L'UNAU ET L'AI
Autant la nature nous a paru vive, agissante, exaltée dans les singes, autant elle est lente, contrainte et resserrée dans ces paresseux ; et c'est moins paresse que misère ; c'est défaut , c'est dénûment , c'est vice dans la conformation, les yeux obscurs et couverts, la mâchoire aussi lourde qu'épaisse, le poil plat et semblable à l'herbe séchée, les cuisses mal
emboîtées et presque hors des hanches, les jambes trop courtes, mal tournées, et encore plus mal terminées ; point d'assiette de pied, point de pouces, point de doigts séparément mobiles ; mais deux ou trois ongles excessiveinent longs , recourbés en des^ SQus, qui ne peuvent se mouvoir qu'ienserable , et
nuisent plus à marcher qu'ils ne servent à grimper : la lenteur, la stupidité, l'abandon de son être, et même la douleur habituelle , résultant de cette conformation bizarre et négligée ; point d'armes pour attaquer ou se défendre; nul raoxeDiie sécurité, pas même en grattant la terre; nulle ressource de salut dans la fuite ; confinés , je ne dis pas au pays , mais à la motte de terre, à Tarbre sous lequel ils sont nés; prisonniers au milieu de l'espace^ ne pouvant parcourir qu'une toise en une heure; grimpant avec peine, se traînant avec douleur; une voix plaintive et par accents entrecoupés qu'ils n'osent élever que la nuit, tout annonce leur misère, tout nous rappelle ces monstres par défaut, ces ébauches imparfaites mille fois projetées, exécutées par la nature, qui , ayant à peine la faculté d'exister, n'ont dû subsister qu'un temps, et ont été depuis eflfacées de la liste des êtres. Et, en effet, si les terres qu'habitent et l'unau et l'aï n'étaient pas des déserts, si les hommes et les animaux puissants s'y fussent anciennement multipliés , ces espèces ne seraient pas parvenues jusqu'à nous , elles eussent été détruites par les autres, comme elles le seront un jour. Nous avons dit qu'il semble que tout ce qui peut être est; ceci parait en être i;n indice frappant; ces paresseux font le dernier terme de l'existence dans l'ordre des animaux qui ont de la chair et du sang ; une défectuosité de plus les aurait empêchés de subsister.
Ces pauvres animaux , réduits à vivre de feuilles et de fruits sauvages, consument du temps à se traîner au pied d'un arbre; il leur en faut encore beaucoup pour grimper jusqu'aux branches ; et pendant ce lent et triste exercice , qui dure quelquefois plusieurs jours , ils sont obligés de supporter la faim , et peut-être de souflFrir le plus pressant besoin ; arrivés sur leur arl>re, ils n'en descendent plus, ils s'accrochent aux branches, ils le dépouillent par partie , mangent successivement les feuilles de chaque rameau, passent ainsi plusieurs semaines sans pouvoir délayer par aucune boisson cette nourriture aride ; et lorsqu'ils ont ruiné leur fonds, et que l'arbre est entièrement nu, ils y restent encore retenus par l'impossibilité d'en descendre; enfin, quand le besoin se fait de nouveau sentir, qu'il presse et qu'il devient plus vif que la crainte du danger de la mort , ne pouvant descendre , ils se laissent tomber, et tombent très -lourdement, comme un bloc, une masse sans ressorts; car leurs jambes roides et paresseuses n'ont pas le temps de s'étendre pour rompre le coup.
 terre , ils sont livrés à tous leurs ennemis : comme leur chair n'est pas absolument mauvaise , les hommes et les animaux de proie les cherchent et les tuent : il paraît qu'ils multiplient peu. Tout concourt donc à les détruire, et il est bien difficile que l'espèce se maintienne; il est vrai que, quoiqu'ils
soient lenls, gauches, et presque inhabiles au mouvement i ils sont durs, forts de corps et vivaces; quMls peuvent supporter longtemps la privation de toute nourriture; que, couverts d'un poil épais et sec, et ne pouvant faire d'exercice, ils dissipent peu et engraissent par lé repos, quelque maigres que soient leurs aliments, et que, quoiqu'ils n'aient ni bois, ni cornes sur la tète, ni sabots aux pieds, ni dents incisives à la mâchoire inférieure, ils sont cependant du nombre des animaux ruminants , et ont comme eux plusieurs estomacs; que , par conséquent , ils peuvent compenser ce qui manque à la qualité de la nourriture par la quantité qu'ils en prennent à la fois.