‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 61 sur 171 · SERMON SUR LA DIVINITÉ DE LA RELIGION · texte numérisé non relu

SERMON SUR LA DIVINITÉ DE LA RELIGION

Caeci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, surdi audiunt, « mortui resurgunt, pauperes evangelizantur : et beatus est qui non fue- « rit scandalizatus in me ! »

Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent, l'Évangile est annoncé aux pauvres : et heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet! Matth., xi, 5, 6.

Jésus-Christ interrogé dans notre évangile par les disciples de saint Jean-Baptiste, s'il est ce Messie que l'on attendoit, et ce Dieu qui devoit venir en personne pour sauver la nature humaine, « Tu es qui « venturus es? » « Êtes-vous celui qui devez venir? » leur dit pour toute réponse, qu'il fait des biens infinis au monde, et que le monde cependant se soulève unanimement contre lui. Il leur raconte d'une même suite les bienfaits qu'il répand , et les contradictions qu'il en-

i. Thren. n, 16. — 2. Ibid., 17.

3. Second sermon pour le 2e dimanche de l'Avent, prêche devant la cour.

dure; les miracles qu'il fait, et les scandales qu'il cause à un peuple ingrat; c'est-à-dire qu'il donne aux hommes, pour marque de divinité en sa personne sacrée, premièrement ses bontés, et secondement leur ingratitude.

En effet, Chrétiens, il est véritable que Dieu n'a jamais cessé d'être bienfaisant, et que les hommes aussi de leur côté n'ont jamais cessé d'être ingrats : tellement qu'il pourroit sembler, tant notre méconnoissance est extrême ! que c'est comme un apanage de la nature divine d'être infiniment libérale aux hommes, et de ne trouver toutefois dans le genre humain qu'une perpétuelle opposition à ses volontés, et un mépris injurieux de toutes ses grâces.

Saint Pierre a égalé, surpassé en deux mots les éloges des plus pompeux panégyriques, lorsqu'il a dit du Sauveur, « qu'il passoit en bienfaisant et guérissant tous les oppressés : » « Pertransiit benefaciendo « et sanando omnes oppressos '. » Et certes il n'y a rien de plus magnifique et de plus digne d'un Dieu, que de laisser partout où il passe des effets de sa bonté; que de marquer tous ses pas par ses bienfaits; que de parcourir les bourgades, les villes et les provinces, non par ses victoires, comme on a dit des conquérants; car c'est tout ravager et tout détruire; mais par ses libéralités.

Ainsi Jésus-Christ a montré aux hommes sa divinité comme elle a accoutumé de se déclarer, à savoir par ses grâces et par ses soins paternels; et les hommes l'ont traité aussi comme ils traitent la divinité, quand ils l'ont payé, selon leur coutume, d'ingratitude et d'impiété : « Et beatus est qui non fuerit scandalizatus in me 1 »

Voilà en peu de mots ce qui nous est proposé dans notre Évangile: mais pour en tirer les instructions, il faut un plus long discours, dans lequel je ne puis entrer qu'après avoir imploré le secours d'en haut. « Ave. »

« Cœci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur : et beatus est « qui non fuerit scandalizatus in me ! » « Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés : et bienheureux est celui qui n'est pas scandalisé en moi ! » Ce n'est plus en illuminant les aveugles ni en faisant marcher les estropiés, ni en purifiant les lépreux, ni en ressuscitant les morts, que Jésus-Christ autorise sa mission, et l'ai' connoître aux hommes sa divinité. Ces choses ont été faites durant les jours de sa vie mortelle, et il les a continuées dans sa sainte Église tant qu'il a été nécessaire pour poser les fondements de la foi naissante. Mais ces miracles sensibles qui ont été faits par le Fils de Dieu sur des personnes particulières et pendant un temps limité, étoientles signes sacrés d'autres miracles spirituels qui n'ont point de bornes semblables, ni pour les temps, ni pour les personnes, puisqu'ils regardent également tous les hommes et tous les siècles.

En effet, ce ne sont point seulement des particuliers aveugles, estropiés et lépreux, qui demandent au Fils de Dieu le secours de sa ma!') puissante. Mais plutôt tout le genre humain, si nous le savons cou:-'

l. Act. x 38.

prendre, est ce sourd et cet aveugle qui a perdu la conno-issance de Dieu, et ne peut plus entendre sa voix. Le genre humain est ce boiteux, qui n'ayant aucune règle des mœurs, ne peut plus ni marcher droit ni se soutenir. Enfin le genre humain est tout ensemble et ce lépreux et ce mort, qui, faute de trouver quelqu'un qui le retire du péché, ne peut ni se purifier de ses taches, ni éviter sa corruption. Jésus-Christ a rendu l'ouïe à ce sourd et la clarté à cet aveugle, quand il a fondé la foi : Jésus-Christ a redressé ce boiteux, quand il a réglé les mœurs : Jésus-Christ a nettoyé ce lépreux et ressuscité ce mort, quand il a établi dans sa sainte Eglise la rémission des péchés. Voilà les trois grands miracles par lesquels Jésus-Christ nous montre sa divinité; et en voici le moyen.

Quiconque fait voir aux hommes une vérité souveraine et toute-puissante, une droiture infaillible, une bonté sans mesure, fait voir en même temps la divinité. Or est-il que le Fils de Dieu nous montre en sa personne une vérité souveraine par l'établissement de la foi, une équité infaillible par la direction des mœurs, une bonté sans mesure par la rémission des péchés : il nous montre donc sa divinité. Mais ajoutons, s'il vous plaît, pour achever l'explication de notre Evangile, que tout ce qui prouve la divinité de Jésus-Christ prouve aussi notre ingratitude. « Beatus qui non fuerit scandalizatus in me ! » a Heureux celui qui ne sera pas scandalisé à mon sujet! » Tous ses miracles nous sont un scandale; toutes ses grâces nous deviennent un empêchement. Il a voulu, Chrétiens, dans la foi que les vérités fussent hautes, dans la règle des mœurs que la voie fût droite, dans la rémission des péchés que le moyen fût facile. Tout cela étoit fait pour notre salut; cette hauteur pour nous élever; cette droiture pour nous conduire; cette facilité pour nous inviter à la pénitence. Mais nous sommes si dépravés, que tout nous tourne à scandale, puisque la hauteur des vérités de la foi fait que nous nous soulevons contre l'autorité de Jésus-Christ; que l'exactitude de -la règle qu'il nous donne, nous porte à nous plaindre de sa rigueur; et que la facilité du pardon nous est une occasion d'abuser de sa patience.

PREMIER POINT

La vérité est une reine qui habite en elle-même et dans sa propre lumière, laquelle par conséquent est elle-même son trône, elle-même sa grandeur, elle-même sa félicité. Toutefois pour le bien des hommes, elle a voulu régner sur eux, et Jésus-Christ est venu au monde pour établir cet empire par la foi qu'il nous a prêchée. J'ai promis, Messieurs, de vous faire voir que la vérité de cette foi s'est établie en souveraine, et en souveraine toute-puissante; et la marque assurée que je vous en donne, c'est que, sans se croire obligée d'alléguer aucune raison, et sans être jamais réduite à emprunter aucun secours, par sa propre autorité, par sa propre force, elle a fait ce qu'elle a voulu, et a régné dans le monde. C'est agir, si je ne me trompe, assez souverainement : mais il faut appuyer ce que j'avance.

J'ai dit que la vérité chrétienne n'a point cherché son appui dans les raisonnements humains, mais qu'assurée d'elle-même, de son autorité suprême et de son origine céleste, elle a dit, et a voulu être crue : elle a prononcé ses oracles et a exigé la sujétion.

Elle a prêché une Trinité, mystère inaccessible par sa hauteur : elle a annoncé un Dieu-homme, un Dieu anéanti jusques à la croix, abîme impénétrable par sa bassesse. Comment a-t-elle prouvé? Elle a dit pour toute raison qu'il faut que la raison lui cède, parce qu'elle est née sa sujette. Voici quel est son langage : « Haeo dicit Dominus : » « Le Seigneur a dit. » Et en un autre endroit : Il oet ainsi, * parce que j'en ai dit la parole : » * Quia verbum ego locutus sum, dicit Dominus '. » Et en effet, Chrétiens, que peut ici opposer la raison humaine? Dieu a le moyen de se faire entendre; il a aussi le droit de se faire croire. IL peut par sa lumière infinie nous montrer, quand il lui plaira, la vérité à découvert : il peut par son autorité souveraine nous obliger à nous y soumettre, sans nous en donner l'intelligence. Et il est digne de la grandeur, de la dignité, de la majesté de ce premier Être, de régner sur tous les esprits, soit en les captivant par la foi, soit en les contentant par la claire vue.

Jésus-Christ a usé de ce droit royal dans l'établissement de son Evangile; et comme sa sainte doctrine ne s'est point fondée sur les raisonnements humains, pour ne point dégénérer d'elle-même, elle a aussi dédaigné le soutien de l'éloquence. Il est vrai que les saints apôtres qui ont été ses prédicateurs, ont abattu aux pieds de Jésus la majesté des faisceaux romains, et qu'ils ont fait trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels ils étoient cités. « Paul traite devant Félix de la justice, de la chasteté, du jugement à venir : « Disputante illo de a justitia, et castitate, et judicio futuro. ■» Félix tremble, quoique infidèle; nous écoutons sans être émus. Lequel est le prisonnier ? lequel est le juge? « Tremefactus Félix respondit : Quod nunc attinet, vade; « tempore opportuno accersam'te* : » « Félix effrayé répondit : Ce" assez pour cette heure, retirez-vous; quand j'aurai le temps, je vol manderai. » Ce n'est plus l'accusé qui demande du délai à son juge, c'est le juge effrayé qui en demande à son criminel. Ainsi les sain:* apôtres ont renversé les idoles, ils ont converti les peuples. « Enfin ayant affermi, dit saint Augustin, leur salutaire doctrine, ils ont laissé à leurs successeurs la terre éclairée par une lumière céleste : » a Cona firmata saluberrima disciplina, illuminatas terras posteris reliqueci runt*. d Mais ce n'est point par l'art du bien dire, par l'arrangement des paroles, par des figures artificielles, qu'ils ont opéré tous ces grands effets. Tout se fait par une secrète vertu qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant, qu'elle captive les entendements; vertu qui, venant du ciel, sait se conserver tout entière dans la bassesse modeste et familière de leurs expressions , et dans la simplicité d'un s.+.yle qui paroît vulgaire : comme on voit un fleuve rapÀda

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