‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 76 sur 171 · Joan. i · texte numérisé non relu

Joan. i

2. « Quod initium sancti Evangelii, cui nomen est secundum Joannem, qui- « dam Platonicus , sicut a sancto sene Simpliciano , qui postea Mediolanensi « ecclesiœ praesedit episcopus, solebamus audire, aureis litteris conscribendum, <• et per omnes ecclesias in locis eminentissimis proponendum esse dioebat. « Sed ideo viluit superbis Deus illo magister, quia Verbum caro factum est, et <• habitavit in nobis; ut parum sit miserisquod segrotant, nisi se in ipsa etiam >< aegritudine extollant, et de medicina qua sanari poterant, erubescant. Non • cnira hoc faciunt ut erigantur, scd ut -^dendo gravius affligantur. » S. Auq. De civit. Dei, lib. X, cap. xxix, tom. VU col. 28%.

la suite de cet évangile, a Le Verbe a été fait homme ; » et ce qui paroît encore plus foible, a le Verbe a été fait chair1 : o ils n'ont pu souffrir que ce Verbe, dont on leur donnoit une si grande idée, fût descendu si bas. La parole de la croix leur a été une folie encore plus grande. Le Verbe né d'une femme; le Verbe né dans une crèche, pour en venir enfin à la dernière humiliation du Verbe expirant sur une croix : c'est ce qui a révolté ces esprits superbes. Car ils ne vouloient point comprendre que la première vérité qu'il y eût à apprendre à l'homme, que son orgueil avoit perdu, étoit de s'humilier. Il falloit donc qu'un Dieu, qui venoit pour être le docteur du genre humain, nous apprît à nous abaisser, et que le premier pas qu'il falloit faire pour être chrétien, c'étoit d'être humble. Mais les hommes enflés de leur vaine science n'étoient pas capables de faire un pas si nécessaire. a Autant qu'ils s'approchoient de Dieu par leur intelligence, autant s'en éloignoient-ils par leur orgueil : » « Quantum propinquaverunt a intelligentia, tantum superbia recesserunt, » dit excellemment saint Augustin2.

Mais, direz-vous, on leur prêchoit la résurrection de Jésus-Christ et cette ascension triomphante dans les cieux : ils dévoient donc entendre que ce Verbe, que cette Parole, que cette Sagesse incarnée étoit quelque chose de grand. Il est vrai : mais tout le fond de ces grands mystères étoit toujours un Dieu fait homme -, c'étoit un homme qu'on élevoit si haut; c'étoit une chair humaine et un corps humain qu'on plaçoit au plus haut des cieux. C'est ce qui leur paroissoit indigne de Dieu; et quelque haut qu'il montât après s'être si fort abaissé, ils ne trouvoient pas que ce fût un remède à la dégradation qu'ils s'imaginoient dans la personne du Verbe fait chair. C'est par là que cette personne adorable leur devint méprisable et odieuse : méprisable, parce qu'elle s'étoit abaissée; odieuse, parce qu'elle les obligeoit de s'abaisser à son exemple. C'est ainsi qu'il a été établi pour la ruine de plusieurs : a Positus in ruinam. » Mais en même temps il est aussi la résurrection de plusieurs ; parce que , pourvu qu'on veuille imiter ses humiliations, on apprendra de lui à s'élever de la poussière. Humiliez-vous donc, âmes chrétiennes, si vous voulez vous relever avec Jésus-Christ.

Mais, ô malheur! les chrétiens ont autant de peine à apprendre cette humble leçon qu'en ont eu les sages et les grands du monde. Loin d'imiter Jésus-Christ, dont la naissance a été si humble, chacun oublie la bassesse de la sienne. Cet homme qui s'est élevé par son industrie, et peut-être par ses crimes, ne veut pas se souvenir dans quelle pauvsté il étoit né. Mais ceux qui sont nés quelque chose dans l'ordre du monde, songent-ils bien quel est le fond de leur naissance? combien elle a été foible, combien impuissante, et destituée par elle-même de tout secours ? Se souviennent-ils de ce que disoit, en la personne d'un roi, le divin auteur du livre de la Sagesse : a. Je suis venu au monde en gémissant comme les autres 3 ? » De quoi donc se peut vanter

1. Joan. i, 14. — 2. Contra Julian., lib IV, cap. 3, tom. X, col. 593. 3. Sav vu, 3.

l'homme qui vient au monde; puisqu'il y vient en pleurant, et que la nature ne lui inspire point d'autres pressentiments dans cet état que celui qu'il a de ses misères? Entrons donc dans de profonds sentiments de notre bassesse; et descendons avec Jésus-Christ, si nous voulons monter avec lui. a II est monté, dit saint Paul ', au plus haut des cieux; parce qu'il est auparavant descendu au plus profond des abîmes. » Ne descendons pas seulement avec lui dans une humble reconnoissance des infirmités et des bassesses de notre nature; descendons jusqu'aux enfers, en confessant que c'est de là qu'il nous a tirés : et non-seulement des enfers où étoient les âmes pieuses avant sa venue, ou des prisons souterraines où étoient les âmes imparfaites qui avoient autrefois été incrédules ; mais du fond môme des enfers où les impies, où Caïn, où le mauvais riche étoient tourmentés avec les démons. C'est jusque-là qu'il nous faut descendre, jusque dans ces brasiers ardents, jusque dans ce chaos horrible et dans ces ténèbres éternelles, puisque c'est là que nous serions sans sa grâce. Anéantissons à son exemple tout ce que nous sommes. Car considérons, mes bien-aimés, qu'est-ce qu'il a anéanti en lui-même. « Comme il étoit, dit saint Paul2, dans la forme et la nature de Dieu, il n'a pas cru que ce fût à lui un attentat de se porter pour égal à Dieu; mais il s'est anéanti luimême en prenant la forme d'esclave, ayant été fait semblable aux hommes. » Ce n'est donc pas seulement la forme d'esclave qu'il a comme anéantie en lui-même; mais il a anéanti, autant qu'il a pu, jusqu'à la forme de Dieu, en la cachant sous la forme d'esclave, et suspendant , pour ainsi parler, son action toute-puissante et l'effusion de sa gloire; poussant l'obéissance jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix3; la poussant jusqu'au tombeau, et ne commençant à se relever que lorsqu'il fut parvenu à la dernière extrémité de la bassesse. Ne songeons donc à nous relever non plus que lui, que lorsque nous aurons goûté son ignominie dans toute son étendue, et que nous aurons bu tout le calice de ses humiliations. Alors il ne nous sera pas en ruine, mais en résurrection, en consolation et en joie.

DEUXIÈME POINT

Mais pour nous jeter dans ces profondeurs, laissons-nous confondre par la vérité de sa doctrine. C'est la seconde source des contradictions qu'il a eu à essuyer sur la terre. Il n'a eu à y trouver que des pécheurs; et il sembloit que des pécheurs ne dévoient non plus s'opposer à un Sauveur, que des malades à un médecin. Mais c'est qu'ils étoient pécheurs, et cependant qu'ils n'étoient pas humbles. Toutefois qu'y avoit-il de plus convenable à un pécheur que l'humilité et l'humble aveu de ses fautes? c'est ce que Jésus-Christ n'a pu trouver parmi les hommes. Il a trouvé des pharisiens pleins de rapines, d'impuretés et de corruption : il a trouvé des docteurs de la loi, qui, sous prétexte d'observer les plus petits commandements avec une exactitude

i, Ephes. iv, 9, '.0. 2, Philip- u, 6, 7. — 3. Ibiu\, 8,

surprenante , violoient les plus grands. Et ce qui les a soulevés contre le Fils de Dieu, c'est ce qu'il a dit lui-même en un mot : « Je suis venu au monde comme la lumière, et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étoient mauvaises !. »

C'est pourquoi Jésus a été, plus nue Moïse, plus que Jérémie, plus que tous les autres prophètes, un oojet de contradiction, de murmure et de scandale à tout le peuple. « C'est un prophète, ce n'en est pas un : c'est le Christ; le Christ peut-il venir de Nazareth? peut-il venir quelque chose de bon de Galilée2? Quand le Christ viendra, on ne saura d'où il vient5; mais nous savons d'où vient celui-ci4. C'est un blasphémateur et un impie qui se fait égal à Dieu*, qui enseigne à violer le jour du sabbat6. C'est un samaritain et un schismatique7; c'est un rebelle et un séditieux, qui empêche de payer le tribut à César8; c'est un homme de plaisir et de bonne chère, qui aime les grands repas des publicains et des pécheurs 9; il est possédé du malin esprit, et c'est en son nom qu'il délivre les possédés '•. » En un mot, c'est un trompeur, c'est un imposteur; ce qui enfermoit le comble de tous les outrages, et ce qui fait aussi qu'on lui préfère un voleur de grand chemin et un assassin. Lequel des prophètes a été en butte à de plus étranges contradictions? Il le falloit ainsi, puisque portant aux hommes, plus près que n'avoit fait aucun des prophètes, et avec un éclat plus vif, la vérité qui les condamnoît, il falloit qu'il soulevât contre lui tous les esprits jusqu'aux derniers excès : c'est pourquoi la rébellion n'a jamais été portée plus loin. Il fait des miracles que jamais personne n'avoit faits, et il ne laissoit aucune excuse à l'infidélité des hommes. Mais plus la conviction étoit manifeste, plus le soulèvement devoit être brutal et insensé. Car voyez jusqu'où ils portent leur fureur : il avoit ressuscité un mort de quatre jours en présence de tout le peuple : et non-seulement c'est ce qui les détermine à le faire mourir, mais ils veulent faire mourir avec lui celui qu'il avoit ressuscité, afin d'ensevelir dans un même oubli, et le miracle, et celui qui en étoit l'auteur, et celui qui en étoit le sujet; parce qu'encore qu'ils sussent bien que Dieu, qui avoit fait un si grand miracle, pouvoit bien le réitérer quand il voudroit, ils osoient bien espérer qu'il ne le voudroit pas faire, ni renverser si souvent les lois de la nature. Voilà jusqu'où ils poussent leurs complots; et jamais la vérité n'avoit été plus en butte aux contradictions, parce que jamais elle n'avoit été plus claire, ni plus convaincante, ni, pour ainsi parler, plus souveraine. C'est donc alors que les pensées, que plusieurs tenoient cachées dans leurs cœurs, furent découvertes. Et quelle fut la noire pensée qui fut alors découverte? que l'homme ne peut souffrir la vérité; qu'il aime mieux ne pas voir son péché, pour avoir occasion d'y demeurer, que de le voir et le reconnoître pour être guéri : et en un mot que le plus

i. Joan. in, 19.— 2. Ibid., vu, 40, 41. — 3. Ibid., 27. — 4. Ibid., ix, 29. 5. Ibid., x, 33. — 6. Ibid., ix, 16. — 7. Ibid., vin, 48. — 8. Luc. xxn, 2. 9. Matth. xi, 19. — io. Ibid., xn, 24

grand ennemi qu'ait l'homme, c'est l'homme môme. Voilà cette secrète et profonde pensée du genre humain, qui de voit être révélée à la présence de Jésus-Christ et à sa lumière, a Ut revelentur ei multis « cordibus cogitationes. »

Prenez donc garde, mes Frères, de ne pas imiter ces furieux. Tu t'enfonces dans le crime, malheureux pécheur; et à mesure que tu t'y enfonces, les lumières de ta conscience s'éteignent; et cette parole de Jésus-Chrit s'accomplit encore : « Vous voulez me faire mourir, parce que ma parole ne prend point en vous '. » Les lumières de ta conscience, et cette secrète persécution qu'elle te fait dans ton cœur, ne t'émeuvent pas ; pour cela tu les veux éteindre : les vérités de l'Évangile te sont un scandale ; tu commences à les combattre, non point par raison, car tu n'en as point, et « les témoignages de Dieu sont trop croyables2; * mais par paresse, par aveuglement, par fureur. 11 n'y a plus devant tes yeux et dans le fond de ton cœur qu'une petite lumière; et sa foiblesse fait voir qu'elle n'est plus en toi que pour un peu de temps : « Adhuo modicum lumen in vobis est3 : » « La lumière est encore en vous pour un peu de temps. » Au reste, mon cher frère, c'est Jésus-Christ qui te luit encore, qui te parle encore par ce foible sentiment : marche donc à la faveur de cette lumière, de peur que les ténèbres ne t'enveloppent *. et celui qui marche dans les ténèbres ne sait où il va4; il choppe à chaque pas, à chaque pas il se heurte contre la pierre, et tous les chemins sont pour lui des précipices.

TROISIÈME POINT

Mais ce qu'il y a ici de plus étrange, c'est que le dernier sujet du scandale qui a soulevé le monde contre Jésus-Christ, c'est sa bonté. Si dans le temps de sa passion et dans tout le cours de sa vie, on a poussé les outrages jusqu'à la dernière extrémité : c'est à cause qu'il se livroit à l'injustice, comme dit l'apôtre saint Pierre* qu'il se laissoit frapper impunément, comme un agneau innocent se laisse tondre, et se laisse même mener à l'autel pour y être égorgé comme une victime : c'est que s'il fait des miracles, c'est pour faire du bien à ses ennemis, et non pas pour empêcher le mal qu'ils lui vouloient faire. °,'est de là qu'est venu le grand scandale que le monde a vu arriver ^Jans Israël, à l'occasion de Jésus-Christ. Mais voici, dans le vrai Israël et dans l'Église de Dieu, le grand scandale. Parce que, dans l'institution de ses sacrements, Jésus-Christ n'a point voulu donner de bornes à ses bontés, les chrétiens n'en donnent point à leurs crimes. On a reproché au Sauveur l'efficace toute-puissante de son baptême, où tous les crimes étoient également expiés; et Julien l'Apostat a bien osé dire que c'étoit inviter le monde à faire mal6 : mais la clémence du Sauveur ne s'en tient pas là. Novatien et ses sectateurs en

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