Bern., serm. lxv, in Cant., n
*. Ebrard.,c. 14, 15; Erm., c. 18, 19; ibid., pag. 1134, 1136, 1260, 1261.
de les adorer, de rejeter l'eucharistie, de se moquer des oblations et des prières pour les morts1. Saint Bernard assure que cet hérétique et ses sectateurs « ne recevoient que l'Évangile2. » Mais Pierre le Vénérable n'en parle « qu'en doutant. La renommée, dit-il3, a publié que vous ne croyez pas tout à fait ni à Jésus-Christ, ni aux prophètes, ni aux apôtres : mais il ne faut pas croire aisément les bruits qui sont souvent trompeurs; puisque même il y en a qui disent que vous rejetez tout le canon des Écritures. » Sur quoi il ajoute : « Je ne veux pas vous blâmer de ce qui n'est pas certain. » Ici les protestants louent la prudence de Pierre le Vénérable, et blâment la crédulité de saint Bernard, qui avoit trop légèrement déféré à des bruits confus.
Mais premièrement, à ne prendre que ce que l'abbé de Cluni reprend comme certain dans cet hérétique, il yen a plus qu'il ne faut pour le condamner. Calvin a compté parmi les blasphèmes la doctrine qui nie le baptême des petits enfants4. Le nier avec Pierre de Bruis et son disciple Henri, c'étoit refuser le salut à l'âge le plus innocent qui soit parmi les hommes : c'étoit dire que depuis tant de siècles, où l'on ne baptise presque plus que des enfants, il n'y a plus de baptême dans le monde, il n'y a plus de sacrements, il n'y a plus d'Église ni de chrétiens. C'est ce qui donnoit de l'horreur à Pierre le Vénérable. Les autres erreurs de Pierre de Bruis, que ce vénérable auteur a réfutées, ne sont pas moins insupportables. Écoutons ce que lui reproche sur l'eucharistie le saint abbé de Cluni, qui vient de nous déclarer qu'il ne lui veut rien objecter que de certain, a II nie, dit-il5, que le corps et le sang de Jésus-Christ puissent être faits par la vertu de la divine parole, et le ministère du prêtre, et il assure que tout ce qu'on fait à l'autel est inutile. » Ce n'est pas nier seulement la vérité du corps et du sang, mais, comme les manichéens, rejeter absolument l'eucharistie. C'est pourquoi le saint abbé ajoute un peu après : « Si votre hérésie se renfermoit dans les bornes de celle de Bérenger, qui en niant la vérité du corps, n'en nioit pas le sacrement ou l'apparence et la figure, je vous renverrois aux docteurs qui l'ont réfuté. Mais, poursuit-il un peu aprè.- , vous ajoutez erreur à erreur, hérésie à hérésie, et vous ne niez pas seulement la vérité de la chair et du sang de Jésus-Christ, mais leur sacrement, leur figure et leur apparence; et ainsi vous laissez le peuple de Dieu sans sacrifice. »
Pour les erreurs dont ce saint abbé ne parle pas, et celles dont il doute, il est aisé de comprendre que c'est qu'elles n'étoient pas encore assez avérées, et qu'on n'avoit pas pénétré d'abord tous les secrets d'une secte qui avoit tant de replis et tant de détours. On les découvroit peu à peu; et Pierre le Vénérable nous apprend lui-même que Henri, disciple de Bruis, avoit beaucoup ajouté aux cinq chapitres qu'on avoit repris dans son maître 6. Il avoit entre ses mains l'écrit où l'on avoit recueilli de la propre bouche de l'hérésiarque toutes ses nou-
1. Petr. Ven. cont. Petrob., tora. XXII. Bib. Max., pag. 1034.
2. Serm. lxv, in Cant., n. 3. — 3. Petr. Ven., ibid., pag. 1037. 4. Opusc. cont. Servet. — 5. Opusc. cont. Servet., pag. 1057.
6. Ep. ad Episc Arelat., etc., ante Epist. contra Petrob., ibid., pag. 103%
velles erreurs. Mais ce saint abbé attendoit, pour les réfuter, qu'il en fût encore plus assuré. Saint Bernard, qui a vu de près ces hérétiques, en savoit plus que Pierre le Vénérable, qui n'en écrivoit que par rapport: mais il ne savoit pas tout; et c'est pourquoi il n'osoit pas les appeler tout à fait manichéens ' : car il n'étoit pas moins circonspect que Pierre le Vénérable à ne leur rien imputer que de certain. En effet, voici comme il parle de leurs impuretés: « On dit qu'ils font en secref des choses honteuses 2. » « On dit, » c'est qu'il ne les savoit pas encore avec certitude, et c'est pourquoi il n'osoit en parler positivement. Ceux qui les ont sues en ont parlé: mais cette discrétion de saint Bernard nous fait voir combien est certain ce qu'il leur objecte.
Mais, dit-on, il étoit crédule, et Othon de Frisingue, auteur du temps, lui en a fait le reproche. Il faut encore écouter cette conjecture que les protestants font tant valoir3. Il est vrai, Othon de Frisingue trouve saint Bernard trop crédule, à cause qu'il fit condamner les erreurs visibles de Gilbert de la Porée, évêque de Poitiers4, que son disciple Othon tâchoit d'excuser. Ce reproche d'Othon est donc une excuse qu'un disciple affectionné prépare à son maître. Voyons toutefois en quoi il fait consister la crédulité de saint Bernard, o C'est, dit Othon 5, que cet abbé, par la ferveur de sa foi, et par sa bonté naturelle, avoit un peu trop de crédulité : en sorte que des docteurs qui se fioient trop à la raison humaine, et à la sagesse du siècle, lui devenoient suspects; et si on lui rapportoit que leur doctrine ne fût pas tout à fait conforme à la foi, il le croyoit aisément. » Avoit-il tort? Non sans doute; et l'expérience fait assez voir que Pierre Abélard, qui lui devint suspect par cette raison, et Gilbert, qui expliquoit la Trinité plutôt selon les Topiques d'Aristote que selon la tradition et la règle de la foi, s'écartèrent du bon chemin, puisque leurs erreurs, condamnées dans les conciles, sont également abandonnées des catholiques et des protestants.
N'accusons donc pas ici la crédulité de saint Bernard. S'il nous a représenté Henri le disciple de Pierre de Bruis, et le séducteur des Toulousains, comme le plus scélérat et le plus hypocrite de tous les hommes, tous les auteurs du temps en ont fait le même jugement6. Les erreurs qu'il attribue aux disciples de ces hérétiques ont été reconnues, et se découvroient tous les jours de plus en plus, comme la suite de cette histoire l'a fait paroître. Ce n'étoit pas témérairement que saint Bernard leur imputoit celle que nous trouvons dans ses Sermons. « Je veux, dit-il7, vous raconter leurs impertinences, que nous avons reconnues par leurs réponses qu'ils ont faites sans y penser aux catholiques, ou par les reproches mutuels que leurs divisions ont fait éclater, ou par les choses qu'ils ont avouées lorsqu'ils se sont convertis. » Voilà comme on reconnut ces impertinences, que saint Bernard appelle dans la suite des blasphèmes. Quand il n'y auroit autre chose dans les hen-
1. Serm. lxvi, in Cant. — 2. Serm. lxv. — 3. Albert, la Roq. 4. Oth. Fris, in Friedr., lib. I, c. 46, 47. — 5. Ibid.
6. Epist. ccxli, ad Hidelf. corn. Peti , Ven. cont. Petrob. At. Mb* Anal, m, pag. 312 et scq., etc.
7, Serm. lxv, in Cant., n. 8.
riciens que leur aveugle attachement pour ces femmes qu'ils tenoient dans leur compagnie, comme leur raconte saint Bernard, et avec lesquelles ils passoient leur vie enfermés dans la même chambre nuit ef jour, c'en seroit assez pour les avoir en horreur. Cependant la chose étoit si publique, que saint Bernard vouloit qu'on les connût à cette marque: « Dites-moi, leur disoit-il ', mon ami, quelle est cette femme? Est-ce votre épouse? Non, répondent-ils, cela ne convient pas à ma profession. Est-ce votre fille, votre sœur, votre nièce? Non, elle ne m'appartient par aucun degré de parenté. Mais savez-vous qu'il n'est pas permis, selon les lois de l'Église, à ceux qui ont professé la continence de demeurer avec des femmes? chassez donc celle-ci, si vous ne voulez pas scandaliser l'Église : autrement ce fait, qui est manifeste, nous fera soupçonner le reste qui ne l'est pas tant. » Il n'étoit pas trop crédule dans ce soupçon; et la turpitude de ces faux continents a depuis été révélée à toute la terre.
D'où vient donc que les protestants entreprennent la défense de ces scélérats? La cause en est trop claire. C'est l'envie de se donner des prédécesseurs. Ils ne trouvent que de telles gens qui rejettent et le culte de la croix, et la prière des saints, et l'oblation pour les morts. Ils sont fâchés de ne remarquer les commencements de leur réforme que dans les manichéens. Parce qu'ils grondent contre le pape et contre l'Église romaine, la réforme est bien disposée en leur faveur. Les catholiques de ce temps-là leur reprochent de penser mal de l'eucharistie. Nos protestants voudroient bien que ce fussent de simple? bérengaliens, et non pas des manichéens à qui l'eucharistie déplaît dans son fond. Mais enfin quand cela seroit, ces réformés, que vous voulez être de vos gens, cachoient leur doctrine, « fréquentoient les Églises, honoraient les prêtres, alloient à l'offrande; ils se confessoient, ils communioient, ils prenoient avec nous, poursuit saint Bernard, le corps et le sang de Jésus-Christ2. » Les voilà donc dans nos assemblées, qu'ils détestoient dans leur cœur comme des conventicules de Satan ; à la messe qu'ils regardoient dans leur erreur une idolâtrie et un sacrilège ; et enfin dans les exercices de l'Église romaine, qu'ils croyoientle royaume de l'Antéchrist. Est-ce là les disciples de celui qui a ordonné de prêcher son Évangile sur les toits? Sont-ce là les enfants de lumière? Ces œuvres sont-elles de celles qui paroissentdans le jour, ou de celles que la nuit doit cacher? En un mot, est-ce là les prédécesseurs que se donne la réforme.