SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE CARÊME
« Ductus est Jésus in desertum à Spiritu, ut tentaretur a diabolo. »
Jésus fut conduit par V Esprit dans le désert, pour y être tenté parle diable. Matth. IV, 1.
Si la mort de Jésus est notre vie, si son infirmité est notre force, si ses blessures sont notre guérison, aussi pouvons-nous assurer que sa tentation est notre victoire. Ne nous persuadons pas, Chrétiens, qu'il eût été permis à Satan de tenter aujourd'hui le Sauveur, sans quelque haut conseil de la Providence divine. Jésus-Christ étant le Verbe, et la raison, et la sapience du Père, comme toutes ses paroles sont esprit et vie, ainsi toutes ses actions sont spirituelles et mystérieuses; tout y est intelligence, tout y est raison. Mais parce qu'il est la sagesse incarnée, qui est venue accomplir dans le monde l'ouvrage de notre salut, toute cette raison est pour notre instruction, et tous ces mystères sont pour nous sauver. Selon cette maxime, je ne doute pas que comme on vous aura exposé aujourd'hui le sens profond de cet évangile, vous n'ayez bien compris les renseignements que nous donne la tentation de Jésus. C'est pourquoi il n'est pas nécessaire que je vous entretienne par un long discours. Seulement pour satisfaire votre piété, autant qu'il plaira à notre grand Dieu m'enseigner par son Saint-Esprit, je tâcherai de vous exposer quel est cet esprit tentateur qui ose attaquer le Sauveur Jésus. Implorons les lumières célestes pour découvrir les fraudes du diable; et contre la malice des démons demandons l'assistance de la sainte Vierge, que les anges ont toujours honorée, mais particulièrement depuis qu'un des premiers de leur hiérarchie, envoyé de la part de Dieu, la salua par ces belles paroles: « Ave, Maria. »
Qu'il y ait dans le monde un certain genre desprits malfaisants que nous appelons les démons, outre le témoignage évident des Écritures divines, c'est une chose qui a été reconnue par le consentement commun de toutes les nations et de tous les peuples. Ce qui les a portés à cette créance, ce sont certains effets extraordinaires et prodigieux qui ne pouvoient être rapportés qu'à quelque mauvais principe et à quelque secrète vertu dont l'opération fût maligne et pernicieuse. Les histoires grecques et romaines nous parlent en divers endroits de voix inopinément entendues , et de plusieurs apparitions funèbres arrivées à des personnes très-graves, et dans des circonstances- qui les rendent
1. Premier Sermon pour le premier dimanche de pjvème, sur les démons.
BOS9UET. — V 17
très-assurées; et cela se confirme encore par cette noire science de la magie, à laquelle plusieurs personnes trop curieuses se sont adonnées dans toutes les parties de la terre. Les Ghaldéens et les sages d'Egypte, et surtout cette secte de philosophes indiens que les Grecs appellent gymnosophistes, étonnoient les peuples par diverses illusions, et par des prédictions trop précises pour venir purement par la connoissance des astres. Ajoutons-y encore certaines agitations et des esprits et des corps, que les païens mêmes attribuoient à la vertu des démons, comme vous le verrez par une observation que nous en ferons en la dernière partie de cet entretien. Ces oracles trompeurs et ces mouvements terribles des idoles, et les prodiges qui arrivoient dans les entrailles des animaux, et tant d'autres accidents monstrueux des sacrifices des idolâtres, si célèbres dans les auteurs profanes; à quoi les attribuerons-nous, Chrétiens, sinon à quelque cause occulte, qui, se plaisant d'entretenir les hommes dans une religion sacrilège par des miracles pleins d'illusion, ne pouvoit être que malicieuse ? Si bien que les sectateurs de Platon et de Pythagore, qui, du commun consentement de tout le monde, sont ceux qui de tous les philosophes ont eu les connoissances les plus relevées, et qui ont recherché plus curieusement les choses surnaturelles, ont assuré comme une vérité trèsconstante qu'il y avoit des démons, des esprits d'un naturel obscur et malicieux : jusque-là qu'ils ordonnoient certains sacrifices pour les apaiser, et pour' nous les rendre favorables. Ignorants et aveugles qu'ils étoient, qui pensoient éteindre par leurs victimes cette haine furieuse et implacable que les démons ont conçue contre le genre humain, comme je vous le ferai voir en son temps. Et l'empereur Julien l'Apostat, lorsqu'en haine de la religion chrétienne, il voulut rendre le paganisme vénérable, voyant que nos pères en avoient découvert trop manifestement la folie, il s'avisa d'enrichir de mystères son impie et ridicule religion : il observoit exactement les abstinences et les sacrifices que ces philosophes avoient enseignés; il les vouloit faire passeï pour de saintes et mystérieuses institutions tirées des vieux livres de l'empire et de la socrète doctrine des platoniciens. Or ce que je vous dis ici de leurs sentiments, ne vous persuadez pas que ce soit pour appuyer ce que nous croyons, par l'autorité des païens. A Dieu ne plaise que j'oublie si fort la dignité de cette chaire et la piété de c«t auditoire, que de vouloir établir par des raisons et des autorités étrau; gères, ce qui nous est si manifestement enseigné par la sainte paroif; de Dieu et par la tradition ecclésiastique; mais j'ai cru qu'il ne seroiî pas inutile de vous faire observer en ce lieu que la malignité des démons est si grande, qu'ils n'ont pu la dis&imuler, et qu'elle a même été découverte par les idolâtres qui étoient leurs enclaves, et dont ils étoient les divinités.
D'entreprendre maintenant de prouver qu'il y a des démons par le témoignage des saintes Lettres, ne seroit-ce pas se donner une peine inutile; puisque c'est une vérité si bien reconnue, et qui nous est attestée dans toutes les pages du Nouveau Testament? Partant, pout employer à quelque instruction plus utile le temps que nous nous
sommes prescrit, j'irai avec l'assistance divine reconnoître cet ennemi qui s'avance si résolument contre nous, pour vous faire un rapport fidèle de sa marche et de ses desseins. Je vous dirai en premier lieu, avec les saints Pères, de quelle nature sont ces esprits malfaisants, quelles sont leurs forces, quelles sont leurs machines. Après, je tâcherai de vous exposer les causes qui les ont mus à nous déclarer une guerre si cruelle et si sanglante. Et comme j'espère que Dieu me fera la grâce de traiter ces choses, non par des questions curieuses, mais par une doctrine solidement chrétienne, il ne sera pas malaisé d'en tirer une instruction importante, en faisant voir de quelle sorte nous devons résister à cette nation de démons conjurés à notre ruine.
PREMIER POINT
Chaque créature a ses caractères propres, avec ses qualités et ses excellences. Ainsi la terre a sa ferme et immuable solidité, et l'eau sa liquidité transparente, et le feu sa subtile et pénétrante chaleur. Et ces propriétés spécifiques des choses sont comme des bornes qui leur sont données, pour empêcher qu'elles ne soient confondues. Mais Dieu étant une lumière infinie, il ramasse en l'unité simple et indivisble de son essence toutes ces diverses perfections qui sont dispersées deçà et delà dans le monde : toutes choses se rencontrent en lui d'une manière très-éminente, et c'est de cette source que la beauté et la grâce sont dérivées dans les créatures; d'autant que cette première beauté a laissé tomber sur les créatures un éclat et un rayon de soi-même. Nous voyons bien toutefois, Chrétiens, qu'elle ne s'est pas toute jetée en un lieu, mais qu'elle s'est répandue par divers degrés, descendant peu à peu depuis les ordres supérieurs jusqu'au dernier étage de la nature. Ce que nous observerons aisément, si nous prenons garde qu'au-dessus des choses insensibles et inanimées Dieu a établi la vie végétante, et un peu plus haut le sentiment, au-dessus duquel nous voyons présider la raison humaine d'une immortelle vigueur, attachée néanmoins à un corps mortel. Si bien que notre grand Dieu, pour achever l'univers, après avoir fait sur la terre une âme spirituelle dans des organes matériels, il a créé aussi dans le ciel des esprits dégagés de toute matière, qui vivent et se nourrissent d'une pure contemplation. C'est ce que nous appelons les anges, que Dieu a divisés en leurs ordres et hiérarchies; et c'est de cette race que sont les démons.
Après cela, qu'est-il nécessaire que je vous fasse voir par de longs discours la dignité de leur nature ? Si Dieu est la souveraine perfection, ou plutôt s'il est toute perfection, comme nous vous le disions tout à l'heure, n'est-ce pas une vérité très-constante que les choses sont plus ou moins parfaites, selon qu'elles approchent plus ou moins de cette essence infinie ? Et les anges ne sont-ils pas, parmi toutes les créatures, celles qui semblent toucher de plus près à la majesté divine? Puisque Dieu les a établis dans l'ordre suprême, des créatures pour être comme sa cour et ses domestiques, c'est une chose assurée que les dons naturels dont nous avons reçu quelques petites parcelles j
la munificence divine les a répandus comme à main ouverte sur ces belles intelligences. Et de même que ce qui nous paroît quelquefois de si subtil et si inventif dans les animaux, n'est qu'une ombre des opérations immortelles de l'intelligence des hommes; ainsi pouvons-nous dire en quelque sorte que les connoissances humaines ne sont qu'un crayon imparfait de la science de ces esprits purs, dont la vie n'est que raison et intelligence. Vous trouverez étrange peut-être que je donne de si grands éloges aux anges rebelles et déserteurs; mais souvenez-vous, s'il vous plaît, que je parle de leur nature, et non pas de leur malice; de ce que Dieu les a faits, et non pas de ce qu'ils se sont faits eux-mêmes. J'admire dans les anges damnés les marques de la puissance et de la libéralité de mon Dieu; et ainsi c'est le Créateur qu je loue, pour confondre l'ingratitude de ses ennemis.
Mais il s'élève ici une grande difficulté. Hélas ! comment s'est-il pu faire que des créatures si excellentes se soient révoltées contre Dieu ? Que nous autres pauvres mortels, abîmés dans une profonde ignorance, accablés de cette masse de chair, agités de tant de convoitises brutales, nous abandonnions si souvent le chemin difficile de la loi de Dieu; bien que ce soit une grande insolence, ce n'est pas un événement incroyable. Mais que ces intelligences pleines de lumières divines, elles dont les connoissances sont si distinctes et les mouvements si paisibles, qui n'ont pas comme nous à combattre mille ennemis domestiques, qui étant indivisibles et incorporelles, n'ont pas comme nous des membres mortels où la loi du péché domine : qu'elles se soient retirées de Dieu, encore qu'elles sussent très- bien qu'il étoit leur souveraine béatitude, c'est, mes Frères, ce qui est terrible; c'est ce qui m'étonne. et qui m'effraye; c'est par où je connois très-évidemment que toutes les créatures sont bien peu de chose.
Les fous marcionites, et les manichéens, encore plus insensés, émus de cette difficulté, ont cru que les démons étoient méchants par nature : ils n'ont pu se persuader que s'ils eussent jamais été bons, ils eussent pu se séparer de Dieu volontairement ; et de là ils concluoient ■jue la malice étoit une de leurs qualités naturelles. Mais cette extravagante doctrine est très-expressément réfutée par un petit mot du Sauveur, qui parlant du diable, en saint Jean, ne dit pas qu'il a été créé dans le mensonge; mais qu'ail n'est pas demeuré dans la vérité : » « In véritate non stetit'. » Que s'il n'y est pas demeuré, il y avoit donc été établi; et s'il en est tombé, ce n'est pas un vice de sa nature, mais une dépravation de sa volonté. Pourquoi vous tourmentez-vous, ô marcionites, à chercher la cause du mal dans un principe mauvais, qui précipite les créatures dans la malice? Ne comprenezvous pas que Dieu, étant lui seul la règle des choses, il est aussi le seul qui ne peut être sujet à faillir : et sans avoir recours à aucune autre raison, n'est-ce pas assez de vous dire que les anges étoient créatures, pour vous faire entendre très-évidemment qu'ils n'étoient pas impeccables ?
l. Joan. vin, 4<t.
Dieu est tout, ainsi qu'il disoit à Moïse : « Je te montrerai tout bien, quand je te manifesterai mon essence '; » et puisqu'il est tout, il s'ensuit très-évidemment que les créatures ne sont rien d'elles-mêmes; elles ne sont autre chose que ce qu'il plaît à Dieu de les faire. Ainsi le néant est leur origine, c'est l'abîme dont elles sont tirées par la seule puissance de Dieu : de sorte que ce n'est pas merveille si elles retiennent toujours quelque chose de cette basse et obscure origine, et si elles retombent aisément dans le néant, par le péché qui les y précipite. C'est ce que nous explique le grave Tertullien par une excellente comparaison. « De même qu'une peinture, bien qu'elle représente tous les linéaments de l'original, ne sauroit exprimer sa vigueur, étant destituée de vie et de mouvement : ainsi, dit ce grand personnage, les natures spirituelles et raisonnables expriment en quelque sorte la raison et l'intelligence de Dieu, parce qu'elles sont ses images; mais elles ne peuvent jamais exprimer sa force, qui est le bonheur de ne pouvoir pécher. » <c Imago, cum omnes lineas exprimat veritatis, vi « tamen ipsâ caret, non habens motum; ita et anima imago spiritûs « solam vim ejus exprimere non valuit, id est, non delinquendi féline citatem 2. » De là il est arrivé que les anges rebelles se sont endormis en eux-mêmes dans la complaisance de leur beauté : la douceur de leur liberté les a trop charmés; ils en ont voulu faire une épreuve malheureuse et funeste; et, déçus par leur propre excellence, ils ont oublié la main libérale qui les avoit comblés de ses grâces. L'orgueil insensiblement s'est emparé de leurs puissances : ils n'ont pas voulu reconnoître Dieu; et quittant cette première bonté, qui n'étoit pas moins l'appui nécessaire de leur bonheur que le seul fondement de leur être, tout est allé en ruine. Ainsi donc il ne faut pas s'étonner si d'anges de lumière ils ont été faits esprits de ténèbres, si d'enfants ils sont devenus déserteurs, et si de chantres divins, qui par une mélodie éternelle dévoient célébrer les louanges de Dieu, ils sont tombés à tel point de misère que de s'adonner à séduire les hommes. Dieu l'a permis de la sorte, afin que nous reconnussions dans les diables ce que peut le libre arbitre des créatures, quand il s'écarte de son principe, pendant qu'il fait éclater dans les anges et dans les hommes prédestinés ce que peut sa miséricorde et sa grâce toutepuissante.
Voilà, voilà, mes Frères, les ennemis que nous avons à combattre, autant malins à présent comme ils étoient bons dans leur origine, autant redoutables et dangereux, comme ils étoient puissants et robustes. Car ne vous persuadez pas que, pour être tombés de si haut, ils aient été blessés dans leur disposition naturelle. Tout est entier en eux, excepté leur justice et leur sainteté, et conséquemment leur béatitude. Du reste, cette action vive et vigoureuse, cette ferme constitution, cet esprit délicat et puissant, et ces vastes connoissances leur sont demeurées; et en voici la solide raison, que la théologie nous apprend.
i. bzod. xxxm, 19. — 2. Lib. II, a Je. Marcion.» n. 9,
Le bonheur des créatures raisonnables ne consiste ni dans une na- "Aire excellente, ni dans un sublime raisonnement, ni dans la force, ? dans la vigueur; mais seulement à s'unir à Dieu. Quand donc elles e séparent de Dieu, comment est-ce qu'il les punit? en se retirant luimême de ces esprits ingrats et superbes : et par là tous leurs dons naturels, toutes leurs connoissances, tout leur pouvoir, en un mot tout ce qui leur servoit d'ornement, leur tourne aussitôt en supplice : co qui leur arrive, Fidèles, selon cette juste, mais terrible maxime, que « chacun est puni par les choses par lesquelles il a péché : » « Per « quae peccat quis, per haec et torquetur1. » 0 anges inconsidérés! vous vous êtes soulevés contre Dieu, vous avez abusé de vos qualités excellentes, elles vous ont rendus orgueilleux. L'honneur de votre nature qui vous a enflés, ces belles lumières par lesquelles vous vous êtes séduits, elles vous seront conservées; mais elles vous seront un fléau et un tourment éternel : vos perfections seront vos bourreaux, et votre enfer ce sera vous-même. Comment cela arrivera-t-il, Chrétiens ? par une opération occulte de la main de Dieu, qui se sert comme il lui plaît de ses créatures, tantôt pour la jouissance d'une souveraine félicité, tantôt pour l'exercice de sa juste et impitoyable vengeance. C'est pourquoi l'apôtre nous crie, dans l'Êpître aux Éphésiens: « Revêtez-vous, mes Frères, des armes de Dieu, parce que nous n'avons point à combattre contre la chair ni le sang 2, » ni contre des puissances visibles.
Pénétrons la force de ces paroles; ne voyez-vous pas, Chrétiens, que dans toutes les choses corporelles, outre la partie agissante, il y en a une autre qui ne fait que souffrir, que nous appelons la matière? De là vient que toutes les actions des choses que nous voyons ici-bas, si nous les comparons aux actions des esprits angéliques, paroîtront languissantes et engourdies, à cause de la matière qui ralentit toute leur vigueur; mais les ennemis que nous avons à combattre, ce n'est pas, dit l'apôtre, la chair et le sang : les puissances qui s'opposent à nous sont des esprits purs et incorporels; tout y est actif, tout y est nerveux; et si Dieu ne retenoit leur fureur, nous les verrions agiter ce monde avec la même facilité que nous tournons une petite boule, a Ce sont en effet les princes du monde, dit le saint apôtre; ce sont des malices spirituelles, » « spiritualia nequitiae : » où il suppose manifestement que leurs forces naturelles n'ont point été altérées; mais que par une rage désespérée ils les ont toutes converties en malice, pour îes causes que je m'en vais vous déduire.
Cependant reconnoissons, Chrétiens, que ni les sciences, ni le grand esprit, ni les autres dons de nature, ne sont pas des avantages fort considérables, puisque Dieu les laisse entiers aux diables, ses capitaux ennemis, et par cela même les rend non-seulement malheureux, mais encore infiniment méprisables : de sorte que nonobstant toutes ces qualités éminentes, misérables et impuissants que nous sommes, nous leur semblons dignes d'envie, seulement parce qu'il plaît à notre grand
l. San. XI, t7. — 2. Ephes. VI, ti, i'2-
Dieu de nous regarder en pitié, comme vous le verrez tout à l'heure. 0 importante réflexion ! par laquelle il me seroit aisé, ce me semble, avec l'assistance divine, de vous porter à profiter de l'exemple de ces esprits dévoyés, si la brièveté que je vous ai promise ne m'obligeoit pas à passer à la seconde partie de cet entretien, qui vous expliquera les raisons pour lesquelles ces anges rebelles nous persécutent si cruellement, et avec cette haine irréconciliable. Rendez-vous, s'il vous plaît, attentifs.
SECOND POINT
Le péché de Satan a été une insupportable arrogance, suivant ce qui est écrit en Job, que « c'est lui qui domine sur tous les enfants d'orgueil : » « Ipse est rex super universos filios superbiae '. » Or le propre de l'orgueil, c'est de s'attribuer tout à soi-même; et par là les superbes se font eux-mêmes leurs dieux, secouant le joug de l'autorité souveraine. C'est pourquoi le diable s'étant enflé par une arrogance extraordinaire, les Écritures ont dit qu'il avoit affecté la divinité, «c Je monterai, dit-il, et placerai mon trône au-dessus des astres, et je serai semblable au Très-Haut2.» Mais Dieu, qui résiste aux superbes3, voyant ses pensées arrogantes, et que son esprit, emporté d'une téméraire complaisance de ses propres perfections, ne pouvoit plus se tenir dans les sentiments d'une créature, du souffle de sa bouche le précipita au fond des abîmes. Il tomba du ciel ainsi qu'un éclair, frémissant d'une furieuse colère; et assemblant avec lui tous les compagnons de son insolente entreprise, il conspira avec eux de soulever contre Dieu toutes les créatures. Mais non content de les soulever, il conçut dès lors l'insolent dessein de soumettre tout le monde à sa tyrannie : et voyant que Dieu par sa providence avoit rangé toutes les créatures sous l'obéissance de l'homme, il l'attaque au milieu de ce jardin de délices, où il vivoit si heureusement dans son innocence : il tâche de lui inspirer ce même orgueil dont il étoit possédé, et à notre malheur, Chrétiens, il réussit comme vous le savez. Ainsi, selon la maxime de l'Évangile, « l'homme étant dompté par le diable, il devint incontinent son esclave : * « A quo enim quis superatus est, hujus et « servus est 4 : » et le Monarque du monde étant surmonté par ce superbe vainqueur, tout le monde passa sous ses lois. Enflé de ce bon succès, et n'oubliant pas son premier dessein de s'égaler à la nature divine, il se déclare ouvertement le rival de Dieu ; et tâchant de se revêtir delà majesté divine, comme il n'est pas en son pouvoir de faire de nouvelles créatures pour les opposer à son maître, que fait-il? «c Du moins il adultère tous les ouvrages de Dieu, dit le grave Tertullien 5; il apprend aux hommes à en corrompre l'usage, et les astres, et les éléments, et les plantes, et les animaux; il tourne tout en idolâtrie ;» il abolit la connoissance de Dieu, et par toute l'étendue de la terre il
1. Job. xli, 25. — 2. 75. xiv, 13, 14. — 3. Jac. iv, 6. — 4. // Petr. il 19- 5. De Idolol., n. 4; De Spcct., n. 2.
se fait adorer en sa place, suivant ce que dit le prophète : « Les dieui des nations, ce sont les démons1.» C'est pourquoi le Fils de Dieu l'appelle a le prince du monde';» et l'apôtre, «le gouverneur des ténèbres3; » et ailleurs avec plus d'énergie, « le dieu de ce siècle, » «deus a hujus saeculi 4. »
J'apprends aussi de Tertullien que non-seulement les démons se faisoient présenter devant leurs idoles des vœux et des sacrifices, le propre tribut de Dieu, mais qu'ils les faisoient parer des robes et des ornements dont se revêtoient les magistrats, et porter devant eux les faisceaux et les bâtons d'ordonnance, et les autres marques d'autorité publique; parce qu'en effet, dit ce grand personnage, « les démons sont les magistrats du siècle : » a Daemones sunt magistratus saeculi 5.» Et à quelle insolence, mes Frères, ne s'est pas porté ce rival de Dieu? Il a toujours affecté de faire ce que Dieu faisoit, non pas pour se rapprocher en quelque sorte de la sainteté, c'est sa capitale ennemie, mais comme un sujet rebelle, qui, par mépris ou par insolence, affecte la môme pompe que son souverain : a Ut Dei Domini placita « cum contumelia affectans 6. » Dieu a ses vierges qui lui sont consacrées : et le diable n'a-t-il pas eu ses vestales? n'a-t-il pas eu ses autels et ses temples, ses mystères et ses sacrifices, et les ministres de ses impures cérémonies, qu'il a rendues autant qu'il a pu semblables à celles de Dieu? Pour quelle raison, Fidèles? parce qu'il est jaloux de Dieu, et veut paraître en tout son égal. Dieu, dans sa nouvelle alliance, régénère ses enfants par l'eau du baptême; et le diable faisoit semblant de vouloir expier leurs crimes par diverses aspersions : il promettoit aux siens une régénération , comme le rapporte Tertullien 7 ; et il se voit encore quelques monuments publics où ce terme est employé dans ses profanes mystères. L'esprit de Dieu au commencement étoit porté sur les eaux; et « le diable, dit Tertullien, se plaît à se reposer dans les eaux : « immundi spiritus aquis incubunt s : » dans les fontaines cachées, et dans les lacs, et dans les ruisseaux souterrains. Et l'Eglise de l'antiquité, étant imbue de cette créance, nous a laisse cette forme que nous observons encore aujourd'hui , d'exorciser les eaux baptismales. Dieu par son immensité remplit le ciel et la terre : a le diable par ses anges impurs occupe autant qu'il peut toutes les créatures 9. » Et de là vient cette coutume des premiers chrétiens de les purger et de les sanctifier par le signe de la croix, comme par une espèce de saint exorcisme.
Ce lui est, à la vérité, un sujet d'une douleur enragée de ce qu'il voit que toutes ses entreprises sont vaines, et que, bien loin de pouvoir parvenir à égaler la nature divine, comme il l'avoit témérairement projeté, il faut qu'il ploie malgré qu'il en ait sous la main toutepuissante de Dieu : mais il ne se désiste pas pour cela de sa fureur obstinée. Au contraire, considérant que la majesté de Dieu est inac-
1. Ps. xcv, 5.— 2. Joan. xiv, 30. — 3. Ephes. vi, 12. — 4. // Cor. iv, 4.
5. De làolol., n. 18. — 6. Tert., ad Uxor.. n. 8, pag. 186. 7. Tert.. de Bapt., n. 5. — 8. Ibid. — 9. Tert., de Spect. n. ».
cessible à sa colère, il décharge sur nous, qui en sommes les images vivantes, toute l'impétuosité de sa rage : comme on voit un ennemi impuissant, qui, ne pouvant atteindre celui qu'il poursuit, repaît en quelque façon son esprit d'une vaine imagination de vengeance, en déchirant sa peinture. Ainsi en est- il de Satan : il remue le ciel et la terre pour susciter des ennemis à Dieu parmi les hommes, qui sont ses enfants : il tâche de les engager tous dans son audacieuse et téméraire rébellion, pour les faire compagnons et de ses terreurs et de ses tourments. Il croit par là se venger de Dieu. Comme il n'ignore pas qu'il n'y a point pour lui de ressource, il n'est plus capable que de cette maligne joie qui revient à un méchant d'avoir des complices, et à un esprit mal fait de voir des malheureux et des affligés. Furieux et désespéré, il ne songe plus qu'à tout perdre après s'être perdu lui-même, et envelopper tout le monde avec lui dans une commune ruine.
Et ne croyez pas, Chrétiens, qu'il nous donne jamais aucun relâche. Tous les esprits angéliques, comme remarque très-bien le grand saint Thomas, sont très-arrêtés dans leur entreprise : car au lieu que les objets ne se présentent à nous qu'à demi, si bien que par de secondes réflexions nous avons de nouvelles vues, qui nous font chasser trèssouvent tout l'ordre de nos desseins; les anges au contraire, dit saint Thomas ', embrassent tout leur objet du premier regard avec toutes ses circonstances; et partant, leur résolution est fixe et déterminée : mais particulièrement celle de Satan est puissamment appliquée à notre ruine. Son esprit entreprenant et audacieux, fortifié par tant de succès, et envenimé par une haine mortelle et invétérée, l'incite jour et nuit contre nous. C'est pourquoi les Écritures nous le dépeignent comme un ennemi toujours vigilant, qui rôde sans cesse aux environs, pour tâcher de nous dévorer2. » Lorsque par la grâce de Dieu nous l'avons chassé de nos âmes, c'est alors qu'il s'anime le plus. En voulez-vous une preuve évidente, de la bouche même de Notre-Seigneur? « L'esprit immonde sortant de l'homme va chercher du repos, dit le Fils de Dieu dans son Évangile3, et n'en trouve pas. » C'est que l'esprit humain est la seule retraite où il semble se rafraîchir, parce que du moins il y contente sa haine. Voyez les fous amoureux du siècle, comme ils sont patients et persévérants dans leurs convoitises brutales! Or ce vieux adultère, dit saint Augustin 4, n'a point d'autres délices que de corrompre les âmes pudiques : ainsi ne vous étonnez pas si ses poursuites sont opiniâtres. Ayant bien eu l'insolence de traiter d'égal avec Dieu, il croit qu'il ne lui sera pas difficile d'abattre une créature impuissante. Et si, renversé comme il est par le bras de Dieu dans les gouffres éternels (remarquez ce raisonnement), Chrétiens, il ne cesse néanmoins par une vaine opiniâtreté de traverser autant qu'il peut les desseins de sa providence ; s'il se roidit avec tant de fermeté contre Dieu, bien qu'il sache que tous ses. efforts seront
1. S. Tham. i, part, quaest. lviii, art. ni. — 2. / Pet. v, 8. 9. Luc. XI 24. — 4. In Ps. xxxix, n. 1, tom IV, col 328.
inutiles, que n'entreprendra-t-il pas contre nous, dont il a si souvent expérimenté la foibiesse ? Ainsi je vous avertis, mes chers Frères, de vous défier toujours de cet ennemi : quand même vous le surmontez, vous ne domptez pas son audace, mais vous enflammez son indignation, a Tune piurimum accenditur, cum extinguitur, » dit Tertullien1 : a Quand on l'éteint, c'est alors qu'il s'allume. » 11 veut dire que ce superbe, cet audacieux , ne croira jamais que vous soyez capable de lui résister; et plus vous ferez d'efforts, plus il dressera contre vous ses diverses et furieuses machines.
Vous vous imaginez peut-être, Fidèles, que s'il est si audacieux, il vous attaquera par la force ouverte : ah ! qu'il n'en est pas de la sorte. Il est vrai, c'est l'ordinaire des orgueilleux d'exercer ouvertement leurs inimitiés; mais l'inimitié de Satan n'est pas d'une nature vulgaire; elle est mêlée d'une noire envie qui le ronge éternellement. Il ne peut souffrir que nous vivions dans l'espérance de la félicité qu'il a perdue, jue Dieu par sa grâce nous égale aux anges, que son Fils se soit revêtu d'une chair humaine pour nous faire des hommes divins. Il enrage quand il considère que les serviteurs de Jésus, hommes misérables et pécheurs, assis dans des trônes augustes, le jugeront à la fin des siècles avec les anges ses sectateurs. Cette envie le brûle plus que les flammes. C'est, mes Frères, ce qui lui fait embrasser les fraudes et les tromperies, parce que l'envie, comme vous savez, est une passion froide et obscure, qui ne parvient à ses fins que par de secrètes menées : et c'est parla que Satan est infiniment redoutable; ses finesses sont plus à craindre que ses violences. De même qu'une vapeur pestilente se coule au milieu des airs, et imperceptible à nos sens insinue son venin dans nos cœurs, ainsi cet esprit malin, par une subtile et insensible contagion, corrompt la pureté de nos âmes. Nous ne nous apercevons pas qu'il agisse en nous, parce qu'il suit le courant de nos inclinations. Il nous pousse et il nous précipite du côté qu'il nous voit pencher : il ne cesse d'enflammer nos premiers désirs, jusqu'à tant que par ses suggestions il les fasse croître en passions violentes. Si nous avons commencé à aimer, de fous il nous rend furieux : si l'avarice nous inquiète, il nous représente un avenir toujours incertain, il étonne notre âme timide par des objets de famine et de guerre. Sa malice est spirituelle et ingénieuse; il trompe les plus déliés. Sa haine désespérée et sa longue expérience le rendent de plus en plus inventif; il se change en toutes sortes de formes; et cet esprit si beau, orné de tant de connoissances si ravissantes, parmi tant de merveilleuses conceptions, n'estime et ne chérit que celles qui lui servent à renverser l'homme : « Operatio eorum est hominis eversio 2. »
Voulez-vous, par une plus ample confirmation, que je vous fasse voir en raccourci dans notre Evangile tout ce que je viens de vous dire? Il transporte le Fils de Dieu sur le pinacle du temple : il lui représente en un seul instant tous les royaumes du monde. Qui n'admireroit sa puissance ? et le Fils de Dieu le permet de la sorte, afin que