homme, nous assurent qu'il étoit enclin à la colère; c'est-àdire, qu'il étoit du tempérament qui est le plus opposé à la douceur. Mais il faut ici admirer ce que fait la charité dans les cœurs, et de quelle manière elle les change; et tout ensemble vous découvrir ce que c'est que la douceur chrétienne, qui semble être la vertu particulière de notre illustre prélat. Pour bien entendre ces choses, il faut remarquer, s'il vous plaît, que le plus grand changement que la nature fasse dans les hommes, c'est lorsqu'elle leur donne des enfants : c'est alors que les humeurs les plus aigres et les plus indifférentes conçoivent une nouvelle tendresse, et ressentent des emp:essements qui leur étoient auparavant inconnus. Il n'y a personne qu: n'ait observé les inclinations extraordinaires qui naissent tout à coup dans le cœur des mères et des nourrices, qui sont comme de secondes mères. Or, j'ai appris de saint Augustin, que « la charité est une mère, et que la charité est une nourrice: » a Charitas nutrix1, charitas mater « est2. « En effet, nous lisons dans les Écritures, que la charité a des enfants : elle a des entrailles, où elle les porte; elle a lies mamelles qu'elle leur présente; elle a un lait qu'elle leur donne. Il ne faut donc pas s'étonner, si elle change ceux qu'elle possède, et surtout les con-

1. De Catech. rud., cap. ,\v, n. 23, torn. VI, col. 279. % Ad Marcel., Ep. cxxxix, n. 3, t. II, col. 421.

ducteurs des âmes; ni si elle adoucit leur humeur, en leur inspirant dans le cœur des sentiments maternels.

C'est, mes Sœurs, cette onction de la charité qui a changé votre bienheureux père; c'est cette huile vraiment céleste, c'est ce baume spirituel qui a calmé ces esprits chauds et remuants, qui excitoient en lui la colère; par où vous devez maintenant connoltre ce que c'est que la douceur chrétienne. Ce n'est pas autre chose, mes Sœurs, que la fleur de la charité, qui, ayant rempli le dedans, répand ensuite sur l'extérieur une grâce simple et sans fard, et un air de cordialité tempéré, qui ne respire qu'une affection toute sainte : c'est par là que François de Sales commençoit à gagner les cœurs.

Mais la douceur chrétienne n'agit pas seulement sur le visage; elle porte avec soi, dans l'intérieur, ces trois vertus principales qui la composent, la patience, la compassion, la condescendance : vertus absolument nécessaires à ceux qui dirigent les âmes; la patience pour supporter les défauts; la compassion, pour les plaindre; la condescendance, pour les guérir. La conduite des âmes est une agriculture spirituelle; et j'apprends de l'apôtre saint Jacques, que la vertu des laboureurs, c'est la patience : Voilà, dit-il, que le laboureur attend le fruit delà terre, supportant patiemment toutes chosos : » a Ecce agri- « cola expectat pretiosum fructum terrse, patiente* ferens*. »

Et en effet, Chrétiens, pour dompter, si je puis parler de la sorte, la dureté de la terre, surmonter l'inégalité des saisons, et supporter, sans relâche, l'assiduité d'un si long travail, qu'y a-t-il de plus nécessaire que la patience? Mais vous en avez d'autant plus besoin, ô laboureurs spirituels! que le grain que vous semez est^plus délicat et plus précieux; le champ que vous cultivez, plus stérile; les fruits que vous attendez, ordinairement plus tardifs; et les vicissitudes que vous craignez, sans comparaison plus dangereuses. Pour vaincre ces difficultés, il faut une patience invincible, telle qu'ôtoit celle de François de Sales. Bien loin de se dégoûter ou de relâcher son application, quand la terre, qu'il cultivoit, ne lui donnoit pas des fruits assez tôt : il ?ugmentoit son ardeur, quand elle ne lui produisoitque des épjnes. On a vu des hommes ingrats auxquels il avoit donné tant de veilles, pour les conduire par la droite voie, qui au lieu de reconnoltre ses soins, s'emportoient jusqu'à cet excès de lui faire mille reproches outrageux. C'étoit un sourd qui n'entendoitpas, et un muet qui ne parloit pas : a Ego autem tanquam surdus non audiebam, et sicut mutus non « aperiens os suum'. » Il louoit Dieu dans son cœur, de lui faire naître cette occasion de fléchir, par sa patience, ceux qui résistoient à ses bons conseils. Quelque étrange que fût leur emportement, il ne lui est jamais arrivé de se plaindre d'eux; mais il n'a jamais cessé de les plaindre eux-mêmes; et c'est le second sentiment d'un bon directeur.

Vous le savez, ô pécheurs ! lépreux spirituels que la Providence divine adressoit à cet Elisée; vous particulièrement, pauvres dévoyés d«*

'. tac, v, 7. — i. ts. Axxvm, 14.

ce grand diocèse de Genève, et vous, pasteurs des troupeaux errants, ministres d'iniquité, qui corrompez les fontaines de Jacob, et tachez de détourner ses eaux vives sur une terre étrangère : lorsque votre bonheur vous a fait tomber entre les mains de ce pasteur charitable, vous avez expérimenté quelles étoient ses compassions.

Et certainement, Chrétiens, il n'est rien de plus efficace, pour toucher les cœurs, que cette sincère démonstration d'une charité compatissante. La compassion va bien plus au cœur, lorsqu'elle montre le désir de sauver; et les larmes du père affligé, qui déplore les erreurs de son prodigue, lui font bien mieux sentir son égarement, que les discours subtils et étudiés, par lesquels il auroit pu le convaincre. C'est ce qui faisoit dire à saint Augustin1, qu'il falloit rappeler les hérétiques, plutôt par des témoignages de charité, que par des contentions échauffées. La raison en est évidente; c'est que l'ardeur de celui qui dispute peut naître du désir de vaincre : la compassion est plus agréable qui montre le désir de' sauver. Un homme peut s'aigrir contre vous, quand vous choquez ses pensées, mais il vous sera toujours obligé que vous désiriez son salut : il craint de servir de trophée à votre orgueil; mais il ne se fâche jamais d'être l'objet de votre charité. Entrez par cet abord favorable ; n'attaquez pas cette place du côté de cette éminence, où la présomption se retranche; ce ne sont que des hauteurs immenses, et des précipices escarpés et ruineux : approchez par l'endroit le plus accessible; et par ce cœur, qui s'ouvre à vous, tâchez de gagner l'esprit qui s'éloigne.

Jamais homme n'a mieux pratiqué cette ruse innocente, et cette salutaire intelligence, que le saint évêque dont nous parlons. Il ne lui étoit pas difficile de persuader aux pécheurs, et particulièrement aux nérétiques qui conversoient avec lui, combien il déploroit leur misère : c'est pourquoi aussitôt ils étoient touchés; et il leur sembloit entendre ^ine voix secrète, qui leur disoit dans le fond du cœur ces paroles de saint Augustin : « Veni, columba te vocat. gemendo te vocat2 : » pécheurs, courez à la pénitence; hérétiques, venez à l'Église; celui qui vous appelle c'est la douceur même; ce n'est pas un oiseau sauvage, qui vous étourdisse par ses cris importuns, ou qui vous déchire par ses ongles; c'est une colombe qui gémit pour vous, et qui tâche de vous attirer, en gémissant, par l'effort d'une compassion plus que paternelle : «Veni, columba te vocat, gemendo te vocat. » Un homme si tendre, mes Sœurs, et si charitable, sans doute n'avoit pas de peine à se rabaisser par une miséricordieuse condescendance, qui est la troisième partie de la douceur chrétienne, et la qualité la plus nécessaire à un fidèle conducteur des âmes : condescendance, mes Sœurs, que l'onction de la charité produit dans les cœurs; et voici en quelle manière.

Je vous parlois tout à l'heure de ces changements merveilleux, que fait dans les cœurs l'amour des enfants, entre lesquels le plus remarquable est d'apprendre à se rabaisser. Car voyez cette mère et cette

i. In Joan , Tract., vi, n. 15, t. III. part. u. col. 337. — 2. Ibid.

nourrice, ou ce père même, si vous voulez, comme il se rapetisse avec cet enfant, si je puis parler de la sorte. Il vient du palais, dit saint Augustin1, où il a prononcé des arrêts, où il a fait retentir tout le barreau du bruit de son éloquence : retourné dans son domestique, parmi ses enfants, il vous paroît un autre homme : ce ton de voix magnifique a dégénéré, et s'esl changé en un bégaiement; ce visage, naguère si grave, a pris tout à coup un air enfantin; une troupe d'enfants l'environne, auxquels il est ravi de céder; et ils ont tant de pouvoir sur ses volontés, qu'il ne peut leur rien refuser que ce qui leur nuit. Puisque l'amour des enfants produit ces effets, il faut bien que la charité chrétienne, qui donne des sentiments maternels, particulièrement aux pasteurs des âmes, inspire en même temps la condescendance : elle accorde tout, excepté ce qui est contraire au salut. Vous le savez, ô grand Paul! qui êtes descendu tant de fois du troisième ciel, pour Dégayor avec les enfants; qui paroissiez vousmême, parmi les fidèles, ainsi qu'un enfant : * Facti sumus parvuli « in medio vestrum2; » petit avec les petits, gentil avec les gentils, infirme avec les infirmes; tout à tous, afin de les sauver tous.

Que dirai-je maintenant de saint François de Sales? Ce sera, mes Frères, vous représenter au naturel les saints artifices de sa charitable condescendance pour les âmes, que de vous exposer ici les vrais caractères de la charité pastorale, que saint Augustin nous a si tendrement exprimés, a La charité, nous dit-il, enfante les uns, s'aflbiblit avec les autres; elle a soin d'édifier ceux-ci, elle craint de blesser ceux-là; elle s'abaisse vers les uns, elle s'élève vers les autres : douce pour certains, sévère à quelques-uns, ennemie de personne , elle se montre la mère de tous; elle couvre de ses plumes molles ses tendres poussins; elle appelle d'une voix pressante ceux qui se plaignent; et les superbes, qui refusent de se rendre sous ses ailes caressantes, deviennent la proie des oiseaux voraces : >» a Ipsacharitas alios parturit, « cum aliis infirmatur; alios curât œdificare, alios contremiscit offena dere; ad alios se inclinât, ad alios se erigit; aliis blanda, aliis « severa; nulli inimica; omnibus mater ;... languidulis plumis teneros « fœtus operit, et susurrantes pullos contracta voce advocat; cujus « blandas alas refugientes superbi, prseda fiunt alitibus. » Elle s'élève contre les uns sans s'emporter, et s'abaisse devant les autres sans se démettre : sévère à ceux-là sans rigueur, et douce à ceux-ci sans flatterie : elle se plaît avec les forts; mais elle les quitte pour courir aux besoins des foibles.

i. M Joan., tract., vu, n. 22, tom. III, part, h, col. 352. — 2. / Thess. h, 7,

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