‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 47 sur 221 · Paal. cvir, 2. — 2. Joan. xix, 3o · texte numérisé non relu

Paal. cvir, 2. — 2. Joan. xix, 3o

état paisible, semblez être exempts des misères qui affligent les autres hommes, que vous dirai-je aujourd'hui, et quelle croix vous laisserai-je en partage? Je pourroisvous représenter que peut-être ces beaux jours passeront bien vite , que la fortune n'est pas si constante qu'on ne voie aisément finir ses faveurs, ni la vie si abondante en plaisir qu'elle n'en soit bientôt épuisée. Mais avant ces grands changements, au milieu des prospérités, que ferez-vous, que souflFrirez-vous pour porter la croix de Jésus? Abandonner les richesses, macérer le corps ? Non, je ne vous dis pas, Chrétiens, que vous abandonniez vos richesses, ni que vous macériez vos corps par de longues mortifications : heureux ceux qui le peuvent faire dans l'esprit de la pénitence ! mais tout le monde n'a pas ce courage. Jetez, jetez seulement les yeux sur les pauvres membres de Jésus- Christ, qui étant accablés de maux ne trouvent poiut de consolations. Souffrez en eux, souffrez avec eux, descendez à leur misère par la compassion, chargez-vous volontairement d'une partie des maux qu'ils endurent; et leur prêtant vos mains charitables, aidez-leur à porter la croix, sous la pesanteur de laquelle vous les voyez suer et gémir. Prosternez-vous humblement aux pieds de ce Dieu crucifié; dites-lui, honteux et confus : Puisque vous ne m'avez point jugé digne de me faire part de votre croix, permettez du moins, ô Sauveur, que j'emprunte celle des autres, et que je la puisse porter avec eux : donnez-moi un cœur tendre, un cœur fraternel, un cœur véritablement chrétien, par lequel je puisse sentir leurs douleurs, et participer du moins de la sorte aux bénédictions de ceux qui souffrent.

Madame,

Permettez-moi de vous dire, avec le respect d'un sujet et la liberté d'un prédicateur, que cette instruction salutaire regarde principalement Votre Majesté. Nous répandons tous les jours des vœux pour sa gloire et pour sa grandeur : nous prions Dieu, avec tout le zèle que notre devoir nous peut inspirer, que sa main ne se lasse pas de verser ses bienfaits sur elle; et afin que votre joie soit pleine et entière, qu'il fasse que ce grand Roi votre fils, à mesure qu'il s'avance en âge, devienne tous les jours plus cher à ses peuples, et plus redoutable à ses ennemis. Mais parmi tant de prospérités, nous ne croyons pas être criminels, si nous lui souhaitons aussi des douleurs. J'entends, Madame, ces douleurs si saintes, qui saisissent les cœurs chrétiens à la vue des afflictions, et leur font sentir les misères des pauvres membres du Fils de Dieu. Votre Majesté les ressent. Madame; toute la France a vu des marques de cette bonté qui lui est si naturelle. Mais , Madame, ce n'est pas assez; tâchez d'augmenter tous les jours ces pieuses inquiétudes qui travaillent Votre Majesté en faveur des misérables. Dans ce secret, dans cette retraite où les heures vous semblent si douces, parce que vous les passez avec Dieu, affligez-vous devant lui des longues souffrances de la chrétienté désolée, et surtout des peuples qui vous sont soumis ; et pendant que vous formez de saintes

résolutions d'y apporter le soulagement que les affaires pourront permettre ; pendant que notre victorieux monarque avance tous les jours l'ouvrage de la paix par ses victoires, et par cette vie agissante à laquelle il s'accoutume dès sa jeunesse : attirez-la du ciel par vos vœux; et pour récompense de ces douleurs que la charité vous inspirera, puissiez-vous jamais n'en ressentir d'autres, et après une longue vie recevoir enfin de la main de Dieu une couronne plus glorieuse que celle qui environne votre front auguste. Faites ainsi, grand Dieu, à cause de votre bonté et de votre miséricorde infinie. Amen.

Sire ♦ ,

Nous prions Dieu, avec tout le zèle que l'amour et le devoir nous peut inspirer, que, multipliant ces victoires, il égale votre renommée à celle des plus fameux conquérants. Mais parmi toutes ces prospérités, nous ne croyons pas être criminels si nous lui souhaitons aussi des douleurs : j'entends, Sire, ces saintes douleurs qui saisissent les cœurs chrétiens à la vue des afflictions, et qui leur font sentir les misères des pauvres membres de Jésus-Christ. Sire, ces douleurs sont dignes des rois, et s'ils sont le cœur des royaumes qu'ils animent par leur influence, il est juste que, comme le cœur, ils ressentent aussi les impressions des maux qu'endurent les autres parties. Votre Majesté les ressent, Sire; elle fait la guerre dans cet esprit : elle étend bien loin ses conquêtes, elle s'accoutume dès sa jeunesse à cette vie agissante, pour assurer la tranqrillité publique : elle sent et elle plaint les maux de ses peuples; elle ne respire qu'à les soulager. Pour récompense de ces douleurs que sa bonté lui fait pressentir, puisse-t-elle jamais n'en éprouver d'autres, et après une longue vie recevoir enfin de la main de Dieu une couronne plus glorieuse que celle qui environne son front auguste !

* Bossuet adressa ce discours au Roi, dans une autre occasion où il prêch* ce sermon en sa présence. {Édit. de Déforii.)

PRONONCÉ DANS l'ÉGLISE DE SAINT-THOMAS DU LOUVRE, EN 1668-

Motifs de la résistance de saint Thomas à l'égard de son prince. Sa conduite toujours sage , toujours respectueuse au milieu des violentes persécutions qu'il a à souffrir. Succès de ses combats pour la discipline. Admirable changement que produit sa mort dans ses ennemis ; zèle qu'elle inspire à ses frères. Usage que les ecclésiastiques doivent faire de leurs privilèges, de leurs biens et de leur autorité, pour ne pas exposer l'Église aux blasphèmes des libertins.

In morte mirabilia operatus est.

Il a fait des choses merveilleuses dans sa mort. Eccli. , XLvm, 15.

Les mystères de Jésus-Christ sont une chute continuelle; et tant qu'il a vu devant soi quelque nouvelle bassesse, il n'a jamais cessé de descendre. Il se compare lui-même dans son Évangile à un grain de froment qui tombe'; et en effet, il est allé toujours tombant, premièrement du ciel en la terre , de son trône dans une crèche : de là par plusieurs degrés il est tombé jusqu'à l'ignominie du supplice, jusqu'à l'obscurité du tombeau, jusqu'à la profondeur de l'enfer. Mais comme il ne pouvoit tomber plus bas, c'étoit là aussi le terme fatal de ses chutes mystérieuses; et ce cours d'abaissements étant rempli, c'est de là qu'il a commencé de se relever couronné d'honneur et de gloire.

Ce que notre chef a fait une fois en sa personne sacrée, tous les jours il l'accomplit dans ses membres; et le martyr que nous honorons, nous en est un illustre exemple. Saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, s'étant trouvé engagé, pour les intérêts de l'Église, dans de longs et fâcheux démêlés avec un grand roi, avec Henri II, roi d'Angleterre, on Ta vu tomber peu à peu de la faveur à la disgrâce, de la disgrâce au bannissement, du bannissement à une espèce de proscription, et enfin à une mort violente. Mais la Providence divine, ayant lâché la main jusqu'à ce terme, a fait commencer de là son élévation. Elle a honoré de miracles le tombeau de cet illustre martyr; elle a mené à ses cendres un roi pénitent ; elle a conservé les droits de l'Église par le sang de ce saint évêque, persécuté injustement pour sa cause, et tirant sa gloire de ses souffrances. Elle m'a donné lieu de dire de lui ce que l'Ecclésiastique a dit d'Elisée, que a sa mort a opéré des miracles : » a In morte mirabilia operatus est. » Mais afin de vous découvrir toutes ces merveilles, demandons l'assistance du Saint-Esprit par l'entremise de Marie, a Ave. »

i. Jean, xn, 24.

C'est une loi établie , que l'Église ne peut jouir d'aucun avantage qui ne lui coûte la mort de ses enfants; et que, pour afifermir ses droits, il faut qu'elle répande du sang. Son Époux l'a rachetée par le sang qu'il a versé pour elle, et il veut qu'elle achète par un prix semblable les grâces qu'il lui accorde. C'est par le sang des martyrs qu'elle a étendu ses conquêtes bien loin au delà de l'empire romain; son sang lui a procuré et la paix dont elle a joui sous les empereurs chrétiens, et la victoire qu'elle a remportée sur les empereurs infidèles. Il parolt donc qu'elle devoit du sang à l'affermissement de son. autorité, comme elle en avoit donné à l'établissement de sa doctrine : et ainsi la discipline, aussi bien que la foi de l'Église , a dû avoir des martyrs.

C'est pour cette cause, Messieurs, que votre glorieux patron a donné sa vie. Nous avons honoré^ ces derniers jours, le premier martyr de la foi; aujourd'hui, nous célébrons le triomphe du premier martyr de la discipline : et afin que tout le monde comprenne combien ce martyre a été semblable à ceux que nous ont fait voir les anciennes persécutions, je m'attacherai à vous montrer que la mort de notre saint archevêque a opéré les mêmes merveilles dans la cause de la discipline, que celle des autres martyrs a autrefois opérées lorsqu'il s'agissoit de la croyance.

En effet, pour ne pas vous laisser longtemps en suspens, comme les martyrs qui ont combattu pour la foi, ont affermi, par le témoignge de leur sang, cette foi que les tyrans vouloient abolir; calmé par leur patience la haine publique ,^u'on vouloit exciter contre eux en les traitant comme des scélérats; confirmé par leur constance invincible les fidèles, qu'on avoit dessein d'effrayer par le terrible spectacle de tant de supplices; en sorte que profitant des persécutions ils les ont fait servir, contre leur nature, à l'établissement de leur foi, à la conversion de leurs ennemis, à l'instruction et à l'affermissement de leurs frères : ainsi vous verrez bientôt, Chrétiens, que des effets tout semblables ont suivi la mort du grand archevêque de Cantorbéry; et la suite de cet entretien vous fera paroître que le sang de ce nouveau martyr de la discipline a affermi l'autorité ecclésiastique, qui étoit violemment opprimée; que sa mort a converti les cœurs indociles des ennemis de la discipline de l'Église; enfin, qu'elle a échauffé le zèle de ceux qui sont proposés pour en être les défenseurs. Voilà ce que ]'ai dessein de vous faire entendre dans les trois parties de ce discours.

PREMIER POINT

Pour bien entendre le sujet des fameux combats du grand saint Thomas de Cantorbéry pour l'honneur de l'Église et du sacerdoce, il faut considérer avant toutes choses quelques vérités importantes, qui regardent l'état de l'Église : ce qu'elle est, ce qui lui est dû, et ce qu'elle doit; quels droits elle a sur la terre, et quels moyens lui sont donnés pour s'y maintenir. Je sais que cette matière est loit étendue, et pleine de questions épineuses : mais comme la décision de ces doutes dépend d'un ou deux principes, j'espère au'en laissant un ^rand

embarras de difficultés fort enveloppées, je pourrai vous dire en peu de paroles ce qui est essentiel et fondamental, et absolument nécessaire pour connoître Tétat de la cause pour laquelle saint Thomas a donné sa vie. J'avance donc deux vérités qui expliquent parfaitement, si je ne me trompe, l'état de l'Église sur la terre. Je dis qu'elle y est comme une étrangère; et qu'elle y est toutefois revêtue d'un caractère royal, par la souveraineté toute divine et toute spirituelle qu'elle y exerce. Ces deux vérités éclaircies nous donneront par ordre la résolution des difficultés que j'ai proposées.

Et premièrement, l'Église est dans le monde comme une étrangère : cette qualité fait sa gloire. Elle montre sa dignité et son origine céleste, lorsqu'elle dédaigne d'habiter la terre : elle ne s'y arrête donc pas, mais elle y passe; elle ne s'y habitue pas, mais elle y voyage. Ce qu'elle appréhende le plus c'est que ses enfants s'y naturalisent, et qu'ils ne fassent leur principal établissement où ils ne doivent avoir qu'un Heu de passage. Mais nous comprendrons plus facilement cette qualité d'étrangère, si nous faisons en un mot la comparaison de l'Église de Jésus-Christ avec la Synagogue ancienne.

Il n'y a personne qui n'ait remarqué que les Livres sacrés de Moïse , outre les préceptes de religion, sont pleins de lois politiques, et qui regardent le gouvernement d'un État. Ce sage législateur ordonne du commerce et de la police, des successions et des héritages, de la justice et de la guerre, et enfin de toutes les choses qui peuvent maintenir un empire. Mais le prince du nouveau peuple, le législateur de l'Église , a pris une conduite opposée. Il laisse faire aux princes du monde l'établissement des lois politiques; et toutes celles qu'il nous donne, et qui sont écrites dans son Évangile, ne regardent que la vie future. D'où vient cette différence entre l'ancien et le nouveau peuple : si ce n'est que la Synagogue devant avoir sa demeure, et faire son séjour sur la terre, il falloit lui donner des lois pour y établir son gouvernement; au lieu que l'Église de Jésus-Christ voyageant comme une étrangère parmi tous les peuples du monde, elle n'a point de lois particulières touchant la société politique; et il suffit de lui dire généralement ce qu'on dit aux étrangers et aux voyageurs , qu'en ce qui regarde le gouvernement, elle suive les lois du pays où elle fera son pèlerinage, et qu'elle en révère les princes et les magistrats : « Omnis anima pooc testatibus sublimioribus subdita sit'? » C'est le seul commandement politique que le nouveau Testament nous donne.

Cette vérité étant supposée, si vous me demandez. Chrétiens, quels sont les droits de l'Église, qu'attendez-vous que je vous réponde, sinon qu'elle a sans doute de grands avantages et des prétentions glorieuses; mais que, celui dont elle attend tout, ayant dit que son royaume n'est pas de ce monde 2, tout le droit qu'elle peut avoir d'elle-même sur la terre, c'est qu'on lui laisse, pour ainsi dire, passer son chemin et achever son voyage en paix? Tellement que rien ne lui convient mieux, à elle et à ses enfants , que ces mots de Tertullien : « Toute notre afifaire

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