LUC. III
plus grand de tous les maux nous ne nous plaindrions pas si souvent qu'on résiste à notre parole, et nous aurions la consolation de voir nos discours suivis de conversions signalées. Oui, mes Frères, de quelques douceurs que se flaltent les hommes du monde en contentant leurs désirs, il nous est aisé de prouver qu'ils se blessent, qu'ils se déchirent, qu'ils se donnent un coup mortel par leurs volontés déréglées. Et pour éclaircir cette vérité dans les formes et par les principes, il faut rappeler ici la définition du péché que nous avons déjà établie. Nous avons donc dit, Chrétiens, que le péché est un mouvement de la volonté de l'homme contre les ordres suprêmes de la sainte volonté de Dieu. Sur ce fondement principal il nous est aisé d'appuyer une belle doctrine de saint Augustin, qui nous explique admirablement en quoi la malignité du péché consiste '. Il dit donc qu'elle est renfermée en une double contrariété, parce que le péché est contraire à Dieu, et qu'il est aussi contraire à l'homme. Contraire à Dieu; il est manifeste, parce qu'il combat ses saintes lois : contraire à l'homme, c'est une suite; à cause que l'attachant à ses propres inclinations, comme à des lois particulières qu'il se fait lui-même, il le sépare des lois primitives et de la première raison à laquelle il est lié par son origine céleste, c'est-à-dire par l'honneur qu'il a de naître l'image de Dieu, et de porter en son âme les traits de sa face, et lui ôte sa félicité qui consiste dans sa conformité avec son auteur.
Il parolt donc, Chrétiens, que le péché est également contraire à Dieu et à l'homme; mais avec cette mémorable différence, qu'il est contraire à Dieu, parce qu'il est opposé à sa justice ; mais de plus contraire à l'homme, parce qu'il est préjudiciable à son bonheur ■ c'est-àdire contraire à Dieu comme à la règle qu'il combat; et outre cela, mais funestement, contraire à l'homme, comme au sujet qu'il corrompt : à Dieu, comme mauvais; à l'homme, comme nuisible. Et c'est ce qui a fait dire au divin Psalmiste, que « celui qui aime l'iniquité se hait soi-même, » ou, pour traduire mot à mot, qu'il a d? l'aversion pour son âme, à cause qu'il y corrompt avec la grâce, leî principes de sa santé, de son bonheur, et de sa vie : « Qui autem diligit inia quitatem, odit animam suam *. »
Et certes il est nécessaire que les hommes se perdent eux-mêmes en s'élevant contre Dieu. Car que sont-ils autre chose, ces hommes rebelles, que sont-ils, dit saint Augustin, que des ennemis impuissants: « Ennemis de Dieu, dit le même saint, par !a volonté de lui résister et non par le pouvoir de lui nuire : » « Inimici Deo resistendi volun- «tate, non potestate laedendi3? » Et de là ne s'ensuit-il pas que ia malice du péché ne trouvant point de prise sur Dieu qu'elle attaque, laisse nécessairement tout son venin dans le cœur de celui qui le commet? Comme la terre, qui élevant des nuages contre le soleil qui l'éclairé, ne lui ôte rien de sa lumière et se couvre seulement elle-même de ténèbres; ainsi le pécheur téméraire résistant follement à Dieu,
i. De Civit. Dei, lib. XII, cap. 3, tom. VII, col. 302. — 2. Ps. x, fl. 3. De Civ. Dei} ibid.
par un juste et équitable jugement n'a de force que contre lui-même et ne peut rien que se détruire par son entreprise insensée : il se m«t en pièces lui-même par l'effort téméraire qu'il fait contre Dieu
C'est pour cela que le Roi-prophète a prononcé cette malédiction contre les pécheurs : « Gladius eorum intret in corda ipsorum et arcus « eorum confringatur '. » « Que leur épée leur perce le cœur et que leur arc soit brisé. » Vous voyez deux espèces d'armes entre lés mains du pécheur; un arc pour tirer de loin, un glaive pour frapper de près Lare se rompt et est inutile; le glaive porte son coup, mais contre" lui-même. Entendons le sens de ces paroles : le pécheur tire de loin il tire contre le ciel et contre Dieu ; et non-seulement les traits n'y arrivent pas, mais encore l'arc se rompt au premier effort. Impie tu t élevés contre Dieu, tu te moques des vérités de son Evangile et tu fais un jeu sacrilège des mystères de sa bonté et de sa justice Et toi blasphémateur impudent, profanateur du saint nom de Dieu qui non content de prendre en vain ce nom vénérable qu'on ne do'it jamais prononcer sans tremblement, profères des exécrations qui font frémir toute la nature, et te piques d'être inventif en nouveaux outrages contre cette bonté suprême, si féconde pour toi en nouveaux bienfaits- tu es donc assez furieux pour te prendre à Dieu, à sa providence de toutes les bizarreries d'un jeu excessif qui te ruine, dans lequel tune crains pas de hasarder à chaque coup plus que ta fortune, puisque tu Hasardes ton salut et ta conscience. Ou bien poussé à bout par tes ennemis sur lesquels tu n'as point de prise, tu tournes contre Dieu seul ta rage impuissante; comme s'il étoit du nombre de tes ennemis et encore le plus foible et le moins à craindre, parce qu'il ne tonne 'pas toujours, et que meilleur et plus patient que tu n'es ingrat et injurieux il réserve encore à la pénitence cette tête que tu dévoues par tant d attentats à sa justice. Tu prends un arc en ta main; tu tires hardiment contre Dieu, et les coups ne portent pas jusqu'à lui, que sa sainteté rend inaccessible à tous les outrages des hommes : ainsi tu ne peux rien contre lui, et ton arc se rompt entre tes mains, dit le saint prophète.
Mais, mes Frères, il ne suffît pas que son arc se brise et que son entreprise demeure inutile; il faut que son glaive lui perce le cœur que pour avoir tiré de loin contre Dieu, il se donne de près un coup sans remède, si Dieu ne le guérit par miracle. C'est la commune destinée de tous les pécheurs. Le péché qui trouble tout l'ordre du monde met le désordre premièrement dans celui qui le commet. La vengeance qui sort du cœur pour tout ravager, porte toujours son premier coupet le plus mortel sur ce cœur qui la produit, la nourrit. L'injustice qui veut profiter du bien d'autrui, fait son essai sur son auteur qu'elle dépouille de son plus grand bien, qui est la droiture, avant qu'il ait pu ravir et usurper celui des autres. Le médisant ne déchire dans les autres que la renommée, et déchire en lui la vertu même. L'impudicite qui veut tout corrompre, commence son effet par sa propre source,
i. Ps. XXXVÏ, 16.
narce mie nul ne peut attenter à l'intégrité d'autmi. que par la perte de ta si le Ainsi tout pécheur est ennemi de soi-même, corrupteur en sa n ôpre conscience du plus grand bien de la nature raisonnable c'està dire de l'innocence. D'où il s'ensuit que le péché, je ne dis pas dans se suites, mais le péché en lui-même es. le plus grand et le plus ex ême de tous les maux : plus grand sans compa «.son que tous ex nui nous menacent par le dehors, parce que ces. le dérèglement et entière dépravation du dedans : plus grand et plus dangereux qu le maladies du corps les plus pestilentes, parce que c'est un poison ratai Tk vie de l'âme : plus grand que tous les maux qu. attaquent no re esprit parce que c'est un mal qu, corrompt notre conscience : pus grand'pa conspue,., que la perte de la raison , parce que c est pe re ?,lu"oue la raison, que d'en perdre le bon usage, sans lequel la raison même n' s. plus qu'une folie criminelle. Enfin pour conclure ce rayonnement mal par-dessus mus les maux, -alheur excMa» t ous malheurs parce que nous y trouvons tout ensemble et "n malheur e. un l me" mameurVi nous accable, et crime qui nous dshonore malheur qui nous ôte toute espérance, et cr.me qui nous Ole toute excuse malheur qui nous fait ton. perdre, et cr,me qu. nous rend coupables Tcet™ p'er.e funeste, et qui ne nous laisse pas même sujet de nous
^ès'cela, Chrétiens, ,1 ne fau. pa. "«"*%« ^Zi^* souvent mie notre crime devient notre peine. Et je na. pas ait sans ™ Je la cognée qui nous frappe, c'est le péché même; puisqu .1 era dans l'éternité le principal instrument de notre supplice. . Corn- ,- meumSn te : » « J'assouvirai en vous toute ma fureur • »« Et ponain contra te omnes abom.naliones tuas.... Et al,o minatîones tuae in medio lui erunt.... Et imponam t,b. omn.a scelera ' ™ : "Te je vous opposerai à vous-mêmes toutes vos abominations F vos abominations subsisteront au milieu de vous-mêmes.... Et je v u chargera" du poids de tous vos forfait, » Voilà le juste supplée; un homme tout pénétré, tout environne de ses c me „ E en effe dit saint Augustin, il ne faut pas se persuader ^« ^ »u™e"i^™ et rette souveraine bonté de Dieu tire d'elle-même et de son sein pro or de quoi punir les pécheurs. Dieu est le souverain bien, et de lui, L me fnè roduit que du bien aux hommes : ainsi j»«M"«T.rta, armes par lesquelles il détruira ses ennemis, .1 se servira de fleurs néchés mêmes qu'il ordonnera de telle sorte que ce qu. a fait le plai ,r de Phomme pécheur, deviendra l'instrument d'un Dieu vengeur. Ne p mus illam tranquilh.a.em et ineffahile lumen De, de » pn> , ferre unde peccata puniantur; sed ipsa peccatasic ordinare, utqu* ueu'n delectamentahomini peccanti, sint instrumei, a Dom.no pu- , nienti' » Et ne me demandez pas, Chrétiens, de quelle sorte se leia eTra m 'changement de nos plaisirs en supplices, la c hose ^est r.rouv e na- les Écritures. C'est le Véritable qu, le du, c'est le lout-Puissant qui le fait. Et toutefois, si vous regardez la nature des pass.ons aux-
.. E,ech. v„, 3, 4, s. - 2. Enar. m l's. vu, n. .«, ton.. IV, col. 37.
quelles vous abandonnez votre cœur, vous comprendrez aisément qu'elles peuvent devenir un supplice intolérable. Elles ont toutes en elles-mêmes des peines cruelles, des dégoûts, des amertumes. Elles ont toutes une infinité qui se fâche de ne pouvoir être assouvie; ce qui mêle dans elles toutes des emportements qui dégénèrent en une espèce de fureur non moins pénible que déraisonnable. L'amour impur, s'il m'est permis de le nommer dans cette chaire, a ses incertitudes, ses agitations violentes, et ses résolutions irrésolues, et l'e-nfer de ses jalousies : a Dura sicut infernus aemuiatio1 : » et le reste que je ne dis pas. L'ambition a ses captivités, ses empressements, ses défiances et ses craintes, dans sa hauteur même, qui est souvent la mesure de son précipice. L'avarice, passion basse, passion odieuse au monde, amasse non-seulement les injustices, mais encore les inquiétudes avec les trésors. Eh ! qu'y a-t-il donc de plus aisé que de faire de nos passions une peine insupportable de nos péchés, en leur ôtant, comme il est trèsjuste, ce peu de douceur par où elles nous séduisent, et leur laissant seulement les inquiétudes cruelles et l'amertume dont elles abondent? Nos péchés contre nous, nos péchés sur nous, nos péchés au milieu de nous : trait perçant contre notre sein , poids insupportable sur notre tête, poison dévorant dans nos entrailles.
Ainsi ne nous flattons pas de l'espérance de l'impunité, pendant que nous portons en nos cœurs l'instrument de notre supplice, a Producam a ignem de medio tui qui comedat te2 : » a Je ferai sortir du milieu de toi le feu qui dévorera tes entrailles. » Je ne l'enverrai pas de loin contre toi, il prendra dans ta conscience, et ses flammes s'élanceront du milieu de toi, et ce seront tes péchés qui le produiront. Le pensezvous, Chrétiens, que vous fabriquiez en péchant l'instrument de votre supplice éternel? Cependant vous le fabriquez. Vous avalez l'iniquité comme l'eau; vous avalez des torrents de flammes. Par conséquent, mes Frères, malheur sur nous qui avons péché et ne faisons point pénitence! Le coup est lâché; l'enfer n'est pas loin, ses ardeurs éternelles nous touchent de près, puisque nous en avons en nous-mêmes et en nos propres péchés la source féconde. « La cognée est à la racine. » Ah! quel coup elle t'a donné, puisque tu nourris déjà en ton cœur ce qui fera un jour ton dernier supplice ! Autant de péchés mortels, autant de coups redoublés. Aussi l'arbre ne peut-il plus se soutenir : il chancelé, il penche à sa perte par ses habitudes vicieuses, et bientôt il tombera de son propre poids. Que s'il faut encore un dernier coup, Dieu le lâchera sans miséricorde sur cette racine stérile et maudite. Le pécheur ne se soutient plus; les moindres tentations le font chanceler, les plus légers mouvements lui impriment une pente dangereuse. Mais enfin, il a pris sa pente funeste par ses mauvaises inclinations; il ne se peut plus relever, et je le vois qui va tomber. Il est vrai que Dieu lui donne encore un peu d'espérance: mais, puisqu'il en abuse : Je vis éternellement, dit le Seigneur, je ne puis plus souffrit cette dureté : o Finis venit, venit finis.... Fac conclusionem 3 : »
l. Cant. vin, 6.— 2. Ezech. xxviu, 18. . vu, 2, 23.
a La fin est venue, et il faut conclure. » Je détruirai tous les fondements de cette espérance téméraire ; je lâcherai le dernier coup : et coupant jusqu'aux moindres fibres qui soutiennent encore ce malheureux arbre , je le précipiterai de son haut, et le jetterai dans la flamme : « Omnis arbor non faciens fructum, excidetur et in ignem mittetur : » « Tout arbre qui ne produit pas de fruit, sera coupé et jeté au feu. » Retirez-vous, de peur d'être accablé de sa chute : ses exemples vous entraîneroient avec lui. Seigneur, donnez-moi de la force; aidez le travail de mon cœur, qui veut enfanter de vrais pénitents.
SECOND POINT
Tel que seroit un ennemi implacable, qui, nous ayant dépouillés de tout notre bien, nous attire de plus sur les bras un adversaire puissant auquel nous ne pouvons résister; tel et encore plus malfaisant est le péché à l'égard de l'homme : puisque le péché, Chrétiens, comme je l'ai déjà dit, nous ayant fait perdre le bon usage de la raison, l'emploi légitime de la liberté, la pureté de la conscience, c'est-à-dire tout le bien et tout l'ornement de la créature raisonnable ; pour mettre le comble à nos maux, il arme Dieu contre nous, et nous rend ses ennemis déclarés, contraires à sa droiture, injurieux à sa sainteté, ingrats envers sa miséricorde, odieux à sa justice, et par conséquent soumis à la loi de ses vengeances.
De là nous pouvons comprendre de quelle sorte Dieu est animé, si je puis parler de la sorte, envers les pécheurs impénitents; et je vous dirai en un mot, car je ne veux point m'étendre à prouver des vérités manifestes, qu'autant qu'il est saint, autant qu'il est juste, autant leur est-il contraire; de sorte qu'il a contre eux une aversion infinie. • Les pécheurs n'entendent pas cette vérité : pendant qu'à l'ombre de leur bonne fortune, et à la faveur des longs délais que Dieu leur accorde, ils s'endorment à leur aise, ils s'imaginent que Dieu dort aussi; ils pensent qu'il ne songe non plus à les châtier, qu'ils songent à se convertir; et comme ils ont oublié ses jugements, a ils disent dans leur cœur : Dieu m'a oublié et ne prend pas garde à mes crimes : » a. Dixit c enim in corde suo : Oblitus est Deus1. » Et au contraire ils doivent savoir que la justice divine, qui semble dormir et oublier les pécheurs, leur répugnant, pour ainsi dire, de toute elle-même, est toujours en armes contre eux, et toujours prête à donner le coup par lequel ils périront sans ressource : « Virgam vigilantem ego video 2 : » « Je vois une verge qui veille. » Et il ne faut pas qu'ils se flattent de la bonté infinie de Dieu, de laquelle ils ne connoissent pas la propriété : qu'ils entendent plutôt aujourd'hui que Dieu est bon d'une autre manière qu'ils ne l'imaginent. Il est bon, dit Tertullien, parce qu'il est ennemi du mal , et il est infiniment bon, parce qu'il en est infiniment ennemi : a Non plene bonus, nisi mali œmulus3. » 11 ne faut donc pas concevoir en Dieu une bonté foible et qui souffre tout, une bonté insensible
t. Ps. IX, 34. — 2. Jer. i, 11. — 3. Advers. Marcion., lib. I, n. 26.
déraisonnable; mais une bonté vigoureuse, qui exerce l'amour qu'elle a pour le bien par la haine qu'elle a pour le mal, et se montre efficacement bonté véritable, en combattant la malice du péché qui lui est contraire : « Ut boni amorem odio mali exerceat, et boni tutelan? « expugnatione mali impleat1. » Par conséquent, Chrétiens, Dieu esi en acte et en exercice d'une juste aversion contre les pécheurs. Ses foudres sont toujours prêts, et sa colère , toujours enflammée : c'est pourquoi l'Écriture nous le représente comme tout prêt à frapper. « Toutes ses flèches sont aiguisées, dit le saint prophète, et tous ses arcs bandés et prêts à tirer : » « Sagittae ejus acutae, et omnes arcus « ejus extenti 2. » Ses flèches sont dressées et ses arcs pointés; il vise et il désigne l'endroit où il veut frapper. Ainsi sa main vengeresse est bien retenue quelquefois par l'attente du repentir, mais non jamais désarmée, et encore moins endormie; et vous le voyez dans notre Évangile. Non-seulement elle tient toujours cette terrible cognée, mais elle en applique toujours le tranchant funeste à la racine de l'arbre; et il n'y a rien entre deux : c'est pourquoi il n'est pas possible que l'arbre subsiste longtemps. « Il sera coupé, » dit saint Jean-Baptiste : « Excidetur; » ou plutôt comme nous lisons dans l'original, « excidi- « tur, » dans le temps présent : on le coupe, on le déracine, afin que nous concevions l'action plus présente et plus efficace. Il semble qu'il ne frappe pas : c'est une vengeance occulte; il livre le pécheur aux passions, au sens réprouvé, etc.
Nous nous trompons, Chrétiens, si nous croyons pouvoir subsister longtemps dans cet état misérable. Il est vrai que jusqu'ici la miséricorde divine a suspendu la vengeance et arrêté le dernier coup de la main de Dieu; mais nous n'aurons pas toujours un secours semblable. Car enfin, comme dit notre grand prophète , le règne de Dieu approche, il faut que Dieu règne; sous le règne de Dieu si saint, si puissant, si juste, il est impossible que l'iniquité demeure longtemps impunie. Disons un mot du règne de Dieu , que saint Jean-Baptiste nous annonce.
« Le Seigneur a régné, dit le Boi-prophète; que la terre s'en réjouisse, que les îles les plus éloignées en triomphent d'aise : » « Dominus « regnavit, exultet terra, laetentur insulas multae3. » Voilà un règne de douceur et de paix. Mais, ô Dieu, qu'entends-je dans un autre psaume! « Le Seigneur a régné, dit le même prophète; que les peuples frémissent et s'en courroucent, et que la terre en soit ébranlée jusqu'aux fondements : » a Dominus regnavit, irascantur populi ; qui a sedet super cherubim, moveatur terra4! » Voilà ce règne terrible, ce règne de fer et de rigueur, qu'un autre prophète décrit en ces mots : « In manu forti, et in brachio extento,et in furore effuso regnabo « super vos5 : » « Je régnerai sur vous, dit le Seigneur, en vous frappant d'une main puissante et en épuisant sur vous toute ma colère. »
Dieu ne règne sur les hommes qu'en ces deux manières : il règne
1. Advers. Marcion, lib. i, n. 26. — 2. 1s. v. 28. — 3. Ps. xcn, 1. 4. Ibid. xcvin, t.— 5. Ezech. xx, 33.
Bossuet. — y 15
sur les pécheurs convertis. Darce qu'ils se soumettent à lui volontairement; il règne sur les pécheurs condamnés, parce qu'il se les assujettit malgré eux. Là est un règne de paix et de grâce, ici un règne de rigueur et de justice; mais partout un règne souverain de Dieu, parce que là on pratique ce que Dieu commande, ici l'on souffre le supplice que Dieu impose : Dieu reçoit les hommages de ceux-là; il fait justice des autres. Pécheurs que Dieu appelle à la pénitence et qui résistez à sa voix, vous êtes entre les deux; ni vous ne faites ni vous n'endurez ce que Dieu vaut : vous méprisez la loi et vous n'éprouvez pas la peine ; vous rejetez l'attrait et vous n'êtes point accablé par la colère. Vous bravez jusqu'à la bonté qui vous attire, jusqu'à la patience qui vous attend; vous vivez maître absolu de vos volontés, indépendant de Dieu, sans rien ménager de votre part, sans rien souffrir de la sienne; et il ne règne sur vous ni par votre obéissance volontaire, ni par votre sujétion forcée. C'est un état violent, je vous le dis, Chrétiens, encore une fois; il ne peut pas subsister longtemps. Dieu est pressé de régner sur vous, car voyez en effet combien il vous presse. Que de douces invitations ! que de menaces terribles ! que de secrets avertissements 1 que de nuages de loin! que de tempêtes de près ! Regardez comme il rebute toutes vos excuses; il ne permet ni à celui-là de mettre fin à ses affaires, ni à cet autre d'aller fermer les yeux à son père' : tout retardement l'importune, tant il est pressé de régner sur vous! S'il ne règne par sa bonté, bientôt et plus tôt que vous ne pensez il voudra régner par sa justice. Car à lui appartient l'empire, et il se doit à luimême et à sa propre grandeur d'établir promptement son règne. C'est pourquoi notre grand Baptiste crie dans le désert : et non-seulement les rivages et les montagnes voisines, mais même tout l'univers retentit de cette voix : Faites pénitence, faites pénitence, riches et pauvres, grands et petits, princes et sujets; que chacun se retire de ses mauvaises voies : « car le règne de Dieu approche : » « appropinquat « enim regnum cœlorum *. »
Il approche en effet, Messieurs, puisque le Fils de Dieu paroîtra bientôt. Le règne de la bonté approche avec lui, parce qu'il nous apporte en naissant la source des grâces ; mais le règne de la justice s'approche et avance d'un même pas, parce qu'elle suit toujours la bonté de près, pour en venger les injures. La grande bonté rejetée attire les grandes rigueurs; les bienfaits méprisés pressent la vengeance eî lui préparent la voie, et saint Jean ne vous a pas tu ce conseil de Dieu. Quand il voit paroître Jésus-Christ au monde, c'est alors qu'il commence à dire que la cognée est à la racine. Tout presse Dieu à se venger des ingrats; sa bonté le presse, ses bienfaits le pressent; le dirai-je? son attente même le presse, car il n'y a rien qui fasse tant hâter la vengeance qu'une longue attente frustrée.
Ainsi je vous conjure, mes Frères, ne vous fiez pas au temps qui vous trompe; c'est un dangereux imposteur, qui vous dérobe si subtilement que vous ne vous apercevez pas de son larcin. Ne regardez pas