LES SENS
Les sens sont des espèces d'instruments dont il faut apprendre à se servir : celui de la vue, cpii parait être le plus noble et le plus admirable, est en même temps le moins sûr et le plus illusoire; ses sensations ne produiraient que des jugements faux, s'ils n'étaient à tout moment rectifiés par le témoignage du toucher; celui-ci est le sens solide , c'est la pierre de touche et la mesure de tous les autres sens, c'est le seul qui soit absolument essentiel à l'animal , c'est celui qui est universel et qui est répandu dans toutes les parties de son corps : cependant ce sens même n'est pas encore parfait dans l'enfant au moment de sa naissance; il donne , à la vérité, des signes de douleur par ses gémissements et ses cris; mais il n'a encore aucune expression pour marquer le plaisir; il ne commence à rire qu'au bout de quarante jours, c'est aussi le temps auquel il commence à pleurer : car auparavant les cris et les gémissements ne sont point accompagnés de larmes. Il ne parait donc aucun signe des passions sur le visage du nouveau -"né, les parties de la face n'ont pas même toute la consistance et tout le
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ressort nécessaire à cette espèce d'expression des sentiments de Tâme : toutes les autres parties du corps, encore faibles et délicates, n'ont que des mouvements incertains et mal assurés; il ne peut pas se tenir debout, ses jambes et ses cuisses sont encore pliées par l'habitude qu'il a contractée dans le sein de sa mère, il n'a pas la force d'étendre les bras ou de saisir quelque chose avec la main; si on l'abandonnait, il resterait couché sur le dos sans pouvoir se retourner.
En réfléchissant sur ce que nous venons de dire^ il paraît que la douleur que l'enfant ressent dans les premiers temps, et qu'il exprime par des gémissements, n'est qu'une sensation corporelle semblable à celle des animaux, qui gémissent aussi dès qu'ils sont nés, et que les sensations de l'âme ne commencent à se manifester qu'au bout de quarante jours ; car le rire et les larmes sont des produits de deux sensations intérieures, qui toutes deux dépendent de l'action de l'âme. La première est une émotion agréable qui ne peut naître qu'à la vue ou par le souvenir d'un objet connu, aimé et désiré; l'autre est un ébranlement désagréable, mêlé d'attendrissement et d'un retour sur nous-mêmes ; toutes deux sont des passions qui supposent des connaissances, des comparaisons et des réflexions : aussi le rire et les pleurs sont -ils des signes particuliers à l'espèce humaine pour exprimer le plaisir ou la dou-
leur de Tâme, tandis que les cris^ les mouvements^ et les autres signes des douleurs et des plaisirs du corps, sont communs à Thomme et à la plupart des animaux.
L'excellence des sens vient de la nature, mais l'art et l'habitude peuvent leur donner aussi un plus grand degré de perfection ; il ne faut pour cela que les exercer souvent et longtemps sur les mêmes objets : un peintre, accoutumé à considérer attentivement les formes, verra du premier coup d'œil une infinité de nuances et de différences qu*un autre homme ne pourra saisir qu'avec beaucoup de temps^ et que même il ne pourra peut-être saisir. Un musicien, dont l'oreille est continuellement exercée à l'harmonie, sera vivement choqué d'une dissonance; une voix fausse, un son aigre l'offensera, le blessera ; son oreille est un instrument qu'un son discordant démonte et désaccorde. L'œil du peintre est un tableau où les nuances les plus légères sont senties, oti les traits les plus délicats sont tracés. On perfectionne aussi les sens et même l'appétit des animaux : on apprend aux oiseaux à répéter des paroles et des chants; on augmente l'ardeur d'un chien pour la chasse en lui faisant curée.
Mais cette excellence des sens et la perfection même qu'on peut leur donner n'ont des effets bien sensibles que dans l'animal; il nous paraîtra d'autant plus actif et plus intelligent que ses sens seront
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meilleurs ou plus perfectionnés; L'homme; au contraire, n'en est pas plus raisonnable, pas plus spirituel, pour avoir beaucoup exercé sou oreille et ses yeux. On ne voit pas que les personnes qui ont les sens obtu's, la vue courte, l'oreille dure, l'odorat détruit ou insensible, aient moins d'esprit que les autres : preuve évidente qu'il y a dans l'homme quelque chose de plus qu'un sens intérieur animal ; celui-ci n'est qu'un organe matériel, semblable à l'organe des sens extérieurs, et qui n'en diffère que parce qu'il a la propriété de conserver les ébranlements qu'il a reçus; l'âme de l'homme, au contraire, est un sens supérieur, une substance spirituelle, entièrement différente, par son essence et par son action, de la nature des sens extérieurs.