Jug. sur les méth., pag. 142. — 3. Ibid., pag
connoissons qu'entre ces expressions il y en a de trop dures. Nous n'avons pas pour nos auteurs la même soumission que ces messieurs les luthériens ont pour Luther; et nous ne nous faisons pas une honte d'abandonner leurs manières, quand elles nous paroisse^t propres à scandaliser, et dures à digérer. Telles sont celles que nous venons de voir, dont aussi nul des nôtres ne se sert plus aujourd'hui, et dont on ne s'est plus servi depuis cent ans. »
Il avoue donc, en termes formels, que ses auteurs ont avancé ces propositions impies: « que Dieu préordonne aux péchés; que Dieu pousse aux crimes énormes; qu'il est en quelque sorte cause du péché; » Il ne sert plus à rien de le lui nier, ni de dire que je lui fais une calomnie a aussi fausse que maligne, » en disant qu'il a avoué des réformateurs en général, et même de ceux de son parti, qu'ils enseignent que « Dieu pousse l'homme aux crimes énormes : » le docteur Gérard lui reproche que cette proposition et d'autres aussi impies « se trouvent en autant de mots » dans ses auteurs. Loin de dire ici qu'on le calomnie, ou d'appeler le docteur Gérard au redoutable tribunal de Dieu, il confesse tout, quoiqu'il tâche de pallier ce fait honteux, et d'adoucir ces propositions, qui sont autant de blasphèmes, en les appelant seulement « des expressions trop dures et des manières propres à scandaliser. » Enfin il avoue la chose : ees propositions se trouvent dans les auteurs du calvinisme comme dans ceux du luthéranisme : il n'y a point d'aveu plus formel que de dire tout simplement: « Il est vrai. » La Réforme ne trouve d'excuse à cet excès, qu'en disant qu'on n'y tombe « plus depuis cent ans, » et se trouve bien honorée, pourvu qu'on accorde qu'elle n'a été que soixante ou quatre-vingts ans dans le blasphème. Mais encore n'aura-t-elle pas cette misérable excuse : on lui montre qu'elle y est encore, et on le montre par les paroles du ministre même qui la défend. Si elle étoitbien revenue de l'abominable erreur de faire Dieu auteur du péché, de dire « qu'il le préordonne, et pousse les hommes aux crimes énormes, » elle ne diroit pas seulement que ce sont « des expressions trop dures, des manières propres à scandaliser, et dures à digérer : » car, en parler de cette sorte, c'est, en avouant qu'on a avancé des propositions si impies, soutenir qu'au fond on les tient encore pour véritables; qu'on tient, dis-je, pour véritable, « que Dieu pousse aux crimes énormes, et qu'il est cause du péché. » Que le ministre ne réponde pas, que selon la proposition on dit qu'il en est cause « en quelque sorte : » car, outre que ce pitoyable adoucissement ne se trouve pas dans les autres propositions qu'on vient de voir, c'est, en se tenant à celle-ci, une proposition assez impie contre le Saint d'Israël, que le faire «en quelque sorte, » et pour peu que ce soit, cause du péché; car c'est de quoi il est éloigné jusqu'à l'infini par sa sainteté, par sa bonté, par sa perfection : il n'est donc cause du péché en aucune sorte. Le ministre veut s'imaginer que ses auteurs, qui ont dit que « Dieu le préordonne, » et que a Dieu y pousse, » n'entendoient pas néanmoins le lui attribuer. Mais que falloit-il donc dire pour cela, si ce n'est pas assez de dire que Dieu préordonne, que Dieu pousse, aue Dieu est cause? Qu'il pense donc tout
ce qu'il voudra de ses réformateurs; le fait demeure pour constant : les propositions impies, qui font Dieu cause du péché, se trouvent, non par conséquence, mais en termes formels, dans leurs écrits. S'il ne tient qu'à dire que ce sont seulement des expressions ou des manières trop dures, j'excuserai quand il me plaira toutes les impiétés et tous ceux qui les profèrent; et dans le fond, il n'y aura plus de blasphémateurs ni d'hérétiques.
Mais voici bien plus. Je maintiens à la Réforme et à M. Jurieu que les adoucissements qu'ils prétendent avoir apportés à leurs expressions « depuis cent ans, » ne sont qu'en paroles, et qu'ils croient toujours, dans le fond , que Dieu est la vraie cause du péché. M, Jurieu cite ces paroles du livre des Variations1 : « Car enfin, tant qu'on ôtera au genre humain la liberté de son choix, et qu'on croira que le libre arbitre subsiste avec une entière et inévitable nécessité, il sera toujours véritable que ni les hommes ni les anges prévaricateurs n'ont pas pu ne pas pécher; et qu'ainsi les péchés où ils sont tombés sont une suite nécessaire des dispositions ou le Créateur les a mis , et M. Jurieu est de ceux qui laissent en son entier cette inévitable nécessité2. » Voilà en effet mes propres paroles; et on m'avouera qu'il n'y a aucune réponse à une preuve si concluante, que de « nier cette entière et inévitable nécessité » de pécher ou de bien faire: mais M. Jurieu ne la nie pas; au contraire, il la reconnoît, comme on va voir. « M. de Meaux, dit-il, devroit nous apprendre comment la prédétermination physique des thomistes subsiste avec l'indifférence de la volonté. 11 nous devroit faire comprendre comment la grâce efficace par elle-même , que lui-même défend , n'apporte àla volonté aucune nécessité. Enfin il devroit nous expliquer comment les décrets éternels, qui imposent une vraie nécessité à tous les événements, et une nécessité inévitable , ne ruinent pas la liberté. » Voilà donc, selon ce ministre, en vertu des décrets de Dieu, « une vraie et inévitable nécessité ; » et cela « dans tous les événements, » parmi lesquels manifestement les péchés mêmes sont compris. Qu'a dit de pis Luther pour faire Dieu cause du péché, comme ce ministre l'en a convaincu? Est-ce peut-être que Luther a dit que Dieu contrai gnoit les hommes à pécher, malgré qu'ils en eussent, et qu'ils ne péchoient pas volontairement? Mais on a vu le contraire; et le ministre lui-même a rapporté les passages , où il dit en termes formels , que la nécessité qu'il admet n'est pas « une nécessité de contrainte, mais une nécessité d'immutabilité3. « Ainsi, pour faire Dieu auteur du péché, Luther n'a dit autre chose si ce n'est que les hommes y tomboient nécessairement, quoiqu'en même temps volontairement, par une vraie et inévitable nécessité provenue du décret de Dieu. Or c'est ce que dit encore M. Jurieu en termes formels : donc par la même raison qu'il a convaincu Luther d'impiété, il s'en est convaincu lui-même, et sa preuve porte contre lui.
Aussi, pour aller au fond de ses sentiments, nous lui avons démon-
i. Hist des Var,, liv. XIV. — 2. Jug. sur les méth., sect. 15, p. 129, 130. 3 Luth. , De serv, arb.
tré , dans le livre des Variations1, qu'il pose un principe qui ne lui per^ met pas de décider si c'est Dieu ou l'homme qui est l'auteur du péché Ce principe, c'est ce qu'il dit dans son Jugement sur les Méthodes : que « nous ne savons rien de notre âme, sinon qu'elle pense2. » Nous ne savons donc pas si elle a, ou si elle n'a pas la liberté de son choix, s'il est en son pouvoir de choisir ou ne choisir pas une chose plutôt qu'une autre : d'où il conclut en effet, « que c'est une témérité de définir que % liberté est cela, ou n'est pas cela; que pour être libre, il faut être en tel ou en tel état; qu'une telle chose, ou une autre, ruine la liberté. » Il pousse donc son ignorance jusqu'à ne pas vouloir sentir, quand il pèche, s'il pouvoit ne pécher pas : en faisant le philosophe, il est sourd à la voix de la nature, et il étouffe sa conscience, qui lui dit, comme à tous les autres hommes, à chaque péché où il tombe, surtout à ceux où il tombe délibérément, qu'il auroit pu s'empêcher d'y tomber, c'est-à-dire d'y consentir; car c'est en cela que consiste le remords : et s'il fait aller son ignorance jusqu'à douter si cela est, il ignore donc aussi s'il agit ou s'il n'agit pas dans le mal, comme dans le bien, avec une nécessité inévitable; c'est-à-dire, s'il n'est pas poussé à l'un comme à l'autre par une force supérieure et toute-puissante : ce qui est douter finalement si c'est Dieu ou l'homme qui est l'auteur du péché; puisqu'une nécessité, contre laquelle il ne peut y avoir en nous aucune résistance, nepeutvenirquede la nature de la volonté, également déterminée au mal comme au bien, selonlesdispositionsoùelleestmise par une force majeure, et en un mot par la force de celui qui nous donne l'être.
Voilà ce qu'on lui objecte dans le livre des Variations; voilà d'où on a conclu qu'il ne sait encore lui-même si c'est Dieu ou lui qui est auteur de son péché; doute qui emporte le manichéisme; puisque, s'il n'est pas constant que celui qui pèche a été libre à ne pécher pas, il n'est pas constant que le péché ne vienne pas de la nature, et qu'il n'y ait pas hors de l'homme un principe inévitable du mal autant que du bien. Il ne sert de rien d'objecter que, dans toute opinion où l'on reconnoît un péché originel, on reconnoît un péché inévitable : car, pour ne nous point jeter ici sur des questions qui ne sont pas de ce sujet, il doit du moins être constant que le péché a dû être tellement libre dans son origine, qu'il ait été au pouvoir de l'homme de l'éviter. On ne peut donc point douter de la nature de la liberté; et le ministre, qui en veut douter, doute en même temps du principe, par lequel seul on peut assurer que Dieu n'est pas celui qui nous pousse au crime. C'est à quoi il falloit répondre, s'il avoit quelque chose à dire; mais il se tait, et montre qu'il ne sait pas qui est l'auteur du péché, de Dieu ou de l'homme.
Pour sortir de ce doute impie, il voudroit que je lui apprisse comment s'accorde le libre arbitre, ou le pouvoir de faire ou ne pas faire, avec la grâce efficace et les décrets éternels. Foible théologien, qui fait semblant de ne pas savoir combien de vérités il nous faut croire, quoique nous ne sachions pas toujours le moyen de les conci-