LIVRE III
' Jeune Paies , et toi , divin berger d'Adméte.
Paies est la déesse des bergers : les Romains avaient institué en son honneur des fêtes appelées de ce nom Palilia On lui offrait du lait , sorte d'offrande analogue au genre de richesse de ses adorateur».
Le berger d'Adméte est Apollon , qui garda les troupeaux de ce roi sur les bords de l'Ampbryse.
Au reste, je ne puis m'empêcber de faire remarquer ici avec quelle irrévérence les anciens traitaient leurs dieux. Apollon fut berger chez Admète; Apollon et Neptune furent manœuvres chez Laomédon. Minerve, dans Homère, porte une lanterne devant L'iysse. A l'égard de Vénus, on peut voir dans V Iliade le beau rôle qu'elle joue entre Paris et Hélène. Cependant il faut avouer que plusieurs de ces fables , absurdes en elles mêmes , étaient utiles par leur but. Il est à croire, par exemple, que la fable d'Apollon berger dut son origine à la politique des premiers législateurs, qui , voulant tirer les Grecs de l'état de barbarie où ont été plongés tous les premiers peuples, s'efforcèrent de leur inspirer le goîit de l'agriculture , qui est la base de tout État policé, et sans laquelle il ne peut subsister que des sociétés errantes et des hordes sauvages. Pour les amener à de nouveaux travaux et à une profession qui leur était inconnue, il fallut y attacher des honneurs, des distinctions, faire jouer tous les ressorts de la politique ; et celui qu'on mit le plus en œuvre fut la religion , (jui, étant le motif le plus saint lorsqu'elle est vraie, est encore le plus puissant lorsqu'elle est fausse. Chez nous la religion et la poliiique ne se mêlent guère de l'agriculture : nulles distinctions pour cet art utile , nul encouragement de la part des grands ; la bassesse et la pauvreté sont le partage de ceux qui le cultivent. Malgré ces obstacles, l'agriculture se
soutient; la force de l'habitude , la routine de l'instinct , l'impuissance de ihanger de lieu, l'ignorance d'un autre état, suppléant à tous ces grands rcfBurts qui nous manquent, nos laboureurs restent attachés à leurs terres comme le bœuf à la prairie qui l'a vu naître et qui le nourrit. Mais on sent que ce qui suflit dans une nation ancienne, ou le branle est donné depuis longtemps, et où l'impulsion rerue se conserve d'elle-même, aurait été insuflisant dans une nation nouvelle, qu'il fallait créer et amener avtc effort du brigandage à la société, et d'une vie aventurière et oisive à une vie sédentaire , uniforme , et pénible , où les travau": se succèdent sans interruption.
La mythologie des Grecs leur offrait de grands encouragements : leurs champs, leurs bois, leurs coteaux, leurs jardins, toutes les parties de leur domaine avaient chacune des dieux qui y présidaient, qui veillaient à la conservation de leurs biens, qui étaient les témoins , les juges , les protecteurs de leurs travaux. L'agriculture était un art qui leur venait du ciel ; des mains divines avaient manié le soc et sillonné la terre : ils voyaient des dieux sur le haut de la liste de leurs laboureurs et de leurs patres. A la Chine l'empereur tous les ans fait la cérémonie d'ouvrir les teiTes. 11 semble que la mythologie grecque, en proposant l'exemple des dieux mêmes, ait renchéri sur la politique chinoise. Cependant il faut convenir que la présence réelle et frappante d'un monarque environné de sa cour doit faire plus d'impression sur les sens grossiers d'un peuple que ne pouvait faire sur les Grecs la présence Invisible des dieux.
' Eh I qui n'a pas cent fois chanté le jeune Ilylas?
Hylas était un jeune homme cher à Hercule : dans le voyage des Argonautes , les nymphes l'enlevèrent près d'une fontaine où il était allé puiser de l'eau.
Eurysthée, roi de Mycènes, fils d'Amphitryon et d'Aicmène , par ordre de Junon condamna Hercule , son frère , à des travaux pénibles.
Busiris était un roi d'Egypte qui immolait à ses dieux les étrangers T|ue le sort jetait dans ses États. Ces saciiticcs, assez ordinaires chez les anciens, avaient pour prétexte la religion , et jjour véritable motif le soupçon et la crainte. La mort de ce roi est un des travaux d'Hercule.
s Qui ne connaît Pélops et sa fatale amante? Hippodamie était fille d'Œnomaûs, roi d'Éhde. L'oracle ayant prédit] au père qu'il serait tué par son gendre, il déclara que celui-là seul époa serait sa fille qui pourrait le vaincre à la course des chars; mais que s'il' était vaincu il serait mis à mort. Il avait des chevaux admirables, engendrés par le vent, et qui en avaient la vitesse. Treize princes périrent dans cet exercice; le quatorzième fut plus heureux. Pélops, fils de Tantale , corrompit l'écuyer du roi , qui mit au char de son maitre un essieu qui se rwnpit : Œnoraaiis tomba, et sa chute lui fit perdre la vie. Pélo'is. épousa Hippodamie. Ce Pélops, fils de Tantale , avait une épaulu
d'ivoire, f'nycz le Dictionnaire de la Fable de M. Ctiompré , qui raconte (lirréicmment l'histoire d'Hippodamie et d'Œnomaus. (Desfontai.nes.)
* Les courses de Latone et son île flottaDte. Latone, après de longues courses, accoucha de Diane et d'Apollon dans Délos, qui, ayant été llottante jusque alors , fut enfin tixée, pour avoir donné un asile à la déesse. On entrevoit encore ici, dans la manière dont Virgile parle des Grecs, une espèce de mépris pour leurs fables, que j'ai déjà fait remarquer ailleurs. On voit dans ce qui suit combien il était jaloux d'enlever aux Grecs la palme de la poésie. Il fut vaimiueur de Théocrite dans le genre pastoral. Il semble annoncer ici qu'il veut encore procurer un triomphe à la langue latine sur la langue grecque dans le genre géorgique. Peut-être aussi ce temple qu'il veut bâtir à Auguste n'est-il qu'une allégorie pour annoncer le grand projet de V Enéide. Quoi qu'il en soit, l'idée de ce temple et de ces fêtes est grande et poétique. L'usage voulait, quand on célébrait -des fêtes pour remercier les dieux d'une victoire, que celui qui faisait le sacrifice fût revêtu de pourpre, que les courses de chars se fissent sur le bord d'un lleuve, etc. J'ai tâché de rendre fidèlement tout ce costume et tous ces usages.
' La Grèce quittera pour ces jeux magnifiques Ses combats Néméens, ses fêtes Olympiques.
Il y avait dans la Grèce quatre sortes de jeux , les Olympiques , Itî Pythiens, les Isthmiens et les Xéméens. Les jeux Olympiques, qui duraient cinq jours , se célébraient près de la ville d'Olympie tous les quatre ans; de là viennent les Olympiades; les vainqueurs y obtenaient des couronnes d'olivier. Les jeux Pythiens étaient en l'honneur d'Apollon : le vainqueur y était couronné de laurier. Les Isthmiens étaient en l'honneur de Neptune , et les Néméens en l'honneur d'Hercule. Tous les vainqueurs portaient des palmes à la main. L'Alphée était une rivière près de la ville d'Olympie. Les bois de Molorque désignent les jeux Néméens. Virgile ne parle ici que des jeux d'Olympie et de ceux de Némée. Le ceste était un gantelet armé de fer. ( Desfontaines. )
'' Le théâtre m'appelle à ses mouvants tableaux.
Il y a dans le texte : f'el scena ut versis discedat frontibus. Le théâtre était mobile, et présentait tour à tour différentes faces qui offraient différentes décorations , comme on peut le voir par ce passage de Vitruve : In singtila {locai très sintspecies ornalionis , quœque quum, atitfabularum muiationes sunt futurœ , seu deorum advenlus cum tonitribus repentinis , versentur , viutanlque speciem ornalionis in fronles.
Le théâtre le plus singulier qu'on ait connu chez les Romains est celui que le trop fameux Ciirion fit bâtir , lorsqu'il célébra les funérailles de son père. Il voulut suppléer à la magnificence par la singularité de l'invention. 11 fit construire deux planchers de bois en forme de croissant,
assez vastes pour tenir assise commodément une portion considérable du peuple romain ; chacun de ces deux plancliers n'avait d'autre point d'appui qu'un pivot sur lequel on le faisait tourner à volonté : ces deux demi-cercles étaient d'abord adossés l'un à l'autre, mais à une distance convenable, afin qu'ils pussent tourner aisément. On représentait eu même temps sur tons les deux des pièces dramatiipies, sans que, de part ni d'autre, les comédiens pussent s'entendre ni se troubler; ensuite on faisait tourner les deux croissants, dont les extrémités, venant à se joindre, formaient un cirque où se donnaient des combats de gladiateurs à diverses reprises; et pendant plusieurs jours on se lit un jeu de promener en l'air le peuple romain , plus dévoué à la mort que les gladiateurs dont il s'amusait. (La Bletterie. )
' Nos captifs , à ma vue empressée
Étalent ces tapis où leur honte est tracée.
Il y a dans le texte Jntexti tollant aulœa Britanni : ce qui veut dire , i" que les victoires remportées par Jules César sur les Bretons étaient représentées sus les tapisseries qui décoraient le théâtre ; 2° que ces prisonniers bretons étaient occupés à déployer ces mêmes tapisseries où leur défaite était tracée.
' Sur les portes ma main grave nos fiers combats.
Il y a dans le texte : Ficloris arma Qtiirini. Romulus était nommé Quirinns. Suétone nous apprend que l'on délibéra dans le sénat si l'on ne donnerait point à Auguste le nom de Romulus. Ce titre le flattait beaucoup; et ce n'est sûrement pas sans dessein que Virgile, à la (in du sixième livre de V Enéide , dans l'énumération des grands hommes que Rome devait produire, place Auguste immédiatement après Romulus. Ce que ((uelciues critiques ont regardé comme un défaut d'ordre est une flatterie ingénieuse : il semblait que les deux plus grands hommes de cette maîtresse du monde fussent son premier roi et son premier empe<'eur.
Il y a dans cet endroit deux vers qui ont embarrassé les commentateurs :
Et duo rapta manu diverse ex hoste tropaea , Bisque triumphatas utroque ab litore gentcs.
Les uns prétendent, comme le P. Larue , qu'il s'agit dedeux victoires remportées sur Antoine, l'une au promontoire d'Actium en Europe, l'autre à Alexandrie en Afri(iue : cela se concilie très-bien avec utroque ab lilorc, mais ne s'accorde pas avec diverso hoste. Peut-être s'aglt-il, 1° de la victoire d'Auguste sur Brutus et Cassius , pour laquelle ce prince consicra un temple à Stars, sous le nom de Mars tiltor; 2° des aigles romaines rendues parles Parthes. En effet, dans cette occasion Auguste éleva un second temple de Mars, sous le nom de bis ultor.
Templiimque datura nomenque bis ultor.
OviD. Fait. lib. V.
' Et l'airain des vaisseaux usurpateurs des mers, En coloane, à ma voix, va moater dans les uirs.
Servius dit que des proues des navires égyptiens Auguste fit faire nuatre colonnes d'airain.
■0 Au milieu je ranime en marbre de Paros Les fils d'Assaracus , les descendants de Tros.
Ce temple poétique devait d'autant plus flatter Auguste, que Virgile semble l'avoir copié sur celui que ce prince fit bâtir à Mars vengeur, et dont Ovide nous a donné la description. Dans l'un et dans l'autre on voit sur les portes les nations vaincues, les ancêtres troyens de la famille des Jules, Romulus remportant des dépouilles opimes, etc.
" Dans un coin du tableau je mets l'Envie aux fers. Ceci regarde sans doute le parti opposé à Auguste. Au reste, il y a probablement dans tout ce morceau des allusions dont l'éloiguemeut des temps nous empêche de sentir toute la linesse.
12 viens : déjà des bergers les trompes m'avertissent. 11 y a dans cet endroit plusieurs noms de montagnes et de villes que j'ai passés. Le Cithéron était dans la Béotie, qui tirait son nom du grand nombre de bœufs (ju'elle nourrissait. LeTaygéte, fameux par ses chiens, était dans la Laconie. Les chevaux d'Épidaure étaient très-renommés.
'* Je veuï dans la génisse nne mâle rudesse. Cette peinture de la vache s'accorde presque en tout avec celles de Columelle et de Yarron.
'* Des gris et des bai«-bran« on estime le cœur; Le blBiic, l'alczan-clair languissent sans vigueur.
J'ai transporté ces deux vers ici , parce qu'il me semble qu'étant purement techniques, ils seraient mal placés au milieu d'une description animée. Je m'y étais déterminé avant de connaître un passage de QuinliliL-n wù il blâme Virgile d'avoir ainsi placé ces deux vers.
« Il faut qu'un étalon soit d'un beau poil, comme noir de jais, beau gris, bai, alez.in, Isabelle doré , avec la raie de mulet, les crins et les extrémités noires. Tous les poils qui sont d'une couleur lavée et qui paraissent mal teint! doivent être bannis des haras, aussi bien que les chevaux qui ont les extrémités blanches. » (Bufpon.)
'' L'étalon généreux a le port plein d'audace. Sur les jarrets pliants se balance avec grâce.
« Avec un très-bel extérieur, l'étalon doit avoir encore tontes les qualités intérieures : du courage, de la docilité, de l'ardeur, de l'agilité, de la liberté dans les épaules, de la sûreté dans les jambes, de la souplesse dans les hanches, du ressort par tout le corps , et surtout dans les jarrets. » ( Blffo.n. )
'^ II a le ventre court, l'encolure hardie Une tête effilée, une croupe arrondie.
• La tête du cheval doit être menue, étroite, décharnée et sèche : c'est une partie essentielle de la beauté du cheval. » ( Sollevsel. )
« La croupe doit être large et ronde, etc. De la dernière côte jus(|u\'t l'os de la hanche, qui est proprement les flancs, il doit y avoir peu de distance. • (Idem.)
'" Que du clairDn bruyant le son guerrier l'éveille, Je le vois s'agiter , trembler , dresser l'oreille.
Cette peinture pleine de vivacité est cependant inférieure à celle de Job : elle a été citée si souvent, qu'il est inutile de la rapporter ici : niais je crois qu'on retrouvera avec plaisir celte magnifique description du cheval par M. de Buffon, qui est véritablement poète en cet endroit.
€ La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de en fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats. Aussi intrépide que son maître, le cheval voit le péril et l'affronte ; il se fait au bruit des armes, il l'aime, il le cherche, et s'anime de la même ardeur. 11 partage aussi ses plaisirs ; à la chasse, aux tournois, à la course , il brille , il étincelle. Mais docile autant que courageux , il ne se laisse point emporter à son feu, il sait réprimer ses mouvements : nonseulement il fléchit sous la main de celui qui le guide ; mais il semble consulter ses désirs, et, obéissant toujours aux impressions qu'il en reçoit, il se précipite , se modère ou s'arrête , et n'agit que pour y satisfaire. C'est une créature qui renonce à son être pour n'exister que par la volonté d'une autre, qui sait même la prévenir ; qui, par la promptitude et la précision de ses mouvements, l'exprime et l'exécute, qui sent autant qu'on le désire, et ne rend qu'autant qu'on veut ; qui , se livrant sans réserve , ne se refuse à rien, sert de toutes ses forces, s'excède, et même meurt pour mieux obéir. »
'8 Je le vois s'agiter, trembler, dresser l'oreille.
« Pline fait une assez bonne remarque sur les oreilles d'un cheval ; car il dit que par le mouvement de ses oreilles on peut juger de son intention et de sou courage. » ( Sollevsel. )
'3 Son épine se double et frémit sur son dos.
« Cn cheval doit avoir les reins doubles , qui est lorsqu'il les a un peu plus élevés aux deux côtés qu'au milieu du dos; et passant la main tout au long de l'épine , on la trouve large , bien fournie , et double par le canal qui s'y fait. » (Solleysel.)
'^ Tel , dompté par les mains du frère de Castor..
Plusieurs commentateurs ont accusé Virgile en cet endroit d'un manque de mémoire ; ils prétendent que c'était Castor lui-même qui avait domjjle Cyllare, et non Pollux , qui ne maniait que le cestc. Un autre commenta-
NOTtS DU LIVRE III. 205
tour, après avoir rapporté une foule de passages contre Virgile, en en^ ta»s(; nne multitude d'autres en sa faveur, et le juge contradictoireiuent. Je fais grâce au lecteur de cette érudite plaidoirie.
" Tel Saturne , surpris dans un tendre larcin , En superbe coursier se transforma soudain.
Saturne fut surpris avec Phillyre, fille de l'Océan, par Rliéa, sa femme ; pour échapper à ses reproches, il se sauva sous la figure d'un cheval.
'' Et surtout dans la lice observe son ardeur. Le signal est donné...
Cette description épisodique d'une course de cheval est pleine de force et de verve, et faite à grands traits, comme tout ce qu'écrivaient le^ anciens. Il semble cependant qu'on pourrait reprocher à Virgile d'avoir beaucoup parlé des conducteurs, et presque point des chevaux. Au reste , je crois qu'on a mal entendu cet endroit. Il me semble que la conjonction quttm porte sur tout ce morceau , composé de neuf vers : » Ne voyez-vous pas leur ardeur, dit Virgile, lorsque les chars s'élancent de la barrière , lorsque les jeunes conducteurs i>alpitent de crainte et d'espoir , qu'ils frappent leurs coursiers , qu'ils lâchent les rênes, etc.? » En sorte que ce qu'on croyait faire plusieurs phrases principales n'en fait qu'une seule, composée de plirases incidentes. Alors il me semble qu'il est plus aisé de justifier Virgile , puistiu'en adoptant cette construction, il ne parle dos conducteurs qu'incidemment.
On sait que ce morceau est imité d'Homère; mais avec quelle supériorité ! Il n'y a pas un trait que Virgile n'ait fortifié et embelli. On ne porterait pas le même jugement si on lisait ce morceau d'Homère dans Pope. Peut-être le traducteur est-il supérieur en cet endroit au poète latin et au poète grec, parce qu'il a rassemblé dans sa traduction les beautés de l'un et de l'autre , et leur en a prêté de nouvelles.
^ Érichthon le premier, par un effort sublime, Osa plier au joug quatre coursiers fougueux.
Cicéron, dans le troisième Uvre de Aattira Deortim, attribue cette invention à la quatrième Minerve. Newton croit qu'Érichlhon était le même qu'Érecbthée. Il est plus probable qii'il s'agit ici d'Érichtbon fils de Dardanus et père de Tros, parce que Pline le nomme parmi les Phrygiens auxquels il fait honneur d'avoir su atteler à un char plusieurs chevaux.
'* Sitôt que les tendres désirs
Sollicitent la mère aux amoureux plaisirs...
n y a dans le texte : Ubi concuhilus primas jatn nota voluptas sollicitât. Primos eljam nota semblent se contredire. Je crois que Virgile veut dire qu'elles connaissent ces plaisirs par l'instant du dé^ir ; alors il n'y a plus de contradiction.
206 LES GÉORGIQUF.S.
'' Des routes de l'amour l'embonpoint inutile...
Comme Virgile, en parlant de la terre dans le deuxième livre, embellit sa poésie d'images prises de la génération , ici il voile modeslemcnt le précepte de l'accouplement par des expressions empruntées du labourage. En général, il semble que la poésie soit une transposition , une métonymie continuelle.
'<• Vole un insecte affreux...
Varron l'appelle tabanus, d'où vient notre mot taon.
M. Vallisnieri , dans son Histoire des Insectes, nous donne la description de celui-ci. « C'est, dit-il, un insecte volant assez semblable au frelon , sans aiguillon et sans trompe à la bouche : il a deux ailes membraneuses, avec lesquelles il fait un horrible bourdonnement ; son ventre est terminé par trois longs anneaux, du dernier desquels sort un aiguillon terrible; cet aiguillon est composé d'un tube d'où sortent ses œufs, et de deux tarières qui préparent au tube un chemin pour pénétrer dans la peau des bestiaux : ces tarières sont armées de deux petits dards, qui ont une pointe pour percer et un tranchant pour fendre. De leur aiguillon , ainsi que de celui des abeilles, sort une liqueur venimeuse, qui enflamme et irrite les fibres, et produit une tumeur dans la peau des animaux blessés. Souvent un œuf reste déposé dans cette tumeur, où se forme un ver qui se nourrit du suc des fibres blessées : il y demeure enfermé neuf ou dix mois ; et lorsqu'il a pris toute sa croissance , il sort de la peau , se glisse dans quelque trou, y reste quelque temps dans l'état de chrysalide, et s'échappe enfin sous la forme de l'insecte qui l'a produit. » M. Vallisnieri rapporte plusieurs effets surprenants de la terreur qu'inspirent aux animaux leur bourdonnement et leur piqûre : il remarque aussi qu'on ne trouve jamais ces insectes dans les jambes des animaux, ni dans aucun des endroits où ils peuvent atteindre avec leur langue ou leur queue.
2' Et le reste au hasard bondira dans les prés... J'ai suivi dans ma traduction la foule des traducteurs. Yoici "i autre sens que je propose. Virgile distingue les troupeaux nouveau-nés en trois classes : i° ceux qui doivent repeupler le troupeau; 2" ceux qui .seront réservés pour les sacrifices; 3° ceux qui sont destinés au labourage. Ceux des deux première classes, dit-il, peuvent paître et s'engraisser en hberté ; pour ceux de la troisième, il faut lés former de bonne heure au labourage. Ce sens est, je crois, le véritable. Dryden a traduit ces vers sur l'éducation des jeunes taureaux de la manière la plus ridicule : il les envoie à l'école, leur interdit de voir les exemples corrompus du monde, et leur donne des préceptes de morale.
^ Tel le fougueux époux de la jeune Orytbie Vole...
Virgile compare la vitesse du cheval qui galope au souffle rapide de rA(iuilon : de même que l'un ne fait qu'effleurer dans son vol les mois-
sons , les forêts, les champs , et la mer , l'autre , dans sa conrse, touche à à peine la terre. Cette comparaison offre au premier coup d'œil qnelipie chose de vague ; et telles sont assez souvent les comparaisons employées par les poêles anciens; ils ne cherchent pas des rapports exacts et suivis entre les objets compares, comme nos auteurs modernes; ils se proposent moins d'éclaircir leur pensée que de l'embellir : aussi prennent-ils toujours leurs comparaisons dans quelque grand effet de la nature. Les nôtres sont plus ingénieuses en général, plus immédiates, mais moins pittoresques et moins riches.
-^ Ou , plus utile encor dans les champs de la guerre , Sous de rapides chars faire gémir la terre.
Il y a dans le texte : Belgica tel molli meliusferet csseda collo. Vexsedum était tantôt une voiture destinée aux voyages, tantôt un cliar guerrier; les Belges en imaginèrent les premiers l'usage ; ce qui lui fait donner par Virgile le nom de Belgica.
*" Ne l'engraisse surtout qu'après l'avoir dompté. Tout cela (les exercices du manège) doit se faire avant que les jeunes chevaux aient changé de nourriture; car quand ils sont une fois ce qu'on appelle engrenés, c'est-à-dire lorsqu'ils sont au grain et à la paille , comme ils sont plus vigoureux , on a remarqué qu'ils étaient aussi moins dociles et plus difficiles à dresser.
" Tranquille, elle s'égare en un gras pâturage. J'ai tâché , en multipliant les a dans ce vers , de rendre quelque chose de la douce harmonie du veis latin , qui peint si bien la génisse errant paisiblement :
Pascitnr in magna silva formosa juveaca. Ses superbes amants s'élanceut pleins de rage, 1111 alternantes multa vi praelia miscent.
Quelle différence entre la douceur du premiei* vers et l'àpreté du second !
3- Tel , par un pli léger ridant le sein de l'onde, Un flot...
Cette comparaison est dans le même goût que celle dont j'ai parlé plus haut : il faut de l'attention pouren voir la justesse. Virgile compare le taureau qui recouvre insensiblement sa force et son courage, et va enfin attaquer son ennemi , à un flot qui s'enlle et se gonfle peu à peu , et va fondre avec impétuosité sur le rivage.
^ Que n'ose un jeune amant qu'un feu brûlant dévore !
Virgile fait ici allusion à l'histoire de Léandre, qui passait un bras de mer pour aller trouver Héro , son amante. Dryden a traduit ce passage sans goût. Tandis que Virgile semble parler en général des effets effrayants
de l'amour et se contente île faire allusion à riiistoiie de Léandre, (inMl ne nomme pas, le traducteur anglais conte froidement et directement celte aventure.
3' Vois combattre le lynx , le chien , le cerf lai-même.
Trois sortes d'animaux traînent, selon les poètes, le char de Bacchus; le tigre, le léopard, et le lynx. Voici les marques qui distinguent ces trois animaux. Le tigre est aussi gros et même plus gros que le lion ; son poil est marqué de longues raies. Le léopard est plus petit que le tigre, et marqué de taches rondes. Le lynx est rougeàtre comme le renard, et taché de blanc ; ses yeux sont extrêmement vifs et brillants.
Le cerf est aussi furieux, aussi hardi, lorsqu'il est en chaleur, qu'il est timide dans les autres temps.
** Quand, pour avoir frustré leur amoarense ivresse, Elle livra Glaucus à leur dent vengeresse.
Il y a dans le texte : Glauci Potniades malli membra ahsumpsere quadrigœ. Potnie était une ville de Béotie près de Thébes. Glaucus, né dans cette ville, empêcha quatre cavales de s'accoupler, pour les rendre plus légères à la course. Vénus, dit-on, le punit de les avoir soustraites à ses lois , en inspirant à ces animaux une rage amoureuse si violente qu'ils déchirèrent leur maître.
36 0 prodige inouï ! le zéphyr les féconde. Une foule d'auteurs anciens attestent cette fécondation merveilleuse. Columelle en parle comme d'un fait connu et avéré. Il ajoute (jne le fruit des cavales ainsi fécondées par le vent ne vit pas plus de trois ans. Quoique la nature soit infiniment variée dans ses opérations , et même dans ses jeux , tout porte à croire que les anciens ont été trop crédules à cet égard.
3' Non vers les lieux blanchis par les premiers rayons... Virgile en cet endroit n'a fait que mettre en vers la prose d'Aristote. Voilà où en sont les poètes toutes les fois qu'il s'agit de matières philosophiques : trop occupés de l'art des vers pour observer par eux-mêmes, ils adoptent les systèmes des philosophes qui ont le plus de vogue : aussi ne doit-on mettre sur leur compte ni les vérités ni les erreurs ; les unes et les autres sont de leur siècle et de leur pays.
38 Des ronces , je le sais , hérissent ma carrière. Ce morceau est imité d'un passage de Lucrèce , qui vaut bien les vers de Virgile , sinon pour l'harmonie, du moins pour la beauté des imagp.s. Un poète français qui écrirait aujourd'hui un poëme sur l'agriculture pourrait dire la même chose que Virgile.
33 D'abord que tes brebis, à couvert sous leurs toits. Jusqu'au printemps nouveau se nourrissent d'herbage. € On les nourrit tendant l'hiver, à l'élable , de son , de navets, de paille,
NOTES DV LlVRli 111. 209
de luicriie,de sainfoin, de feuilles d'orme , de ftêne, etc. On ne laiss« l»as de les faire sortir tous les jours , à moins que le temps ne soit fi)rt mauvais; mais c'est plutôt pour les promener que pour les nourrir. •
( BOFFON. )
*" Les chèvres, à leur tour, veulent pour nourriture Des feuillec d'arboUier et l'onde la plus pure.
« On ne les laisse pas sortir pendant les neiges et les frimas ; on les nourrit à l'étable , d'herbes et de petites branches d'arbre cueillies eu automne , ou de choux , de navets, et d'autres légumes. • {Bi;ffo>. )
<' Oui, comme les brebis, l'humble chèvre a ses droits.
Itien de si agréable que cet éloge de la chèvre. Virgile sait nous intéresser à cet animal , que nous regardons comme un des plus vils. M. de Buffon semble avoir dérobé à Virgile son secret : tant il a su relever par son style enchanteur les mœurs et les opérations des animaux ! On lira sûrement avec plaisir ce parallèle qu'il fait de la chèvre et de la brebis.
€ La chèvre a de sa nature plus de sentiment et de ressource que la brebis : elle vient à l'homme volontiers, elle se familiarise aisément; elle est sensible aux caresses, et capable d'attachement ; elle est aussi forte,, plus légère, plus agile et moins timide que la brebis ; elle est vive , capricieuse, lascive et vagabonde : ce n'est qu'avec peine qu'on la conduit et qu'on peut la réduire en troupeau ; elle aime à s'écarter dans les solitudes , à grimper sur les heux esrarpés, à se placer, et même à dormir , sur les pointes des rochers et sur le bord des précipices : elle cherche le mâle avec empressement, elle s'accouple avec ardeur, et produit de très-bonne heure : elle est robuste, aisée à nourrir; pres([ue toutes les herbes lui sont bonnes, et il y en a peu qui l'incommodent. Le tempérament, qui dans tous les animaux influe beaucoup sur le naturel, ne paraît cependant pas dans la chèvre différer essentiellement de celui de la brebis. Ces deux espèces d'animaux, dont l'organisation intérieure est presque entièrement semblable , se nourrissent, croissent et multiplient de la même manière, et se ressemblent encore par le caractère des maladies , qui sont les mêmes, à l'exception de quelques-unes auxquelles la chèvre n'est pas sujette. Elle ne craint pas, comme la brebis, la trop grande chaleur ; elle dort au soleil et s'expose volontiers à ses rayons les plus vifs sans en être incommodée, et sans que cette ardeur lui cause ni étourdissenient ni vertiges : elle ne s'effraye point des orages, ne s'impatiente pas à la pluie; mais elle parait être sensible à la rigueur du froid. Les mouvements extérieui-s, lesquels, comme nous l'avons dit, dépendent beaucoup moins de la formation du corps que de la force et de la variélé des sensations relatives à l'appélit et au désir, sont par cette raison beaucoup moins mesurés, beaucoup plus vifs dans la chèvre que dans la brebis. L'inconstance de son naturel se marque par l'irrégularité de ses actions : elle marche, elle s'arrête, elle court, elle bondit, elle saute, s'approche, s'éloigne, sq
210 LES GÉORGIQU£S.
montre, se cache ou fuit comme par caprice, et sans autre cause déterminante que celle de la vivacité bizarre de son sentiment intérieur; et toute la souplesse des organes , tous les nerfs du corps , suffisent à peine à la pétulance et à la rapidité de ces mouvements, qui lui sont naturels. »
*'' Ses enfants sont nombreux , son lait ne tarit pas.
« Les chèvres peuvent s'accoupler et produire dans toutes les saisons.
« La chèvre fournit du lait comme la brebis , et même en plus grande abondance.
« Son lait est plus sain et meilleur que celui de la brebis : il est d'usage dans la médecine ; il se caille aisément , et l'on en fait de très-bons froniagoe.
• Les chèvres se laissent teter aisément, même par les enfants, pour lesquels leur lait est une très-bonne nourriture. Elles sont , comme les vaches et les brebis, sujettes à être tétées par la couleuvre, et encore par un oiseau connu sous le nom de tite-chèvre , ou crapaud-volant , qui sattacheà leur mamelle pendant la nuit, et leur fait, dit-on, perdre leur lait. » (Bliton. )
*-^ Cependant son éponx contre l'âpre saison
Nous cède ces longs poils qui parent son menton.
Les anciens, comme on voit, ne tiraient pas autant de parti du poil de chèvre que nous. Les étoffes faites de celte manière sont une des plus grandes richesses des manufactures de Flandre et de Picardie.
** Le jour, au fond des bois, au penchant des collines, Elle vit de buissons, de ronces et d'épines.
« Elles aiment mieux les lieux élevés, et les montagnes même les plus escarpées ; elles trouvent autant de nourriture qu'il leur en faut dans les bruyères , dans les terrains incultes et dans les terres stériles.
« L'âne et la chèvre ne demandent pas autant de soins que le cheval et la brebis ; partout ils trouvent à vivre , et broutent également les plantes de toute espèce , les herbes grossières , les arbrisseaux chargés d'épines ; ils sont moins affectés de l'intempérie du climat , ils peuvent mieux se passer du secours de l'homme : moins ils nous appartiennent, plus ils semblent appartenir à la nature. » ( Buffon. )
^5 Mais le printemps renaît, et le zéphyr t'appelle : Viens; conduis tes troupeaux sur la mousse nouvelle. Sors sitôt que l'aurore a rougi l'horizon. Quand de légers frimas blanchissent le gazon ; Lorsque, brillant encor sur la tendre verdure , L'ne fraîche rosée invite à la pâture,
M. de Buffon n'est point ici d'accord avec Virgile. La chèvTe, selon lui, doit sortir de grand matin. L'herbe chargée de rosée fait grand bien aux chèvres; mais il la croit nuisible aux brebis.
«i Quand déjà de ses chants
La cigale enrouée importune les champs.
Le cliant des cigales n'est point produit par les frottements de lenrs ailes, comme celui des grillons, des sauterelles; c'est une mécanique (jui leur est particulière : elles ont sous le ventre une petite cavité , dans laquelle se trouve une membrane extrêmement roide, élastique, qui a la forme d'une timbale. Deux muscles très-forts frappent sur cette timbale alternativement, et produisent ce cliant. M. de lléaumur, ayant disséqué des cigales, mit en jeu ces mascles , et aussitôt il lit parler sa cigale morte depuis plus de trois mois.
Il n'y a que les mâles qui aient cet organe, les femelles en sont privées ; en récompense elles ont im instrument dont les mâles sont dépourvus : c'est une tarière très-forte, avec laquelle elles percent le bois pour déposer leurs œufs dans les trous qu'elles y font. L'œuf vient à éclore, s'échappe parle même trou sous la forme d'un ver hexapode, pénètre dans la terre, où il se nourrit de racines d'arbre, jusqu'à ce qu'il soit changé en nymphe, de la classe de celles qui marchent toujours, et qui prennent encore de l'accroissement. Quand sa métamorphose est prè« de finir, elle sort de terre, et grimpe sur les arbres, dont la sève la nourrit.
<' Telle de nos Romains une troupe vaillante Marche d'un pas léger sons sa charge pesante.
Végèce, livre l", dit que le fardeau que les soldats romains portaient ordinairement dans leur marche élait.de soixante livres. Cicéron dit, Tuscul. I, n" 37 ; Qui labor, quant us arjminis ? ferre plus dimklkili mensis cibaria, ferre si quid ad tisum velint, ferre vallum. JSam scutum , gladium , in onere iiostri milites non plus numerant quam humeras , lacerios , manus. Voici comme s'exprime à ce sujet M. le président de Montesquieu, dans son excellent livre De la Grandeur et la Décadence des Romains : « Pour que les Romains pussent avoir des armes plus pesantes que celles des autres hommes, il fallait qu'ils se rendissent plus ([u'hommes : c'est ce qu'ils lirent par un travail continuel, qui augmentait leur force, et par des exercices, qui leur donnaient de l'adresse, laquelle n'est autre chose qu'une juste dispensation des forces que l'on a. Nous remarquons aujourd'hui que nos armées dépérissent beaucoup par le travail immodéré des soldats (surtout par le fouillement des terres); et cependant c'était par un travail immense que les Romains se conservaient. La raison en est, je crois, que leurs fatigues étaient continuelles, au lieu que nos soldats passent sans cesse d'nn travail extrême à une extrême oisiveté ; ce qui est la chose du monde la plus propre à les faire périr. On accoutumait les soldats romains à aller le pas militaire , c'est-à-dire à faire en cinq heures vingt milles et ((uelquefois vingt-quatre; pendant ces marches on leur faisait porter des poids de soixante hvres. On les entretenait dans l'habitude de courir ou de sauter tout armés; ils pre-
212 LES GÉORGIQIJES.
liaient, dans leurs exercices, des épées, des javelots, des lleelies d'une pesanteur double des armes ordinaires, et ces exercices étaient continuels. »
*' Mais aux champs où l'Ister roule ses flots rapides, Aux bords du Tanaïs et des eaux Méotides.. . On a accusé Virgile d'exagération dans la peinture qu'il fait du froid de la Scythie. Mais il faut songer que les anciens entendaient souvent par la Scythie tous les peuples du Nord, comme ils appelaient Indiens tous les peuples de l'Orient , et qu'en général les noms géographiques chez les Romains avaient, comme j'ai déjà remarqué, une acception très -étendue. Ovide , qui fut exilé dans ces contrées , semble avoir calqué sa description sur celle de Virgile : c'est une preuve de plus en sa faveur.
<5 La hache fend le vin ; le froid brise le fer. Le capitaine Jacques, qui passa l'hiver dans le Groenland, en 1631 et 1632, dit que le viuaigre, l'huile et le vin étaient entièrement glacés. Le capitaine Monck, Danois, rapporte aussi que dans le même pays ni le vin ni l'eau-de-vie ne pouvaient résister au froid, qu'ils étaient obligés de couper ces liqueurs avec le fer , et de les faire fondre au feu avant de les boire. M. de Maupertuis, qui avait été envoyé par le roi pour mesurer un degré du méridien sous le cercle arctique, dit que le froid était si grand , que la langue et les lèvres se gelaient sur-le-champ contre la tasse , lorsqu'on voulait boire de l'eau-de-vie, qui était la seule liqueur qu'on pût tenir assez liquide pour la boire, et ne s'en arrachaient que sanglantes. Il ajoute , quelques lignes plus bas , que l'esprit-de-vin se gelait dans les thermomètres.
'" Là, brute comme l'ours qui fournit 8a parure. Les peaux des bêtes sont l'habillement ordinaire des nations barbares. Quelques peuples d'Amérique n'eu connaissaient point d'autres, et c'est ainsi que sont vêtus les Lapons.
^' Et boit un jus piquant , nectar de ces déserts. Il y a dans le texte : Et pocula lœti fermmilo atque acidis imitanltiv vitea sorbis. Il s'agit de quelque liqueur semblable à la bière, au cidre, ou au poiré : peut-être cependant était-elle plus forte; car on sait le goût des peuples sauvages et des habitants du Nord pour les boissons qui piquent vivement le palais. La .Motraye, dans ses voyages, parle d'une liqueur nommé boy a , dont on fait usage dans la Tartarie-Crirace ; c'est , dit- il , une liqueur blanche, faite de fleurs de millet et d'eau qu'on fait fermenter ensemble.
'- Que tes troupeaux, couverts d'un duvet précieux, D'une laine sans tache éblouissent les yeux. « Comme la laine blanche est plus estimée que la noire , on détruit pres- ((uc partout avec soin les agneaux noirs ou tachés : cependant il y a des endroits où prescjuc toutes les brebis sont noires, et partout on voit sou-
vcnl naitre d'un bOlicr blanc et d'une brebis blanche des agneaux noirs. Kn France il n'y a que des moutons blancs, bruns, noirs et tachés ; en Espagne il y a des moutons roux ; en Ecosse il y en a de jaunes. • ( Buffon. )
*3 sème d'un sel piquant l'herbage qu'on leur donne. Il faut que le sel soit bien salutaire pour les bestiaux, puisque no.'s paysans leur en donnent toujours , malgré les précautions qu'on a prises pour rendre chère une chose si commune et si nécessaire.
^' U faut savoir aussi dresser des chiens fidèles.
Virgile parle ici des chiens de berger et des chiens de chasse. Voici la peinture charmante qu'en fait M. de Buffon :
« Le chien , fidèle à l'homme, conservera toujours une portion de l'empire, un degré de supériorité sur les autres animaux : il leur commande ; il règne lui-même à la télé d'un troupeau; il s'y fait mieux entendre que la voix du berger : la sûreté, l'ordre et la discipline sont les fruits de sa vigilance et de son activité : c'est un peuple qui lui est soumis, qu'il conduit, qu'il protège, et contre lequel il n'emploie jamais la force que pour y maintenir la paix. Mais c'est surtout à la guerre, c'est contre les animaux ennemis ou indépendants qu'éclate son courage, et que son intelligence se déploie tout entière. Ses talents naturels se réunissent ici aux qualités acquises. Dès que le bruit des armes se fait entendre, dès que le son du cor ou la voix du chasseur a donné le signal d'une guerre prochaine, brillant d'une ardeur nouvelle , le chien marque sa joie par les plus vif» transports ; il annonce par ses mouvements et par ses cris l'impatience de combattre et le désir de vaincre : marchant ensuite en silence, il cherche à reconnaître le pays , à découvrir, à surprendre l'ennemi dans son fort ; il recherche ses traces, il le suit pas à pas, et, par des accents différents, indique le temps, la distance, l'espèce, et même l'âge de celui qu'il poursuit. »
^* Tu braves avec eux et les loups affamés , Et le voleur nocturne , et les brigands armés.
Il y a dans le texte impacatos Jberos, Les Ibères ou Espagnols passaient pour de grands voleurs. Ils tirent leur nom du fleuve Iberus : c'est l'Èbre.
^ Du lièvre fugitif interroger la trace.
Il y a dans le texte : Timidos agitabis onagros. On ne voit dans aucun auteur latin que l'âne sauvage se trouvât en Italie. Pline nous apprend que Mécène préférait la chair de l'ànon domestique à celle de l'ânon sauvage : il ajoute que ce voluptueux courtisan avait mis ces mets en honneur, mais que la mode en passa avec lui. On peut conclure de ce passage que l'ânon sauvage se servait sur la table des Romains; mais ce n'est point une preuve qu'il y en eût en Italie : car on sait que ces vain<iucurs du monde avaient rendu l'univers tributaire de leur luxe.
Les Latins, d'après les Grecs, ont appelé l'âne sauvage onager, onagre, qu'il ne faut pas confondre, comme l'ont fait quelques naturalistes et plusieurs voyageurs, avec le zèbre, parce que le zèbre est un animal d'une espèce différente de celle de l'âne. L'onagre , ou l'âne sauvage , n'est point rayé comme le zèbre, il ne lest pas à beaucoup près d'une manière si élégante. On trouve des ânes sauvages dans quelques îles de l'Archipel, et particulièrement dans celle de Cérigo : il y en a beaucoup dans les déserts de Lybie et de Numidie; ils sont gris, et courent si vite, qu'il n'y a que les chevaux barbes qui puissent les atteindre à la course. Lorsqu'ils voient un homme, ils jettent un cri, font une ruade, s'arrêtent, et ne fuient que lorsqu'on les approche. On les prend dans des pièges et dans des lacs de cordes ; ils vont par troupes pâturer et boire.
5" Ponrsnis, la flamme en maia, tons ces hôtes rampants.
Il y a dans le texte : Galhaneoqiie agitare graves nidore chelydros. Le galbanum est le suc d'une plante appelée fetula. Dioscoride dit qu'on exprime d'une espèce deferula , arbre de Syrie, un suc dont l'odeur est très-forte, et dont la fumée chasse les serpents. Pline dit la même chose. Colunielle donne aussi cette recette : il prétend que les cheveux de femme étant brûlés produisent le même effet.
Voici l'explication des mots qui composent cette recette contre les maladies des troupeaux. Amurca est la he de l'huile. Les anciens en faisaient un grand usage en médecine. On peut lire dans Dioscoride l'énumération de toutes les vertus qu'on lui attribuait. Spumas argenti n'est point le vif-argent, comme quelques traducteurs l'ont prétendu , c'est l'écume de l'argent qu'on épure. Scilla, ou l'oignon de mer, est une plante bulbeuse, qui ressemble à un oignon , mais qui est beaucoup plus grosse. L'ellébore est blanc ou noir : on se sert de l'ellébore blanc pour les maladies de la peau. Le bitume est une substance grasse, sulfureuse, tenace et inflammable, qui sort de la terre ou qui flotte sur l'eau.
*" Art connu , dans le îîord , de ces peuples guerrier» Qui rougissent leur lait du sang de leurs coursiers.
Ces peuples étaient les Bisaltes , nation de Macédoine ; les Gètes, qui habitaient près du Danube ; les Gelons, que les uns ont placés dans la Thrace, d'autres dans la Scythie. La Motraye , dans ses voyages, nous apprend que les peuples qui habitent maintenant ce qu'on appelait les déserts des Gètes, et plusieurs autres hordes tartares, vivent encore de la même manière; qu'un de ses guides, après avoir longtemps erré dans ces déserts, saigna son cheval et but son sang.
*' Timave , Noricie , ô lieux jadis si l>eaux ! La Noricie est une partie de la Bavière ; l'Iapidie est le Frioul ou la Carniole. Le Timave est un petit fleuve du Frioul, qui va se jeter dans la mer Adriatique. Virgile, dans cette description d'une peste, avait sûrement
en vue celle qui ravagea l'Attique, et dont on trouve la descri|ition dans Thucydide et dans Lucrèce. Plusieurs de ses observations , et niêine de ses expressions, sont empruntées de ces auteurs; mais il ne faut pas en conclure que cette peste soit la même que celle qu'ils ont décrite. 1" Virgile la place dans un pays différent; 2° la peste de l'Attique attaqua à la fois les hommes et les animaux , tandis que dans Virgile les hommes sont préservés de ce fléau.
^' Et d'une toux horrihle les accès violents Étouffent l'animal qui s'engraisse de glands.
Les cochons sont sujets à l'esquinancie ; ce (lui augmente la vérité de l'expression aiigit, car cette maladie se nomme en latin angina.
*' Mais, ses forces bientôt se changeant en fureur,
O ciel ! loin des Romains ces transports pleins d'horreur L'animal frénétique, à son heure dernière. Tournait contre lui-même une dent meurtrière. Pour bien comprendre le second de ces quatre vers, il faut se rappeler que Virgile écrivait après les guerres civiles,
Où Rome de ses mains déchirait ses entrailles.
^ Voyez-vous le taureau fumant sous l'aiguillon? Virgile a bien senti qu'il ne suffisait pas de décrire avec énergie, coninis: l'a fait Lucrèce, les symptômes de la peste : il a su intéresser pour les animaux qui en sont les victimes; et c'est en quoi il est infiniment supérieur à Lucrèce.
^ Hélas que leur servit de sillonner nos plaines?.. . Cet endroit plaisait tellement à Scaliger , qu'il aurait mieux aimé, disait-il, en être l'auteur que d'être le favori du plus grand roi de l'univers. On reconnaît là son enthousiasme pour Virgile, qu'il mettait fort au-dessus d'Homère.
** L'.art vainca cède au mal. . .
Il y a dans le texte : PhiUyrides Chiron, j4mythaoniusque Melamptts. Chiron, précepteur d'Achille, était fils de Phillyre; Mélampus était fils d'Ainylhaon : ils représentent ici tons les médecins en général. Saccr ignis , c'est le nom de la maladie contagieuse dont il s'agit : nous l'appelons vulgairement le feu Saint-Jnioine. On peut comparer cette peste avec celle que décrit Lucrèce, dont M. de la Grange nous a donne une excellente traduction en prose.