‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 167 sur 221 · SERMON SUR LA COMPASSION DE LA STE-VIERGE · texte numérisé non relu

SERMON SUR LA COMPASSION DE LA STE-VIERGE

découvrir quelque chose, elle a accoutumé d'en faire ses observations les plus curieuses.

L'histoire sainte, Chrétiens, ne les oublie pas, et vous en voyez une belle preuve dans le texte que j'ai allégué. Saint Jean, le bien-aimé du Sauveur, que nous pouvons appeler l'Evangéliste d'amour, a été soigneux de nous recueillir les dernières paroles dont il a plu à son cher maître d'honorer en mourant et sa sainte Mère et son bon ami, c'est-à-dire les deux personnes du monde qu'il aimoit le plus. 0 Dieu! que ces paroles sont dignes d'être méditées, et qu'elles peuvent servir de matière à de belles réflexions! Car je vous demande, y a-t-il chose plus agiéable que de voir le Sauveur Jésus être libéral, même dans son extrême indigence? Hélas! il a dit plusieurs fois que son bien n'étoit pas sur la terre ; il n'y a pas eu seulement de quoi reposer sa tête : et pendant qu'il est à la croix, je vois l'avare soldat qui partage ses vêtements, et joue à trois dés sa tunique mystérieuse ; tellement qu'il semble que la rage de ses bourreaux ne lui laisse pas la moindre chose dont il puisse disposer en faveur des siens. Et cependant, Chrétiens, ne croyez pas qu'il sorte de ce monde sans leur laisser quelque précieux gage de son amitié.

L'antiquité a fort remarqué * l'action d'un certain philosophe^ qui, ne laissant pas en mourant de quoi entretenir sa famille, s'avisa de léguer à ses amis sa mère et ses enfants par son testament. Ce que la nécessité suggéra à ce philosophe, l'amour le fait faire à mon Maître d'une manière bien plus admirable. Il ne donne pas seulement sa Mère à son ami, il donne encore son ami à sa sainte Mère : il leur donne à tous deux, et il les donne tous deux ; et l'un et l'autre leur est également profitable: « Ecce filius tuus, ecce mater tua. » G bienheureuse Marie, ces paroles ayant été prononcées et par votre Fils et par notre Maître, nous ne doutons pas qu'il ne les ait dites et pour vous consoler et pour nous instruire. Nous en espérons l'intelligence par vos prières; et afin que vous nous fassiez entendre les paroles par lesquelles vous êtes devenue mère de saint de Jean, nous vous allons adresser une autre parole qui vous a rendue mère du Sauveur : toutes deux vous ont été portées de la part de Dieu ; mais vous reçûtes l'une de la propre bouche de son Fils unique, et l'autre vous fut adressée par le ministère d'un ange qui vous salua en ces termes : « Ave, a gratiâ plena. «

Parmi tant d'objets admirables que la croix du Sauveur Jésus présente à nos yeux, ce que nous fait remarquer saint Jean Chrysostome traitant l'Evangile que nous avons lu ce matin, est digne, à mon avis, d'une considération très- particulière. Ce grand personnage, contemplant le Fils de Dieu prêt à rendre l'âme, ne se lasse point d'admirer comme il se possède dans son agonie, et comme il parolt absolument maître de ces actions. La veille de sa mort, dit ce saint évêque ', il sue, il tremble, il frémit, tant l'image de son supplico lui

I. Lucian., Dialog. Toxar. aeu Amicit. — 2. Eudamidas de Corinthe. 3. InJoan., hom. Lxxxv, tom. VIII. n. 2, pag. 505 506.

paroit terrible; et dans le fort des douleurs, vous diriez que ce soit un autre homme, à qui les tourments ne font plus rien. Il s'entretient avec ce bienheureux larron, d'un sens rassis et sans s'émouvoir : il considère et reconnoît distinctement ceux des siens qui sont au pl^ed de sa croix, il leur parle, il les console; enfin ayant remarqué que tout ce qu'il avoit à faire étoit accompli , qu'il avait exécuté de point en point la volonté de son Père, il lui rend son âme avec une action si paisible, si libre, si préméditée, qu'il est aisé à juger que « personne ne la lui ravit, mais qu'il la donne lui-même de son plein gré, » ainsi qu'il l'assure : t Nemo tollit eam à me. sed ego pono eam à ce meipso •. » Qu'est-ce à dire ceci, demande saint Jean Chrysostome? comment est-ce que l'appréhension du mal l'afflige si fort, puisqu'il semble que le mal même ne le touche pas? est-ce point que l'économie de notre salut devoit être tout ensemble un ouvrage de force et d'infirmité? Il vouloit montrer par sa crainte qu'il était comme nous sensible aux douleurs, et faire voir par sa constance qu'il savait bien maîtriser ses inclinations, et les faire céder à la volonté de son Père. Telle est la raison que nous pouvons tirer de saint Jean Chrysostome; et je vous avoue. Chrétiens, que je n'aurais pas la hardiesse d'y ajouter mes pensées, si le sujet que je traite ne m'y obligeoit.

Je considère donc le Sauveur pendu à la croix , non-seulement comme une victime ir.nocente qui se dévoue volontairement pour notre salut, mais encore comme un père de famille qui, sentant approcher son heure dernière, dispose de ses biens par son testament; et, sui une vérité si cannue, je fonde cette réflexion que je fais. Un homme est malade en son lit ; on le vient avertir de donner ordre à ses affaires au plus tôt, parce que sa santé est désespérée par les médecins : en même temps, si abattu qu'il soit par la violence du mal, il fait un dernier effort pour ramasser ses esprits, afin de déclarer sa dernière volonté d'un jugement sain et entier. 11 me semble que mon Sauvenr a fait quelque chose de semblable sur le lit sanglant de la croix. Ce n'est pas que je veuille dire que la douleur ou l'appréhension de la mort aient jamais pu troubler tellement son esprit, qu'elles lui empêchassent aucune de ses fonctions : plutôt ma langue demeure à jamais immobile, que de prononcer une parole si téméraire! Mais comme il vouloit témoigner à tout le monde qu'il ne faisoit rien en cette rencontre qui ne partît d'une mûre délibération, il jugea à propos de se comporter de telle sorte qu'on ne pût pas remarquer la moindre émotion en son âme, afin que son testament ne fût sujet à aucun reproche. C'est pourquoi U s'adresse à sa Mère et à son disciple avec une contenance si assurée, parce que ce qu'il avait à leur dire devoit faire une des principales clauses de son testainent : et en voici le secret.

Le Fils de Dieu n'avoit rien qui fût plus à lui que sa Mère ni que ses disciples, puisqu'il se les achetoit au prix de son sang : c'est une chose très-assurée, et il en peut disposer comme d'un héritage très-

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