U BOIS. DORMANT
pobliquement son mariage , et alla en grande cérémonie quérir la reine sa femme , dans son château. On lui fit une entrée magnifique dans la ville capitale , où elle entra au milieu'de ses deux enfans.
Quelque, tems après, le roi alla faire la guerre à Tempereur Cantalabutte , son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère , et lui recommanda fort sa fenime et ses enfans : il devait être à la guerre tout Tété ^ et dès quUl fut parti , la reinemère envoya sa bru et ses enfans à une maison de campagne dans, les bois , pour pouvoir plus ^sèment assouvir son horrible envié. Elle y alla quelques jours après , et dit un soir à son maitre^l'hôtel : « Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore. — Ah! madame, dit le maître-d'hôtel.... — Je le veux, dit la reine (et elle le dit d'un ton d'qgresse, qui a envie de iflanger de la chair fraîche ) , et je la veux manger à la sauce Robert ' . »
Ce pauvre homme , voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer à une ogresse , prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait pour lors quatre ans , et vint en sautant et en riant se jeter à son cou , et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer : le couteau lui tomba des mains , et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau , et lui fit une si bonne sauce ,
' Saace iavenlëe par un calsinier , nomme Robert , du tcm$ de Louis XIV.
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que sa maîtresse Tassura quTelle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même tems la petite Aurore , et FaVait donnée à sa fémoie , pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la bassc'-cour.
Huit jours après , la méchante reine dit à son maître-d!hdtel : « Je veux manger à mon souper le petit Jour. » Il ne répliqua pas , résolu de la tromper cpmme Tautre fois. Il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main , ddnt il faiisait dés armes avec un gros singe : il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme , qui le cacha avec la petite Aurore , et donna à la place du petit Jour iin petit chevreau fort tendre , que l'ogresse trouva admirablement bon.
Cela était fort bien allé jusques-là -, mais un soir , cette méchante reine dit au maître d'hôtel : « Je vei^x manger fa reine à la même sauce que ses enfans, w Ce fut alors que le pauvre maître-d'hotel désespéra de la pouvoir encore tromper. La jeune reine avait vingt ans passés , sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche ] et le moyen de trouver , dans la ménagerie , une bête aussi dure que cela? Il prit la résolution , pour sauver sa vie , de couper la gorge à la reine , et monta dans sa chambre , dans l'intention de n'en pas faire à deux fois. Il s'excitait à la fureur , et entra , le poignard à la raain ,
AU BOIS DOMMAMT. 55
dans la chambre de la jeune reine ; il ne voulut pourtant point la surprendre , et il lui dit avec beaucoup de respect Tordre qu'il avait reçu de la reine-mère. « Faites , &ites , lui dit-elle, en lui tendant le cou, exécutez Tordre . qu'on vous a donné ; j'irai revoir mes enfans, mes pauvres enfans que j'ai tant aimés. » Elle les croyait morts, depuis qu'on les avadt enlevés sans lui rien dire.
« Non, non, madame , lui répondit le pauvre maitre-d'hôtel tout attendri , vous ne mourrez point, et vous ne Is^sserez pas d'aller revoir vos enfans ^ mais ce sera chez inoi où je les ai cachés , et je tromperai encore la reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place. » Il la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses i^nfans et pleurer avec eux , il alla accommoder une biche , que la reine mangea à son souper , avec le même appétit que si c'eût été la reine : elle était bien cûtitente de sa cruauté , et elle se préparait à dire au roi , à son retour , que les- loups enragés avaient mangé la reine sa femme , et ses deux enfans.
Un soir .qu'elle rédait à son ordinaire dans les cours et basse-cours du château , pour y halener ' quelque viande fraîche , elle entendit, dans une/ salle basse , le petit Jour qui pleurait , parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter , à cause qu'il avait été méchant \ et elle entendit aussi la petite
' Flairer.
Aurore qui demaudait pardou pour sou frère. LV gresftc reconuut la voix de la reine et de ses ensuis ; et, furieuse dWoir ëté trompée, elle commanda, dès le lendemain au matin , avec une voix épouvantable qui faisait trembler tout le monde , qu^on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpens , pour y faire jeter la reine et ses en&ns, le maître-d^botel , sa femme et sa servante : elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos.
Ils étaient là , et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, lorsque le roi, qu'on n attendait pas si tât , entra dans la cour , à cheval i il était venu en poste , et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle. Personne n'osait Ten instruire , quand Fogresse ,. enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le roi ne laissa pas d'en être fâché : elle était sa mère ; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfans.
MORALITÉ
Attendre quelque tems pour avoir un époux ,
Bicke , bien fait , galant et doux ,
La chose est assez naturelle :
Mais Taltendre cent ans , et toujours en dormant ,
AU BOIS DORXÂ19T. . 5^
Oq ne trouve plos de- femelle ,
Qui dormh sî tranquillement* La fable semble encor vouloir nous faire entendre Qoe souvent de Thymèn les agréables noeuds , Pour être difKrës uVn sont pas moins heureui ,
£t qu*on ne perd rien pour attendre.
Mais le sexe , avec tant d*ardeur ,
Aspire à la foi conjugale , Que je n*ai pas la force ni le cœur
De lui prêcher cette morale.
Le omte de la Belle au Bois Dormant est, sans contredit, on petit chef-d'œuvre , et l'un des plus jolis du recueil de Perrault. L'intérêt y est toujours soutenu , et toutes les idées de la fiéerie s'y montrent sans effort. Les fées dotent la princesse à son baptême ; nous avons parlé des sources de cette croyance , qui favorise le fatalisme. Aussi la Belle au Bois Dormant ne peut éviter son destin ; cette morale n'est pent-étre pas très^saine pour les enfans.
On voit paraître , pour la première fois , dans ce conte , les l)ottes de sept lieues , si célèbres dans l'histoire du Petit Poucet Nos vieilles chroniques sont pleines de merveilles qui ont pu amener l'idée de cette chaussure prodigieuse. On disait que les sorcières franchissaient les airs avec rapidité, à cheval sur des démons , ou sur des manches à balai. Samt Antide se fit porter de Besançon à Rome , et revint à Besançon dans l'espace de deux jours,' au moyen d'un esprit. Un chanoine de Bayeux fit plus rapidement encore le même voyage,, monté sur un démon familier. On lit dans le procès de Diego Castalin , qu'un curé de Bordeaux fit
58 ' REMARQUES
.cent liaies en quelques heures. La jument de Mahomet faisait des enjambées qui s'étendaient aussi loin que la plus longue vue. Mais il fallait être saint, ou sorcier, ou prophète , pour employer de tels moyens. Les messagers des fées avaient des manières moins redoutables. Les magiciens vendaient , même aux profanes , des chaussures au moyen ' desquelles on avançait d'une manière extraordinaire. Oa a entendu pfârler de la jarretière du voyageur, avec laquelle on ne se fatigue point; et de l'anneau du voyageur, que Cyrano de Bergerac cite , dans sa lettre pour les sorciers. Les personnes qui avaient cet anneau faisaient par jour plus de soixante lieues. On croyait aussi à des bottines enchantées , avec lesquelles on marchait d'une rapidité extrême , sans être arrêté par les rivières ni par les précipices : c'étaient , il n'en faut pas douter , , les bottes de sept lieues du tems. des féesl
La mort de l'ogresse, dans la Belle au Bois Donnant, surprendra un peu, si l'on considère que les ogresses sont pour l'ordinaire de race fée, et que les fées sont immortelles. Mais n'oublions pas qu'elles peuvent mourir d'accident ou de mort violente ; c'est même ainsi qu'elles sont toutes mortes , car on n'en voit plus. Dans nos romans de chevalerie et dans la plupart des contes , on les voit toutes soumises à la mort, durant leurs métamorphoses , et quelquefois dans leur forme «naturelle. La fée Mélye , dans Amadis de Gaule y n'évite la mort qu'en s'échappant avec adresse devant Esplandian , qui lui alonge un grand coup d'épée.
Pour le sommeil de cent ans , qui est la principale idée de ce conte , on sait qu'il repose sur de vieux récits merveilleux, que tout le monde connaît. On n'a pas besoin de rappeler le sommeil d'Epiménîde ; et les Sept Dormans sont
REMARQUES. 5g
aussi fitmecx chez les légendaires chrétiens que dans TOrient. Ces sept jennes saints , qui se réfugièrent dans une caverne , pour éviter la persécution , et qm ne s'ëveiUèrait ([u'après un somme de plus dé deux siècles, avaient un chien qm dormit avec eux ,• comme la Belle au Bois Dormant avait sa petite Poufflc. Mahomet a même donné place, 'dans son paradis , au chien des Sept Dormans , qui , après son réveil, était, dit-on , le plus habile de tous les chiens.
Ce conte de la Belle au Bois Dormant a été mis plusieurs fois sur la scène ,. avec succès. M. Planard vient d'en faire un opéra en quatre actes. On l'avait joué en mélodrame. La Belle au Bots Dormant, féerie-vaudeville en deux actes , de MM.Bouilly et Dumersan, représenté en 1811 , est le conte, dans sa dernière partie , heureusement arrangé pour le théâtre. On a joué le même sujet aux Variétés , soUs le titre de Y Ogresse, ou Belk-BeUe et Fortuné, ou ia Belle au* Bois Dormant, vaudeville en un acte, de MM. Désaugiers et Grentil , 181 1. Au lever du rideau , tout le monde est endormi ; Belle-Belle , fille du roi Cantalahutte , est sur un Ut de paradé , où elle dort depuis cent ans. Le prince Fortuné entre avec Cascaret , son écuyer ; il sait que les cent ans sont expirés , et veut éveiller la princesse , dont il est épris. Il l'éveille, et lui inspire de l'amour. Mais on annonce l'ogresse , reine-fée du royaume de Mataquin. Elle veut épouser Fortuné , souper avec Cascaret , et mange;* Belle-Belle et ses enfans , à la sauce au beurre. Fortuné , que la passion de l'ogresse ne tente point, offre d'être mangé à la place de celle qu'il aime. L'o^esse se fâche et veut, comme dans le conte, faire jeter Belle-Belle et «es coEms dans une cuve de couleuvres ; alors le spectre du roi Cantalahutte parait j l'ogresse est engloutie, et tout va bien. Celte petite pièce au reste est pleine d'esprit.
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