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SERMON POUR LE JEUDI DE LA IP SEMALNE

DE CARÊME ■

Fili, recordare quia recepisti bona in vita tua, Lazarus similiter mala; nunc autem hic consolatur, tu vero cruciaris.

Mon Fils, souvenez-vous que vous avez reçu vos biens dans votre vie, et que Lazare n'y a eu que des maux; c'est pourquoi il est maintenant dans la consolation, et vous dans les tourments. (Luc, xvi, 26.)

Nous lisons dans l'Histoire sainte ^ que le roi de Samarie ayant voulu bâtir une place forte, qui tenoit en crainte et en alarmes toutes les places du roi de Judée, ce prince assembla son peuple et fit un tel efl"ort contre l'ennemi, que non-seulement il ruina cette forteresse, mais qu'il en fit servir les matériaux pour construire deux grands châteaux par lesquels il fortifia sa frontière.

Je médite aujourd'hui. Messieurs, de faire quelque chose de semblable; et dans cet exercice pacifique, je me propose l'exemple de cette entreprise militaire. Les libertins déclarent la guerre à la Providence divine; et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui parolt injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C'est là que les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable, c'est de là qu'ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde.

1. Premier Sermon pour le jeudi de la 2'" semaine de Carême, prêché à la cour, sur la Providence.

■I. III He;j. XV, 17, -iv.

se persuadant faussement que le désordre apparent des choses humaines rend témoignage contre elle. Assemblons-nous, Chrétiens, pour combattre les ennemis du Dieu vivant; renversons les remparts superbes de ces nouveaux Samaritains. Non contents de leur faire voir que cette inégale dispensation des biens et des maux du monde ne nuit en rien à la Providence, montrons au contraire qu'elle l'établit. Prouvons, par le désordre même, qu'il y a un ordre supérieur qui rappelle tout à soi par une loi immuable; et bâtissons les forteresses de Juda des débris et des ruines de celle de Samarie. C'est le dessein de ce discours que j'expliquerai plus à fond après que nous aurons imploré, etc.

Le théologien d'Orient, saint Grégoire de T^azTanze * , contemplant la beauté du monde, dans la structure duquel Dieu s'est montré si sage et si magnifique, l'appelle élégamment en sa langue, le plaisir et les délices de son Créateur. Il avoit appris de Moïse que ce divin architecte, à mesure qu'il bâtissait ce grand édifice, en admiroit luimême toutes les parties : ce Vidit Deus lucem quod esset bona ^ ; » a Dieu vit que la lumière étoit bonne : « qu'en ayant composé le tout, il avoit encore enchéri, et l'avoit trouvé « parfaitement beau : » « Et erant a valde bona 3; d enfin qu'il avoit paru tout saisi de joie dans le spectacle de son propre ouvrage. Où il ne faut pas s'imaginer que Dieu ressemble aux ouvriers mortels, lesquels, comme ils peinent beaucoup dans leurs entreprises, et craignent toujours pour l'événement, so-nt ravis que l'exécution les décharge du travail et les assure du succès. Mais Moïse regardant les choses dans une pensée plus sublime, et prévoyant en esprit qu'un jour les hommes ingrats nieroient la Providence qui régit le monde, il nous montre dès l'origine combien Dieu est satisfait de ce chef-d'œuvre de ses mains; afin que, le plaisir de le former nous étant un gage certain du soin qu'il devoit prendre à le conduire, il ne fût jamais permis de douter qu'il n'aimât à gouverner ce qu'il avoit tant aimé à faire, et ce qu'il avoit lui-même jugé si digne de sa sagesse.

Ainsi nous devons entendre que cet univers et particulièrement le genre humain est le royaume de Dieu, que lui-même règle et gouverne selon des lois immuables; et nous nous appliquerons aujourd'hui à méditer les secrets de cette céleste politique qui régit toute la nature, et qui, enfermant dans son ordre l'instabilité des choses humaines, ne dispose pas avec moins d'égards les accidents inégaux qui mêlent la vie des particuliers, que ces grands et mémorables événements qui décident de la fortune des empires.

Grand et admirable sujet, et digne de l'attention de la cour la plus auguste du monde! Prêtez l'oreille, Ô mortels, et apprenez de votre Dieu même les secrets par lesquels il vous gouverne. Car c'est lui qui vous enseignera dans cette chaire; et je n'entreprends aujourd'hui d'expliquer ses conseils profonds, qu'autant que je serai éclairé par ses oracles iafaillibles.

1. Orai. xxxrv, tom. I, pag. 557. —2. Gènes, i, 4. — 3. Ibid., 31

Mais il nous importe peu , Chrétiens, de connoître par quelle sagesse nous sommes régis, si nous n'apprenons aussi à nous conformer à l'ordre de ses conseils. S'il y a de l'art à bien gouverner , il y en a aussi à bien obéir. Dieu donne son esprit de sagesse aux princes • pour savoir conduire les peuples, et il donne aux peuples l'intelligence pour être ca-pables d'être dirigés par ordre; c'est-à-dire qu'outre la science maltresse par laquelle le prince commande, il y a une autre science subalterne qui enseigne aussi aux sujets à se rendre dignes instruments de la conduite supérieure, et c'est le rapport de ces deux sciences qui entretient le corps d'un État par la correspondance du chef et des membres.

Pour rétablir ce rapport dans l'empire de notre Dieu, tâchons de faire aujourd'hui deux choses. Premièrement, Chrétiens, quelque étrange confusion, quelque désordre même ou quelque injustice qui paroisse dans les affaires humaines, quoique tout y semble emporté par l'aveugle rapidité de la fortune, mettons bien avant dans notre esprit que tout s'y conduit par ordre, que tout s'y gouverne par maximes, et qu'un conseil éternel et immuable se cache parmi tous ces événements que le temps semble déployer avec une si prodigieuse incertitude. Secondement, venons à nous-mêmes, et après avoir bien compris quelle puissance nous meut et quelle sagesse nous gouverne, voyons quels sont les sentiments qui nous rendent dignes d'une conduite si relevée. Ainsi nous découvrirons, suivant la médiocrité de l'esprit humain, en premier lieu les ressorts et les mouvements, et ensuite l'usage et l'application de cette subhme politique qui régit le monde : et c'est tout le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines, confuse, inégale, irrégulière, je la compare souvent à certains tableaux que l'on montre assez ordinairement dans les bibliothèques des curieux comme un jeu de la perspective. La première vue ne vous montre que des traits informes et un mélange confus de couleurs, qui semble être, ou l'essai de quelque apprenti, ou le jeu de quelque enfant, plutôt que l'ouvrage d'une main savante. Mais aussitôt que celui qui sait le secret vous les fait regarder par un certain endroit, aussitôt toutes les lignes inégales venant à. se ramasser d'une certaine façon dans notre vue, toute la confusion se démêle, et vous voyez paroître un visage avec ses linéaments et ses proportions, où il n'y avoit auparavant aucune apparence de forme humaine. C'est, ce me semble, Messieurs, une image assez naturelle du monde, de sa confusion apparente et de sa justesse cachée, que nous ne pouvons jamais remarquer qu'en le regardant par un certain point que la foi en Jésus-Christ nous découvre.

J'ai vu, dit l'Ecclésiaste , un désordre étrange sous le soleil : « J'ai

i. DmU. XXXIV, 9.

vu que l'on xie commet pas ordinairement, ni la course aux plus vites, ni les affaires aux plus sages, ni la guerre aux plus courageux; mais que c'est le hasard et l'occasion qui donne tous les emplois, qui règle tous les prétendants : » « Nec velocium esse cursum , nec fcrT.um bellum;... sed tempus casumque in omnibus >. » J'ai vu, dit le même Ecclésiaste, que « toutes clioses arrivent également à l'homme de bien et au méchant, à celui qui sacrifie et à celui qui blasphème : » « Quod universa aeque eveniant justo et impio,... immolant! victimas etsacrificia contemnenti.... eadem cunctis eveniunt^. » Presque tous les siècles se sont plaints d'avoir vu l'iniquité triomphante et l'innocence affligée; mais de peur qu'il n'y ait rien d'assuré, quelquefois on voit au contraire l'innocence dans le trône et l'iniquité dans le supplice. Quelle est la confusion de ce tableau, et ne semble t-il pas que ces couleurs aient été jetées au hasard, seulement pour brouiller la toile ou le papier, si je puis parler de la sorte ?

Le libertin inconsidéré s'écrie aussitôt qu'il n'y a point d'ordre : « il dit en son cœur : Il n'y a point de Dieu, » ou ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune : « Dix.it insipiens in corde a suo : Non est Deus *. » Mais arrêtez, malheureux, et ne précipitez pas votre jugement dans une affaire si importante. Peut-être que vous trouverez que ce qui semble confusion est un art caché; et si vous savez rencontrer le point par où il faut regarder les choses, toutes les inégalités se rectifieront, et vous ne verrez que sagesse où vous n'imaginez que désordre.

Oui, oui, ce tableau a son point, n'en doutez pas; et le même Ecclésiaste, qui nous a découvert la confusion, nous mènera aussi à l'endroit par où nous contemplerons l'ordre du monde. « J'ai vu , dit-il, sous le soleil l'impiété en la place du jugement, et l'iniquité dans le rang que devoit tenir la justice : » « Vidi sub sole in loco judicii im- « pietatem, et in loco justitiae iniquitatem *, » C'est-à-dire, si nous l'entendons, l'iniquité sur le tribunal, ou même l'iniquité dans le trône où la seule justice doit être placée. Elle ne pouvoit pas monter plus haut ni occuper une place qui lui fût moins due. Que pouvoit penser Salomon en considérant un si grand désordre? Quoi, que Dieu abandonnoit les choses humaines sans conduite et sans jugement ? Au contraire, dit ce sage prince, en voyant ce renversement, «aussitôt j'ai dit en mon cœur : Dieu jugera le juste et l'impie, et alors ce sera le temps de toutes choses. » a Et dixi in corde meo : Justum in imoc pium judicabit Deus, et tempus omnis rei tune erit*. »

Voici, Messieurs, un raisonnement digne du plus sage des hommes : il découvre dans le genre humain une extrême confusion , il voit dans le reste du monde un ordre qui le ravit : il voit bien qu'il n'est pas possible que notre nature, qui est la seule que Dieu a faite à sa ressemblance, soit la seule qu'il abandonne au hasard ; ainsi , convaincu par raison qu'il doit y avoir de l'ordre parmi les hommes, et voyant

1, Ecoles. IX, 11.-2. Ibid., 2, 3. — 3. Pa. lu, l. — k. Ecoles, xu, 16. 5. Ibid., 17.

par expérience qu'il n'est pas encore établi, il conclut nécessairement que l'homme a quelque chose à attendre. Et c'est ici, Chrétiens, tout le mystère du conseil de Dieu; c'est la grande maxime d'État de la politique du Ciel. Dieu veut que nous vivions au milieu du temps dans une attente perpétuelle de l'éternité ; il nous introduit dans le monde, où il nous fait paroltre un ordre admirable pour montrer que son ouvrage est conduit avec sagesse; où il laisse de dessein formé quelque désordre apparent pour montrer qu'il n'y a pas mis encore la dernière main. Pourquoi? pour nous tenir toujours en attente du grand jour de l'éternité, où toutes choses seront démêlées par une décision dernière et irrévocable; où Dieu, séparant encore une fois la lumière d'avec les ténèbres, mettra par un dernier jugement la justice et l'impiété dans les places qui leur sont dues, « et alors, dit Salomon, ce sera le temps de chaque chose, ■ « et tempus omnis rei tune erit. »

Ouvrez donc les yeux , ô mortels ; c'est Jésus - Christ qui vous y exhorte dans cet admirable discours qu'il a fait en saint Matthieu, chapitre sixième, et en saint Luc, chapitre douzième, dont je vais vous donner une paraphrase. Contemplez le ciel et la terre , et la sage économie de cet univers. Est-il rien de mieux entendu que cet édifice ? est-il rien de mieux pourvu que cette famille ? est-il rien de mieux gouverné que cet empire? Cette puissance suprême qui a construit le monde et qui n'y a rien fait qui ne soit très-bon, a fait néanmoins des créatures meilleures les unes que les autres. Elle a fait les corps célestes qui sont immortels, elle a fait les terrestres qui sont périssables; elle a fait des animaux admirables par leur grandeur, elle a fait les insectes et les oiseaux qui semblent méprisables par leur petitesse ; elle a fait ces grands arbres des forêts qui subsistent des siècles entiers, elle a fait les fleurs des champs qui se passent du matin au soir. Il y a de l'inégalité dans ses créatures, parce que cette même bonté qui a donné l'être aux plus nobles, ne l'a pas voulu envier aux moindres. Mais depuis les plus grandes jusqu'aux plus petites, sa providence se répand partout. Elle nourrit les petits oiseaux qui l'invoquent dès le matin par la mélodie de leurs chants; et ces fleurs dont la beauté est si tôt flétrie, elle les habille si superbement durant ce petit moment de leur être , que Salomon dans toute sa gloire n'a rien de comparable à cet ornement. 'Vous, hommes qu'il a faits à son image, qu'il a éclairés de sa connoissance, qu'il a appelés à son royaume, pouvez-vous croire qu'il vous oublie, et que vous soyez les seules de ses créatures sur lesquelles les yeux toujours vigilants de sa Providence paternelle ne soient pas ouverts? « Nonne vos magis pluris estis illis '?» N'êtes-vous pas beaucoup plus qu'eux? » Que s'il vous parolt quelque désordre, s'il vous semble que la récompense coure trop lentement à la vertu, et que la peine ne poursuive pas d'assez près le vice, songez à l'éternité de ce premier Être : ses desseins, formés et conçus dans le sein immense de cette immuable éternité, ne dépendent ni des années

l. Matth. VI, 2fl.

ni des siècles qu'il voit passer devant lui cornu-s des moments; et il faut la durée entière du monde pour développer tout à fait les ordres d'une sagesse si profonde. Et nous , mortels misérables , nous voudrions, en nos jours qui passent si vite, voir toutes les œuvres de Dieu accomplies! Parce que nous et nos conseils sommes limités dans un temps si court, nous voudrions que l'infini se renfermât aussi dans les mêmes bornes, et qu'il déployât en si peu d'espace tout ce que sa miséricorde prépare aux bons, et tout ce que sa justice destine aux méchants : «c Attendis dies tuos paucos, et diebus tuis paucis vis impleri omnia, ut damnentur omnes impii, et coronentur omnes boni'. » II ne seroit pas raisonnable : laissons agir l'Éternel suivant les lois de son éternité; et bien loin de la réduire à notre mesure, tâchons d'entrer plutôt dans son étendue : « Jungere aeternitati Dei , et cum illo aeternus isto *. »

Si nous entrons. Chrétiens, dans cette bienlieureuse liberté d'esprit, si nou-s mesurons les conseils de Dieu selon la règle de l'éternité, nous regarderons sans impatience ce mélange confus des choses humaines. Il est vrai, Dieu ne fait pas encore de discernement entre les bons et les méchants; mais c'est qu'il a choisi son jour arrêté, où il fera paroître tout entier à la face de tout l'univers, quand le nombre des uns et des autres sera complet. C'est ce qui a fait dire à TertuUien ces excellentes paroles : <t Dieu, dit-il, ayant remis le jugement à la fin des siècles, il ne précipite pas le discernement qui en est une condition nécessaire : » « Qui enim semel œternum judicium destinavit post saeculi finem , non praecipitat discretionem. » « Il se montre presque égal sur toute la nature humaine; et les biens et les maux qu'il envoie en attendant, sur la terre, sont communs à ses ennemis et à ses enfants : •» « ^Equalis est intérim super omne hominum genus; et indulgens, et increpans, communia voluit esse et commoda profanis, et incommoda suis^. » Oui, c'est la vérité eUe-même qui lui a dicté cette pensée. Car n'avez-vous pas remarqué cette parole admirable : Dieu ne précipite pas le discernement? Précipiter les affaires, c'est le propre de la foiblesse, qui est contrainte de s'empresser dans l'exécution de ses desseins, parce qu'elle dépend des occasions, et que ces occasions sont certains moments dont la fuite soudaine cause une nécessaire précipitation à ceux qui sont obligés de s'y attacher. Mais Dieu qui est l'arbitre de tous les temps, qui du centre de son éternité développe tout l'ordre des siècles, qui connoît sa toute-puissance, et qui sait que rien ne peut échapper ses mains souveraines, ah! il ne précipite pas ses conseils. Il sait que la sagesse ne consiste pas à faire toujours les choses promptement, mais à les faire dans le temps qu'il faut. Il laisse censurer ses desseins aux fous et aux téméraires, mais il ne trouve pas à propos d'en avancer l'exécution pour les murmures des hommes. Ce lui est assez. Chrétiens, que ses amis et ses serviteurs regardent de loin venir son jour avec humilité et tremblement : pour

1. s. Aag., In Ps. xca, n. 8, tom. IV, col. 986. -- 2. Ibid. -. Apolog., n. 41.

SERMON SUR LA PROVIDENCE. 3io

ies autres, il sait où il les attend; et le jour est marqué pour les punir : il ne s'émeut pas de leurs reproches, « quoniam prospicit quod veniet dies ejusS » « parce qu'il voit que son jour doit venir bientôt. »

Mais cependant, direz-vous, Dieu fait souvent du bien aux méchants, il laisse souffrir de grands maux aux justes : et quand un tel désordre ne dureroit qu'un moment , c'est toujours quelque chose contre la justice. Désabusons-nous, Chrétiens, et entendons aujourd'hui la différence des biens et des maux : il y en a de deux sortes; il y a les biens et les maux mêlés, qui dépendent de l'usage que nous en faisons. Par exemple, la maladie est un mal; mais qu'elle sera un grand bien, si vous la sanctifiez par la patience! la santé est un bien, mais qu'elle deviendra un mal dangereux en favorisant la débauche ! Voilà les biens et les maux mêlés, qui participent de la nature et du mal, et qui touchent à l'un ou à l'autre, suivant l'usage où on les applique.

Mais entendez, Chrétiens, qu'un Dieu tout-puissant a dans les trésors de sa bonté un souverain bien qui ne peut jamais être mal, c'est la félicité éternelle; et qu'il a dans les trésors de sa justice certains maux extrêmes qui ne peuvent tourner en bien à ceux qui les souffrent, tels que sont les supplices des réprouvés. La règle de sa justice ne permet pas que les méchants goûtent jamais ce bien souverain, ni que les bons soient tourmentés par ces maux extrêmes; c'est pourquoi il fera un jour le discernement : mais pour ce qui regarde les biens et ies maux mêlés, il les donne indifféremment aux uns et aux autres.

Cette distinction étant supposée, il est bien aisé de comprendre que ces biens et ces maux suprêmes appartiennent au temps du discernement général, où les bons seront séparés pour jamais de la société des impies, et que ces biens et ces maux mêlés sont distribués avec équité dans le mélange où nous sommes. Car il falloit certainement, dit saint Augustin 2, que la justice divine prédestinât certains biens aux justes, auxquels les méchants n'eussent point de part, et de même qu'elle préparât aux méchants des peines dont les bons ne fussent jamais tourmentés : c'est ce qui fera dans le dernier jour un discernement éternel. Mais, en attendant ce temps limité, dans ce siècle de confusion où les bons et les méchants sont mêlés ensemble, il falloit que les biens et les maux fussent communs aux uns et aux autres, afin que le désordre même tînt les hommes toujours suspendus dans l'attente de la décision dernière et irrévocable.

Que le saint et divin P&almiste a célébré divinement cette belle distinction de biens et de maux! J'ai vu , dit-il, dans la main de Dieu une coupe remplie de trois liqueur.s : a Calix in manu Domini vini meri plenus mixto. » Il y a premièrement le vin pur. « vini meri; » il y a secondement le vin mêlé, « plenus mixto; » enfin il y a la lie, tt verumtamen fœx ejus non est exinanita^. » Que signifie ce via pur? la joie de l'éternité, joie qui n'est altérée par aucun mal, mêlée d'au-

1. Pê. xixvi, 13. — 2. In Ps. Lv, Q. 16, tom. I, ool. 526. 8. Pa. Lxxrv, 8, 9.

cune amertume. Que signifie cette lie, sinon le supplice des réprouvés, supplice qui n'est tempéré d'aucune douceur? Et que représente ce vin mêlé, sinon ces biens et ces maux, que l'usage peut faire changer de nature, tels que nous les éprouvons dans la vie présente? G la belle distinction des biens et des maux que le prophète a chantée! mais la sage dispensation que la Providence en a faite l Voici les temps du mélange, voici les temps de mérite, où il faut exercer les bons pour les éprouver, et supporter les péch-eurs pour les attendre : qu'on répande dans ce mélange ces biens et ces maux mêlés dont les sages savent profiter, pendant que les insensés en abusent, mais ces temps de mélange finiront. Venez , esprits purs , esprits innocents , venez Doire le vin pur de Dieu, sa félicité sans mélange. Et vous, ô méchants endurcis, méchants éternellement séparés des justes, il n'y a plus pour vous de félicité, plus de danses, plus de banquets, plus de jeux-, venez boire toute l'amertume de la vengeance divine : « Bibent omnes peccatores terrae '. » Voilà, Messieurs, ce discernement qui démêlera toutes choses par une sentence dernière et irrévocable.

a 0 que vos œuvres sont grandes, que vos voies sont justes et véritables, ô Seigneur, Dieu tout-puissant! Qui ne vous loueroit, qui ne vous béniroit, ô Roi des siècles M v qui n'admireroit votre providence, qui ne craindroit vos jugements? Ah! vraiment! a l'homme insensé n'entend pas ces choses, et le fou ne les connolt pas : a Vir insipiens non cognoscet, et stultus non intelliget haec^. » « 11 ne regarde que ce qu'il voit, et il se trompe : » « Haec cogitaverunt, et erraverunt*. » Car il vous a plu, ô grand architecte, qu'on ne vit la beauté de votre édifice qu'après que vous y aurez mis la dernière main ; et votre prophète a prédit que « ce seroit seulement au dernier jour qu'on entendroit le mystère de votre conseil : » « In novissimis diebus intelligetis consilium ejus *. »

Mais alors il sera bien tard pour profiter d'une connoissance si nécessaire : prévenons , Messieurs, l'heure destinée; assistons en esprit au dernier jour; et du marchepied de ce tribunal devant lequel nous comparoîtrons, contemplons les choses humaines. Dans cette crainte, dans cette épouvante, dans ce silence universel de toute la nature, avec quelle dérision sera entendu le raisonnement des impies, qui s'affermissoient dans le crime en voyant d'autres crimes impunis! Euxmêmes au contraire s'étonneront comment ils ne voyoient pas que cette publique impunité les avertissoit hautement de l'extrême rigueur de ce dernier jour. Oui, j'atteste le Dieu vivant qui donne dans tous les siècles des marques de sa vengeance; les châtiments exemplaires qu'il exerce sur quelques-uns ne me semblent pas si terribles que l'impunité de tous les autres. S'il punissoit ici tous les criminels, je croirois toute sa justice épuisée; et je ne vivrois pas en attente d'un discernement plus redoutable. Maintenant sa douceur même et sa patience ne me permettent pas de douter qu'il ne faille attendre un grand

i . Ps. Lxxiv, 9. — 2. Àpoc. XV, 3, 4. — 3. Ps. xci, 6—4. Sap. n. 21 5. Jerem. xxni, 20.

changement. Non, les choses ne sont pas encore en leur pl5.ce fixe, elles n'ont pas encore leur temps arrêté. Lazare souflFre encore, quoique innocent; le mauvais riche, quoique coupable, jouit encore de quelque repos : ainsi ni la peine ni le repos ne sont pas encore où ils doivent être, cet état est violent, et ne peut pas durer toujours. Ne vous j fiez pas, ô homme du monde; il faut que les choses changent. Et en e!» fet admirez la suite : a Mon fils, tu as reçu des biens en ta vie, et Lazare aussi a reçu des maux. » Ce désordre se pouvoit souffrir durant les temps de mélange, où Dieu préparoit un plus grand ouvrage; mais sous un Dieu bon et sous un Dieu juste une telle confusion ne pouvoit pas être éternelle. C'est pourquoi, poursuit Abraham, maintenant que vous êtes arrivés tous deux au lieu de votre éternité; « nunc autem, » une autre disposition se va commencer, chaque chose sera en sa place, la peine ne sera plus séparée du coupable à qui elle est due, ni la consolation refusée au juste qui l'a espérée : « Nunc autem hic con- « solatur , tu vero cruciaris. » Voilà , Messieurs , le conseil de Dieu exposé fidèlement par son Écriture : voyons maintenant en peu de paroles quel usage nous en devons faire ; c'est par où je m'en vais conclure.

SECOND POINT

Quiconque est persuadé qu'une sagesse divine le gouverne, et qu'un conseil immuable le conduit à une fin éternelle, rien ne lui paroît ni grand ni terrible que ce qui a relation à l'éternité : c'est pourquoi les deux sentiments que lui inspire la foi de la Providence, c'est premièrement de n'admirer rien, et ensuite de ne rien craindre de tout ce qui se termine en la vie présente.

Il ne doit rien admirer, et en voici la raison. Cette sage et éternelle Providence qui a fait, comme nous avons dit, deux sortes de biens, qui dispense des biens mêlés dans la vie présente, qui réserve les biens tout purs à la vie future, a établi cette loi : qu'aucun n'auroit de part aux biens suprêmes, qui auroit trop admiré les biens médiocres. Car Dieu veut, dit saint Augustin, que nous sachions distinguer entre les biens qu'il répand dans la vie présente, pour servir de consolation aux captifs, et ceux qu'il réserve aux siècles à venir, pour faire la félicité de ses enfants : « Aliud est solatium captivorum, a aliud gaudium liberorum '. » La sage et véritable libéralité veut qu'on sache distinguer ses dons; ou pour dire quelque chose de plus fort, Dieu veut que nous sachions distinguer entre les biens vraiment méprisables qu'il donne si souvent à ses ennemis, et ceux qu'il garde précieusement pour ne les communiquer qu'à ses serviteurs : « Haec « omnia tribuit etiam malis, ne magni pendantur a bonis, » dit saint Augustin '.

Et certainement, Chrétiens, quand, rappelant en mon esprit la mé-

i. s. Aug., m Ps. cxxxvi, n. 5, tom. IV, col. «516. 2. lu Psalm. LXU, n. 14, col. 613.

moire de tous les siècles, je vois si souvent les grandeurs du monde entre les mains des impies; quand je vois les enfants d'Abraham et le seul peuple qui adore Dieu relégué en la Palestine, en un petit coin de l'Asie, environné des superbes monarchies des Orientaux infidèles; et pour dire quelque chose qui nous touche de plus près, quand je vois cet ennemi déclaré du nom chrétien soutenir avec tant d'armées les blasphèmes de Mahomet contre l'Évangile, abattre sous son croissant la croix de Jésus-Christ notre Sauveur, diminuer tous les jours la chrétienté par des armes si fortunées; et que je considère d'ailleurs que tout déclaré qu'il est contre Jésus-Christ, ce sage distributeur des couronnes le voit du plus haut des cieux assis sur le trône du grand Constantin, et ne craint pas de lui abandonner un si grand empire, comme un présent de peu d'importance : ah ! qu'il m'est aisé de comprendre qu'il fait peu d'état de telles faveurs, et de tous les biens qu'il donne pour la vie présente! Et toi, ô vanité et grandeur humaine, triomphe d'un jour, superbe néant, que tu parois peu à ma vue, quand je te regarde par cet endroit !

Mais peut-être que je m'oublie, et que je ne songe pas où je parle, quand j'appelle les empirps et les monarchies un présent de peu d'importance : non, non, Messieurs, je ne m'oublie pas; non, non, je n'ignore pas combien grand et combien auguste est le monarque qui nous honore de son audience; et je sais assez remarquer combien Dieu est bienfaisant en cet endroit, de confier à sa conduite une si grande et si noble partie du genre humain, pour la protéger par sa puissance. Mais je sais aussi, Chrétiens, que les souverains pieux, quoique dans l'ordre des choses humaines ils ne voient rien de plus grand que leur sceptre, rien de plus sacré que leur personne, rien de plus inviolable que leur majesté, doivent néanmoins mépriser le royaume qu'ils possèdent seuls, au prix d'un royaume dans lequel ils ne craignent point d'avoir des égaux, et qu'ils désirent même, s'ils sont chrétiens, de partager un jour avec leurs sujets, que la grâce de Jésus-Christ et la vision bienheureuse aura rendus leurs compagnons : « Plus amant a. illud regnum in quo non timent habere consortes'. » Ainsi la foi de. la Providence, en mettant toujours en vue aux enfants de Dieu la dernière décision, leur ôte l'admiration de toute autre chose : mais elle fait encore un plus grand effet; c'est de les délivrer de la crainte. Que craindroient-ils, Chrétiens? rien ne les choque, rien ne les offense, rien ne leur répugne.

Il y a cette différence remarquable entre les choses particulières et la cause universelle du monde, que les causes particulières se choquent les unes les autres; le froid combat le chaud , et le chaud attaque le froid. Mais la cause première et universelle, qui enferme dans un même ordre et les parties et le tout, ne trouve rien qui la combatte, parce que si les parties se choquent entre elles, c'est sans préjudice du tout; elles s'accordent avec le tout, dont elles font l'assemblage par leur discordance et leur contrariété. Il seroit long. Chrétiens, de dé-

1. S. Âagust., de Civit. Dêi, lid. Y, cap. zxiv, tom. VII, C(d. 141.

mêler ce raisonnement. Mais, pour en faire l'application, quiconque a des desseins particuliers, quiconque s'attache aux causes particulières; disons encore plus clairement, qui veut obtenir ce bienfait du prince, ou qui veut faire sa fortune par la voie détournée, il trouve d'autres prétendants qui le contrarient, des rencontres inopinées qui le traversent : un ressort ne joue pas à temps, et la machine s'arrête; l'intrigue n'a pas son effet, ses espérances s'en vont enfumée. Mais celui qui s'attache immuablement au tout et non aux parties, non aux causes prochaines, aux puissances, à la faveur, à Tintrigue, mais à la cause première et fondamentale, â Dieu, à sa volonté, à sa providence, il ne trouve rien qui s'oppose à lui ni qui trouble ses desseins : au contraire tout concourt et tout coopère à l'exécution de ses desseins; parce que tout concourt et tout coopère, dit le saint Apôtre ', à Taccomplissement de son salut : et son salut est la grande affaire; c'est là que se réduisent toutes ses pensées : a Diligentibus Deum omnia a cooperantur in bonum'. »

S'appiiquant de cette sorte à la Providence si vaste, si étendue, qui enferme dans ses desseins toutes les causes et tous les effets, il s'étend et se dilate lui-même, et il apprend à s'appliquer en bien toutes choses. Si Dieu lui envoie des prospérités, il reçoit le présent du ciel avec soumission; et il honore la miséricorde qui lui fait du bien, en le répandant sur les misérables. S'il est dans l'adversité, il songe que « l'épreuve produit l'espérance ^ » que la guerre se fait pour la paix; et que si sa vertu combat, elle sera un jour couronnée. Jamais il ne désespère, parce qu'il n'est jamais sans ressource. 11 croit toujours entendre le Sauveur Jésus qui lui grave dans le fond du cœur ces belles paroles : « Ne craignez point, petit troupeau, parce qu'il a plu à votre Père de vous donner un royaume *. » Ainsi, à quelque extrémité qu'il soit réduit, jamais on n'entendra de sa bouche ces paroles infidèles, qu'il a perdu tout son bien; car peut-il désespérer de sa fortune, lui à qui il reste encore un royaume entier, un royaume qui n'est autre que celui de Dieu ? Quelle force le peut abattre, étant toujours soutenu par une si belle espérance ?

Voilà quel il est en lui-même. Il ne sait pas moins profiter ne ce qui se passe dans les autres. Tout le confond et tout l'édifie; tout l'étonné et tout l'encourage. Tout le fait rentrer en lui-même, autant les coups de grâce que les coups de rigueur et de justice; autant la chute des uns que la persévérance des autres; autant les exemples de foiblesse que les exemples de force ; autant la patience de Dieu que sa justice exemplaire. Car s'il lance son tonnerre sur les criminels, le juste, dit saint Augustin *, vient laver ses mains dans leur sang; c'est-àdire qu'il se purifie par la crainte d'un pareil supplice. S'ils prospèrent visiblement, et que leur bonne fortune semble faire rougir sur la terre l'espérance d'un homme de bien, il regarde le revers de la main de Dieu, et il entend avec foi comme une voix céleste qui dit aux mé-

1. Luc xn, 32. — 2. Ram. vni, 28. — 3. Ibid.. v, 4. — 4. Luc. Xll 12. 5. In Ps. LVii, n. 21, tom. IV, col. S56<

chants fortunés qui méprisent le juste opprimé : 0 herbe terrestre, ô herbe rampante, oses-tu bien te comparer à l'arbre fruitier pendant la rigueur de l'hiver, sous prétexte qu'il a perdu sa verdure et que tv conserves la tienne durant cette froide saison ! Viendra le temps de l'été, viendra l'ardeur du grand jugement, qui te desséchera jusqu'à la racine, et fera germer les fruits immortels des arbres, que la par tience aura cultivés. Telles sont les saintes pensées qu'inspire la foi de la Providence.

Chrétiens, méditons ces choses ; et certes elles méritent d'être m^ ditées. Ne nous arrêtons pas à la fortune ni à ses pompes trompeuses. Cet état que nous voyons aura son retour, tout cet ordre que nous admirons sera renversé. Que servira, Chrétiens, d'avoir vécu dans l'autorité, dans les délices, dans l'abondance, si cependant Abraham nous dit : Mon fils, tu as reçu du bien en ta vie, maintenant les choses vont être changées. Nulles marques de cette grandeur, nul reste de cette puissance. Je me trompe, j'en vois de grands restes et des vestiges sensibles; et quels? C'est le Saint-Esprit qui le dit : « Les puissants, dit l'oracle de la sagesse, seront tourmentés puissamment :» « Potentes potenter tormentapatientur '. » C'est-à-dire qu'ils conserveront, s'ils n'y prennent garde, une malheureuse primauté de peine à laquelle ils seront précipités par la primauté de leur gloire. Ah ! encore que je parle ainsi, a j'espère de vous de meilleures choses : j» a Confidimus autem de vobis meliora'. » Il y a des puissances saintes : Abraham qui condamne le mauvais riche, a lui-même été riche et puissant; mais il a sanctifié sa puissance en la rendant humble, modérée, soumise à Dieu, secourable aux pauvres : si vous profitez de cet exemple , vous éviterez le supplice du riche cruel , dont nous parle l'Évangile, et vous irez avec le pauvre Lazare vous reposer dans le sein du riche Abraham, et posséder avec lui les richesses éternelles.

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