‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 152 sur 221 · P». xxxvin, 6. — 2. De resur. carn., n · texte numérisé non relu

P». xxxvin, 6. — 2. De resur. carn., n

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d'autres nous verront passer, qui doivent à leurs successeurs le même spectacle. 0 Dieu! encore une fois, qu'est-ce que de nous? Si je jette la vue devant moi , quel espace infini où je ne suis pas I si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus! et que j'occupe peu de place dans cet abîme immense du temps! Je ne suis rien; un si petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant : on ne m'a envoyé que pour faire nombre; encore n'avoit-on que faire de moi, et la pièce n'en aurait pas été moins jouée, quand je serois demeuré derrière le théâtre.

Encore, si nous voulons discuter les choses dans une considération plus subtile, ce n'est pas toute l'étendue de notre vie qui nous distingue du néant; et vous savez, Chrétiens, qu'il n'y a jamais qu'un moment qui nous en sépare. Maintenant nous en tenons un, maintenant il périt, et avec lui nous péririons tous, si promptement et sans perdre temps nous n'en saisissions un autre semblable, jusqu'à ce qu'enfin il en viendra un auquel nous ne pourrons arriver, quelque effort que nous fassions pour nous y étendre; et alors nous tomberons tout à coup, manque de soutien. 0 fragile appui de notre être ! ô fondement ruineux de notre substance! «In imagine pertransil homo '. » Ah! l'homme passe vraiment de même qu'une ombre, ou de même qu'une image en figure; et comme lui-même nest rien de solide, il ne poursuit aussi que des choses vaines , l'image du bien , et non le bien même : aussi est-il a in imagine, sed et frustra conturbatur. »

Que la place est petite que nous occupons en ce monde ! si petite certainement et si peu considérable, que je doute quelquefois, avec Arnobe, si je dors ou si je veille ; a Vigilemus aliquando, an ipsum « vigilare, quod dicitur, somni sit perpetui portio*. » Je ne sais si ce que j'appelle veiller n'est peut-être pas une partie un peu plus excitée d'un sommeil profond ; et si je vois des choses réelles, ou si je suis seulement troublé par des fantaisies et par de vains simulacres.

« Praeterit figura hujus muudi 3 : » « La figure de ce monde passe, et ma substance n'est rien devant Dieu : n a et substantia mea tan- <> quam nihilum ante te*.» Je suis emporté si rapidement, qu'il me semble que tout me fuit et que tout m'échappe. Tout fuit en effet. Messieurs; et pendant que nous sommes ici assemblés, et que nous croyons être immobiles, chacun avance son chemin, chacun s'éloigne sans y penser de son plus proche voisin, puisque chacun marche insensiblement à la dernière séparation: « Ecce mensurabiies posuisti « dies meos. »

SECOND POINT

N'en doutons pas, Chrétiens, quoique nous soyons relégués dans cette dernière partie de l'univers, qui est le théâtre des changements et l'empire de la mort; bien plus, quoiqu'elle nous soit inhérente, et que

1. Ps. xxxvni, 7. — 2. Âdvers. Gent., lib. II, sub. init. — 3. / Cor. yiu SI. <». P». xxxvin, 6.

nous la portions dans notre sein; toutefois, aa milieu de cette matière , et à travers l'obscurité de nos connoissances qui vient des préjugés de nos sens, si nous savons rentrer en nous-mêmes, nous y trouverons quelque chose qui montre bien par une certaine vigueur son origine céleste , et qui n'appréhende pas la corruption.

Je ne suis pas de ceux qui font grand état des connoissances humaines; et je confesse néanmoins que je ne puis contempler sans admiration ces merveilleuses découvertes qu'a faites la science pour pénétrer la nature, ni tant de belles inventions que l'art a trouvées pour l'accommoder à notre usage. L'homme a presque changé la face du monde : il a su dompter par l'esprit les animaux qui le surmontoient par la force; il a su discipliner leur humeur brutale, et contraindre leur liberté indocile. Il a même fléchi par adresse les créatures inanimées : la terre n'a-t-elle pas été forcée par son industrie à lui donner des aliments plus convenables, les plantes à corriger en sa faveur leur aigreur sauvage, les venins même à se tourner en remèdes pour l'amour de lui ! Il seroit superflu de vous raconter comme il sait ménager les éléments, après tant de sortes de miracles qu'il fait faire tous les jours aux plus intraitables, je veux dire au feu et à l'eau, ces deux grands ennemis, qui s'accordent néanmoins à nous servir dans des opérations si utiles et si nécessaires. Quoi plus ? il est monté jusqu'aux ci eux : pour marcher ^lus sûrement, il a appris aux astres à le guider dans ses voyages : pour mesurer plus également sa vie, il a obligé le soleil à rendre compte, pour ainsi dire, de tous ses pas. Mais laissons à la rhétorique cette longue et scrupuleuse énumération, et contentons-nous de remarquer, en théologiens, que Dieu ayant formé l'homme, dit l'oracle de l'Écriture, pour être le chef de l'univers, d'une si noble institution, quoique changée par son crime, il lui a laissé un certain instinct de chercher ce qui lui manque dans toute l'étendue de la nature. C'est pourquoi, si je l'ose dire, il fouille partout hardiment, comme dans son bien , et il n'y a aucune partie de l'univers où il n'ait signalé son industrie.

Pensez maintenant, Messieurs, comment auroit pu prendre un tel ascendant une créature si foible et si exposée, selon le corps, aux insultes de toutes les autres, si eUe n'avoit en son esprit une force supé rieure à toute la nature visible, un souffle immortel de l'Esprit de Dieu, un rayon de sa face, un trait de sa ressemblance : non, non, il ne se peut autrement. Si un excellent ouvrier a fait quelque rare machine, aucun ne peut s'en servir que par les lumières qu'il donne. Dieu a fabriqué le monde comme une grande machine que sa seule sagesse pouvoit inventer, que sa seule puissance pouvoit construire. 0 homme 1 il t'a établi pour t'en servir; il a mis, pour ainsi dire, en tes mains toute la nature, pour l'appliquer à tes usages; il t'a même permis de l'orner et de l'embellir par ton art : car qu'est-ce autre chose que l'art, sinon l'embellissement de la nature? Tu peux ajouter quelques couleurs pour orner cet admirable tableau; mais comment pourroi»-tQ faire remuer tant soit peu une machine si forte et si délicate; ou de quelle sorte pourrois-tu faire seulement un trait eonve-

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nable dans une peinture si riche, s'il n'y avoit en toi-même, et dans quelque partie de ton être, quelque art dérivé de ce premier art, quelques fécondes idées tirées de ces idées originales, en un mot quelque ressemblance, quelque écoulement, quelque portion de cet esprit ouvrier qui a fait le monde? Que s'il est ainsi, Chrétiens, qui ne voit que toute la nature conjurée ensemble n'est pas capable d'éteindre un si beau rayon, cette partie de n«us-mêmes, de notre être qui porte un caractère si noble de la puissance divine qui la soutient ; et qu'ainsi notre âme, supérieure au monde et à toutes les vertus qui le composent, n'a rien à craindre que de son auteur ?

Mais continuons. Chrétiens, une méditation si utile de l'image de Dieu en nous; et voyons de quelle manière cette créature chérie, destinée à se servir de toutes les autres, se prescrit à elle-même ce qu'elle doit faire. Dans la corruption où nous sommes, je confesse que c'est ICI notre foible; et toutefois je ne puis considérer sans admiration ces règles immuables des mœurs, que la raison a posées. Quoi ! cette âme plongée dans le corps, qui en épouse toutes les passions avec tant d'attache, qui languit, qui se désespère, qui n'est plus à elle-même quand il souffre, dans quelle lumière a-t-elle vu qu'elle eût néanmoins sa félicité à part? qu'elle dût dire quelquefois hardiment, tous les sens, toutes les passions, et presque toute la nature criant à rencontre : « Ce m'est un gain de mourir '; » et quelquefois : « Je me réjouis dans les afflictions ^ ? » Ne faut-il pas, Chrétiens, qu'elle ait découvert intérieurement une beauté bien exquise dans ce q\j' s'appelle devoir, pour oser assurer positivement qu'elle doit s'exposer sans crainte, qu'il faut s'exposer même avec joie à des fatigues immenses, à des douleurs incroyables, à une mort assurée pour les amis, pour la patrie, pour le prince, pour les autels? et n'est-ce pas une espèce de miracle que ces maximes constantes de courage, de probité, de juslice, ce pouvant jamais être abolies, je ne dis pas par le temps, mais par un usage contraire, il y ait, pour le bonheur du genre humain, beaucoup moins de personnes qui les décrient tout ^ fait, qu'il y en a qui les pratiquent parfaitement ?

, Sans doute il y a au dedans de nous une divine clarté : « Un rayon ^de votre face, ô Seigneur, s'est imprimé en nos âmes : » o Signatum i« est super nos lumen vultus tui. Domine 3. » C'est là que nous dé- , couvrons, comme dans un globe de lumière, un agrément immortel Jdans l'honnêteté et la vertu : c'est la première raison qui se montre ^à nous par son image; c'est la vérité elle-même qui nous parle, et ■qui doit bien nous faire entendre qu'il y a quelque chose en nous qui ne meurt pas, puisque Dieu nous a faits capables de trouver du bonheur, même dans la mort.

Tout cela n'est rien. Chrétiens; et voici le trait le plus admirable de Mtte divine ressemblance. Dieu se connoît et se contemple : sa vie, c'est de se connoître; et parce que l'homme est son image, il veut aussi qu'il h connoisse. Être éternel, ixomânse, inûni, exempt de

l. Fhtiip. ly 21. X Colosê, 1, a^ — S. Pu. m?, 7.

toute matière, libre de toutes limites, dégagé de toute imperfection; Chrétiens, quel est ce miracle? Nous qui ne sentons rien que d« iorné, qui ne Toyons rien que de muable, où avons-nous pu comprendre cette éternité? où avons-nous songé cette infinité? 0 éternité! ô infinité! dit saint Augustin, que nos sens ne soupçonnen? seulement pas, par où donc es-tu entrée dans nos âmes? Mais sinoiÊ' sommes tout corps et toute matière, comment pouvons-nous concevoir un esprit pur? et comment avons-nous pu seulement inventer ce nom ?

Je sais ce que l'on peut dire en ce lieu, et avec raison, que, lorsque nous parlons de ces esprits, nous n'entendons pas trop ce que nous disons : notre l'oible imagination, ne pouvant soutenir une idée si pure, lui présente toujours quelque petit corps pour la revêtir. Mais après qu'elle a fait son dernier effort pour les rendre bien subtils et bien déliés; ne sentez- vous pas en même temps qu'il sort du fond de notre âme une lumière céleste qui dissipe tous ces fantômes, si minces et si délicats que nous ayons pu les figurer? Si vous la pressez davantage, et que vous lui demandiez ce que c'est, une voix s'élèvera du centre de l'âme : Je ne sais pas ce que c'est; mais néanmoins ce n'est pas cela. Quelle force, quelle énergie, quelle secrète vertu sent en elle-même cette âme, pour se corriger, se démentir elle-même, et pour oser re** jeter tout ce qu'elle pense? Qui ne voit qu'il y a en elle un ressort caché qui n'agit pas encore de toute sa force, et lequel, quoiqu'il soit contraint, quoiqu'il n'ait pas son mouvement libre, fait bien voir par une certaine vigueur qu'il ne tient pas tout entier à la matière, et qu'il est comme attaché par sa pointe à quelque principe plus haut?

Il est vrai, Chrétiens, je le confesse, nous ne soutenons pas longtemps cette noble ardeur ; ces belles idées s'épaississent bientôt, et l'âme se replonge bientôt dans sa matière. Elle a ses faiblesses, elle a ses langueurs, et permettez-moi de le dire, car je ne sais plus comment m'exprimer, elle a des grossièretés incompréhensibles, qui, si elle n'est éclairée d'ailleurs, la forcent presque elle-même de douter de ce qu'elle est. C'est pourquoi les sages du monde voyant l'homme, d'un côté si grand, de l'autre si méprisable, n'ont su ni que penser ni que dire d'une si étrange composition. Demandez aux philosophes profanes ce que c'est que l'homme : les uns en feront un Dieu, les autres en feront un rien, les uns diront que la nature le chérit comme une mère, et qu'elle en fait ses délices; les autres qu'elle l'expose comme une marâtre, et qu'elle en fait son rebut; et un troisième parti, ne sachant plus que deviner touchant la cause de ce grand mélange, répondra qu'elle s'est jouée en unissant deux pièces qui n'ont nul rapport, et ainsi que par une espèce de caprice elle a formé ce prodige qu'on appelle l'homme.

Vous jugez bien. Messieurs, que ni les uns ni les autres n'ont donné au but, et qu'il n'y a plus que la foi qui puisse expliquer une si grande énigme. Vous vous trompez, ô sages du siècle : l'homme n'est pas les délices de la nature, puisqu'elle l'outrage en tant de manières: l'homme ne peut non plus être son rebut, puisqu'il a quelque chose

en lui qui vaut mieux que la nature elle-même; je parle de la nature sensible. D'où vient donc une si étrange disproportion? faut-il, Chrétiens, que je vous le dise? et ces masures mal assorties, avec ses fondements si magnifiques, ne crient-elles pas assez haut que l'ouvrage n'est pas en son entier? Contemplez cet édifice, vous y verrez des marques d'une main divine; mais l'inégalité de l'ouvrage vous fera bientôt remarquer ce que le péché a mêlé du sien. 0 Dieu! quel est ce mélange? J'ai peine à me reconnoltre; peu s'en faut que je ne m'écrie a-vec le prophète: a Haeccine est urbs perfecti decoris, gau- « dium universae terrae '? » « Est-ce là cet'e Jérusalem? Est-ce là cette ville? est-ce là ce temple, l'honneur et la joie de toute la terre? » Et moi je dis : Est-ce là cet homme fait à l'image de Dieu, le miracle de sa sagesse, et le cfief-d'œuvre de ses mains?

C'est lui-même, n'en doutez pas. D'où vient donc cette discordance? et pourquoi vois-je ces parties si mal rapportées? C'est que l'homme à voulu bâtir à sa mode sur l'ouvmge de son Créateur, et il s'est éloigné du plan : ainsi, contre la régularité du premier dessein, l'immortel et le corruptible, le spirituel et le charnel, l'ange et la bête, en un mot, se sont trouvés tout à coup unis. Voilà le mot de l'énigme, voilà le dégagement de tout l'embarras : la foi nous a rendus à nous-mêmes, et nos foiblesses honteuses ne peuvent plus nous cacher notre dignité naturelle.

Mais, helas! que nous profite cette dignité? Quoique nos ruines respirent encore quelque air de grandeur, nous n'en sommes pas moins accablés dessous; notre ancienne immortalité ne sert qu'à nous rendre plus insupportable la tyrannie de la mort: et quoique nos âmes lui échappent, si cependant le péché les rend misérables, elles n'ont pas de quoi se vanter d'une éternité si onéreuse. Que dirons-nous. Chrétiens? que répondrons-nous à une plainte si pressante? Jesus-Christ y répondra dans notre évangile. Il vient voirie Lazare décédé, il vient visiter la nature humaine qui gémit sous l'empire de la mort : ah! cette viir'ite n'est pas sans cause : c'est l'ouvrier même qui vient en personne pour reconnoître ce qui manque à son édifice; c'est qu'il a dessein de le réformer suivant son premier modèle : a secundùm ima- «ginem ejus qui creavit illum ^ ; » « selon l'image de celui qai l'a créé. »

0 âme remplie de crimes, tu crains avec raison l'immortalité qui rendroit ta mort éternelle ! Mais voici en la personne de Jésus-Christ la résurrection et la vie ^ : qui croit en lui, ne meurt pas; qui croit en lui, est déjà vivant d'une vie spirituelle et intérieure, vivant par la vie de la grâce qui attire après elle la vie de la gloire : mais le corps est cependant toujours sujet à la mort. G âme, console-toi : si ce divin architecte, qui a entrepris de le réparer, laisse tomber pièce à pièce ce vieux bâtiment de ton corps, c'est qu'il veut te le rendre en meilleur état, c'est qu'il veut le rebâtir dans un meilleur ordre; il entrera pour un peu de temps dans l'empire de la mort, mais il ne laissera rien entre ses mains, si ce n'est la mortalité.

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