‹ Œuvres choisies de BossuetChapitre 6 sur 210 · Lib. III, pag 402. — 2. Ibid., pag · texte numérisé non relu

Lib. III, pag 402. — 2. Ibid., pag

et de former sa foi de lui-même, achevoit de le perdre. Voilà comme ies peuples ignorants et prévenus trouvoient la réformation prétendue dans l'Écriture : mais il n'y a point d'homme de bonne foi qui ne m'avoue que par les mêmes moyens les peuples y auroient trouvé l'arianisme aussi clair qu'ils se sont imaginé y trouver le luthéranisme ou le calvinisme.

Lorsqu'on a mis dans la tête d'un peuple ignorant que tout est si clair dans l'Écriture, qu'il y entend tout ce qu'il y faut entendre, et qu'ainsi il se peut passer du jugement de tous les pasteurs et de tous ies siècles : il prend pour vérité constante le premier sens qui se présente à son esprit; et celui auquel il est accoutumé lui paroît toujours le plus naturel. Mais il faudroit lui faire entendre que c'est là souvent la lettre qui tue, et que c'est dans les passages qui paroissent les plus clairs, que Dieu a souvent caché les plus grandes et les plus terribles profondeurs.

Par exemple, M. Burnet nous propose ce passage, a Buvez-en tous, » comme un des plus clairs qu'on se puisse imaginer, et celui qui nous mène promptement à la nécessité des deux espèces. Mais il va voir, par ies choses qu'il avoue lui-même, que ce qu'il trouve si clair devient un piège aux ignorants : car cette parole, « Buvez-en tous, » dans l'institution de l'eucharistie, quelque claire qu'il veuille se l'imaginer, après tout ne l'est pas plus que celle-ci dans l'institution de la Pâque : « Vous mangerez » l'agneau pascal, <« avec la robe retroussée, et un bâton à la main1 : » debout par conséquent, et dans la posture de gens prêts à partir; car c'étoit là en effet l'esprit de ce sacrement. Toutefois, M. Burnet nous apprend que les Juifs ne le pratiquoient point ainsi2: qu'ils étoient couchés en mangeant l'agneau, comme dans les autres repas, selon la coutume du pays; et que « ce changement, » qu'ils apportèrent à l'institution divine, étoit a si peu criminel, que Jésus- Christ ne fit pas de scrupule de s'y conformer. » Je lui demande en ce cas si un homme qui auroit pris à la lettre ce commandement divin, sans consulter la tradition et l'interprétation de l'Église, n'y auroit pas trouvé sa mort certaine, puisqu'il y auroit trouvé la condamnation de Jésus-Christ : et puisque cet auteur ajoute après, qu'on doit attribuer « à l'Église chrétienne la même puissance qu'à l'Église judaïque, » pourquoi dans la nouvelle Pâque un chrétien croira-t-il avoir tout vu sur la cène, en lisant les paroles de l'institution; et ne sera-t-il pas obligé d'examiner, outre ces paroles, la tradition de l'Église, pour savoir ce qu'elle a toujours regardé dans la communion comme nécessaire et comme indispensable? C'en est assez, sans pousser plus avant cet examen, pour faire voir à M. Burnet qu'on ne peut se dispenser d'y entrer, et que la clarté prétendue qu'un ignorant croit trouver dans ces paroles : « Buvez-en tous, » n'est qu'une illusion.

Pour le second fondement de réformation qu'on prétend posé par Henri VIII, M. Burnet le fait consister en ce qu'on déclara que <* l'Église de chaque État faisoit un corps entier, et qu'ainsi l'Église angli-

i. Exod. xu, il. — 2. Burn., 2 part., liv- 1, pag. 259.

cane pouvoit, sous l'autorité et de l'aveu de son chef, c'est-à-dire de son roi, examiner et réformer les corruptions soit de la doctrine ou du service1. » Voilà de belles paroles. Mais qu'on en pénètre le sens, on verra qu'une telle réformation n'est autre chose qu'un schisme. Uns nation qui se regarde comme un « corps entier, » qui règle sa foi en particulier, sans avoir égard à ce qu'on croit dans tout le reste de l'Église, est une nation qui se détache de l'Église universelle, et qui renonce à l'unité de la foi et des sentiments, tant recommandée à l'Église par Jésus-Christ et par ses apôtres. Quand une Église ainsi cantonnée se donne son roi pour son chef, elle se fait en matière de religion un principe d'unité que Jésus-Christ et l'Évangile n'ont pas établi : elle change l'Église en corps politique, et donne lieu à ériger autant d'Églises séparées qu'il se peut former d'États. Cette idée de réformation et d'Église est née dans l'esprit de Henri VIII et de ses flatteurs; et jamais les chrétiens ne l'avoient connue.

On nous dit que « tous les conciles provinciaux de l'ancienne Église fournissoient, l'exemple d'une semblable pratique, ayant condamné les hérésies et réformé les abus2. » Mais cela, c'est visiblement donner le change. Il est bien vrai que les conciles provinciaux ont dû condamner d'abord les hérésies qui s'élevoient dans leur pays; car, pour y remédier, eût-il fallu attendre que le mal gagnât, et que toute l'Église en fût avertie? Aussi n'est-ce pas là notre question. Ce qu'il falloit nous faire voir, c'est que ces Églises se regardassent comme « un corps entier, » à la manière qu'on le fit en Angleterre; et qu'on y réformât la doctrine, sans prendre pour règle ce qu'on croyoit unanimement dans tout le corps de l'Église. C'est de quoi on ne produira jamais aucun exemple. Lorsque les Pères d'Afrique condamnèrent l'hérésie naissante de Célestius et de Pelage, ils posèrent pour fondement la défense d'entendre l'Écriture sainte « autrement que toute l'Église catholique répandue par toute la terre ne Tavoit toujours entendue 3. » Alexandre d'Alexandrie posa le même fondement contre Arius, lorsqu'il dit en le condamnant: «Nous ne connoissons qu'une seule Église catholique et apostolique, qui, ne pouvant être renversée par toute la puissance du monde, détruit toute impiété et toute hérésie.» Et encore: a Nous croyons dans tous ces articles ce qu'il a plu à l'Église apostolique 4. » C'est ainsi que les évêques et les conciles particuliers condamnoient les hérésies par un premier jugement, en se conformant à la foi commune de tout le corps. On y envoyoit ces décrets à toutes les Églises; et c'était de cette unité qu'ils tiroient leur dernière force.

Mais on dit que le remède du conciie universel, aisé sous l'empire romain lorsque les Églises avoient un souverain commun, est devenu trop difficile depuis que la chrétienté est partagée en tant d'États 6 : autre illusion. Car premièrement le consentement des Églises peut se

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