‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 106 sur 119 · RÈGLE VII · texte numérisé non relu

RÈGLE VII

Pour le complément de la science, il faut, par un mouvement continu de la pensée, parcourir tous les objets qui se rattachent à notre but, et les embrasser dans une énamération suffisante et méthodique.

L'observation de cette règle est nécessaire pour admettre comme certaines ces vérités qui, comme nous l'avons dit plus haut, ne se déduisent pas immédiatement des principes que l'on connoît par eux-mêmes. Quelquefois, en efiet, on y arrive par une si longue suite de conséquences que difficilement on se rappelle le chemin qu'on a fait; c'est pour cela que nous recommandons de suppléer à la foiblesse de la mémoire par un mouvement continu de là pensée. Si donc, par exemple, je trouve par diverses opérations, premièrement quel est le rapport entre les grandeurs A et B, ensuite quel est le rapport entre B et C, puis entre C et D, et enfin entre A et E, je ne vois pas pour cela celui qui exi&te entre A et E, et je ne puis le déterminer avec pré-

POUR LA DIRECTION D'E i/ES-PRIT 32!

cision d'après les. rapports connus, si je ne me les rappelle tous. C'est pourquoi je les parcourrai de temps en temps par un mouvement continu de l'imagination, en sorte qu*à la fois elle en voie un et passe à un autre, jusqu'à ce que j'aie appris à passer du premier au dernier assez rapidement pour paroître, presque sans le secours de la mémoire, les saisir tous d'un coup d'œil. Cette méthode, tout en aidant la mémoire, corrige en outre la lenteur de l'esprit et en étend pour ainsi diiv) la capacité.

J'ajoute que ce mouvement ne doit pas être interrompu; souvent, en effet, ceux qui trop vite et de principes éloignés veulent tirer une conséquence, ne parcourent pas toute la chaîne des conclusions intermédiaires avec tant de soin qu'ils n'en passent un grand nombre inconsidérément. Et certes, dès qu'on en omet une, fût-elle la moindre de toutes, la chaîne est aussitôt rompue, et toute la certitude de la conclusion disparoît.

Je dis, en outre, que rénumération est nécessaire au complément de la science; en effet, les autres règles sont utiles pour la solution d'un grand nombre de questions, mais il n'y a que l'énumération qui puisse faire que nous portions un jugement sûr et certain sur tous les objets auxquels nous nous appliquons, et conséquemment que rien ne nous échappe entièrement, mais que nous paroissions avoir quelques lumières sur toutes choses.

L'énumération ou l'induction est donc la recherche de tout ce qui se rattache à une question donnée, et cette recherche doit être si diligente et si soignée que l'on puisse en conclure avec évidence et certitude que nous n'avons rien omis par notre faute; en sorte que si, malgré l'emploi que nous en aurons fait, la chose cherchée nous échappe, nous soyons du moins plus savants, en ce que nous saurons fermement que pas une des voies à nous connues ne pourroit nous conduire à la découverte de cette chose, et que si, par aventure, comme il arrive souvent, nous avons pu parcourir toutes les voies qui y conduisent, nous puissions affirmer hardiment que la connoissance en est audessus de l'intelligence humaine.

Notons en outre que, par énumération suffisante ou induction, nous entendons seulement le moyen qui sert à découvrir la vérité avec plus de certitude que ne pourroit le faire tout autre genre de preuves, excepté la simple intuition, et que toutes les fois qu'on ne peut ramener à l'intuition une connoissance quelconque, il faut rejeter les liens du syllogisme, et n'avoir foi que dans l'induction, seul recours qui nous reste; car toutes les propositions que nous déduisons immédiatement Tune de l'autre, pourvu que la déduction soit évidente, sont dès lors ramenées à une véritable intuition. Mais si nous inférons une conséquence de propositions nombreuses et disjointes, souvent la capacité de notre intelligence n'est pas assez grande pour pouvoir les embrasser toutes d'une seule intuition ; auquel cas l'incertitude de , cette opération doit nous suffire. De même nous ne pouvons pas d'un seul coup d'œil distinguer tous les anneaux d'une chaîne trop longue; mais néanmoins, si nous avons vu l'union de chaque anneau avec celui qui le précède et avec celui qui le suit, cela nous suffira même pour dire que nous avons vu comment le dernier se rattache au premier.

J'ai dit que cette opération doit être suffisante, parce que souvent elle peut être défectueuse et, par conséquent, sujette à l'erreur. Quelquefois, en effet, tout en parcourant par la voie de l'énumération une longue suite de propositions de la plus grande évidence, si pourtant nous en omettons une seule, fût-ce la moindre, la chaîne se rompt, et toute la certitude de la conclusion disparoît. Parfois aussi nous embrassons tout dans notre énumération, mais nous ne distinguons pas chaque proposition séparément, en sorte que nous n'avons du tout qu'une connoissance confuse.

Quelquefois cette énumération doit être complète, quelquefois distincte; d'autres fois enfin elle n'a besoin d'aucun de ces deux caractères ; aussi ai-je dit seulement qu'elle doit être suffisante. En effet, si je veux prouver par énumération combien de sortes d'êtres sont corporels, ou de quelle manière ils tombent sous les sens, je n'affirmerai pas qu'il y en a tant, et non davantage, si

je ne sais avec certitude que je les ai tous compris dans mon énumération et distingués les uns des autres ; mais si par le même moyen je veux montrer que l'âme raisonnable n'est pas corporelle, il ne sera pas besoin que l'énumération soit complète; mais il suffira de réunir tous les corps sous quelques catégories, de manière à prouver que l'âme raisonnable ne peut se rapporter à aucune d'elles. Si enfin je veux montrer par énumération que la surface d'un cercle est plus grande que celle de toutes les autres ligures dont le périmètre est égal, il n'est pas besoin de passer en revue toutes les figures, mais il suffit de démontrer cela de quelques-unes en particulier pour conclure de même, par induction, à l'égard de toutes les autres.

J'ai ajouté que l'énumération doit être méthodique, non-seulement parce qu'il n'est pas de meilleur préservatif contre les défauts déjà énoncés que de tout examiner avec ordre, mais encore parce qu'il arrive souvent que s'il fallait étudier séparément chacune des choses qui ont rapport au but que nous nous proposons, la vie d'aucun homme n'y suffiroit, soit parce qu'elles sont trop nombreuses, soit parce que les mêmes reviendroient souvent sous nos yeux. Mais si nous disposons toutes ces choses,, en bon ordre, afin que le plus souvent elles soient ramenées à des classes fixes, il suffira d'examiner exactement une seule de ces classes, ou quelque chose de toutes, ou les unes plutôt que les autres, et du moins nous ne parcourrons jamais deux fois la même chose inutilement. Cette méthode est d'un tel secours qu'elle nous fait parcourir sans peine et en peu de temps un grand nombre d'études qui, au premier abord, nous paroissoient immenses.

Mais l'ordre à suivre dans l'énumération peut très-souvent varier et dépend de la volonté de chacun; aussi, pour qu'il soit le meilleur possible, il faut se rappeler ce qui a été dit dans la cinquième proposition. 11 y a de même dans les moindres sciences beaucoup de questions dont la solution dépend tout entière de l'ordre que nous prescrivons. Ainsi, veut-on faire une anagramme parfaite en transposant les lettres d'un nom quel-

conque, il n'est pas besoin 'de passer des choses les plus faciles aux plus difficiles, ni de distinguer l'absolu du relatif : ce n'est point ici le lieu d'appliquer ces principes; pour examiner les transpositions des lettres, il suffira de se tracer un ordre tel que jamais on ne revienne sur la même, comme, par exemple, de les distribuer en classes fixes, de manière à voir aussitôt dans laquelle il y a le plus d'espoir de trouver ce qu'on cherche. De la sorte, en effet, souvent le travail ne sera pas long, il ne sera que puéril.

Au reste, il ne faut pas séparer ces trois dernières propositions, parce que le plus souvent on doit réfléchir à toutes à la fois et qu'elles concourent toutes pareillement à la perfection de la méthode. Peu importoit laquelle nous enseignerions la première; et nous les expliquons ici en peu de mots parce que dans le reste de ce traité nous n'aurons presque rien autre chose à faire, et que nous démontrerons en particulier ce que nous venons d'exposer ici en général.

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