RÈGLE XIII
Quand nous comprenons parfaitement une question, il faut l'abstraire de toute conception superflue, la réduire à ses plus simples éléments, et la subdiviser en autant de parties possibles, au moyen de l'énumé ration.
Nous imitons les dialecticiens en cela seul que, comme pour enseigner les formes des syllogismes ils supposent que les termes ou la matière en est connue, de même nous exigeons ici avant tout que la question soit parfaitement comprise ; mais nous ne . distinguons pas comme eux deux termes extrêmes et un moyen. Nous considérons la chose tout entière de cette façon : d'abord dans toute question il y a nécessairement quelque chose d'inconnu, car autrement la question seroit inutile ; secondement, cet inconnu doit être désigné d'une manière quelconque, autrement rien ne nous détermineroit à chercher telle chose plutôt que telle autre ; troisièmement, il ne peut être désigné que par quelque chose de connu. Tout cela se trouve même dans les
questions imparfaites ; comme, par exemple, si l'on demande : quelle est la nature de l'aimant? ce que nous entendons par ces deux mots aimant et nature est connu ; c'est ce qui nous détermine à chercher cela plutôt qu'autre chose, etc. Mais de plus, pour que la-ouestion soit parfaite, nous voulons qu'elle soit entièrement déterminée, en sorte que nous ne cherchions rien de plus que ce qui peut se déduire des notions données ; comme, pas exemple, si quelqu'un me demande ce qu'on peut inférer sur la nature de l'aimant, précisément d'après les expériences que Gilbert prétend avoir faites, qu'elles soient vraies ou fausses ; de même si l'on me demande mon avis sur la nature du son, précisément d'après cette donnée que les trois cordes A, B, C, rendent un son égal, la corde B étant supposée deux fois plus grosse que la corde A, mais d'une même longueur et tendue par un poids double, et la corde C n'étant pas plus grosse que la corde A, mais deux fois plus longue et tendue par un poids quatre fois plus lourd, etc. ; on conçoit très-bien, d'après ces exemples, comment toutes les questions imparfaites peuvent être ramenées à des questions parfaites, ainsi que nous l'exposerons plus longuement en son lieu ; on voit en outre de quelle manière il faut observer cette règle pour dégager de toute conception superflue la difficulté bien comprise, pour l'abstraire enfin au point de ne plus penser que nous étudions tel ou tel objet, mais seulement en général des grandeurs à comparer entre elles. Car, par exemple, après que nous nous sommes déterminés à n'examiner que telle ou telle expérience sur l'aimant, nous n'avons plus aucune difficulté à éloigner notre pensée de toutes les autres expériences.
Ajoutons qu'il faut simplifier la difficulté le plus possible, d'après les règles cinquième et sixième, et la diviser d'après la règle septième. Si, par exemple, j'examine l'aimant d'après plusieurs expériences, je les parcourrai séparément l'une après l'autre. De même si j'étudie la nature du son, comme il a été dit plus haut, je comparerai séparément entre elles les cordes A et B, puis A et C, etc., atin d'embrasser ensuite le tout dans une
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énumération suffisante. Ces trois règles sont les seules que l'intelligence pure doive observer sur toute proposition, avant d'arriver à la dernière solution, bien qu'elle ait besoin des onze règles suivantes; la troisième partie de ce traité expliquera plus clairement comment il faut accomplir ces diverses opérations. Du reste, nous entendons par questions toutes les choses dans lesquelles on trouve le vrai ou le faux ; or, il en faut énumérer les différentes sortes pour déterminer ce que nous pouvons faire sur chacune.
Nous avons déjà dit que dans la seule intuition des choses, soit simples, soit composées, il ne peut y avoir d'erreur ; en ce sens ces choses ne s'appellent pas questions, mais elles prennent ce nom aussitôt que nous voulons porter sur elles un jugement déterminé. En effet, ce ne sont point seulement les demandes qui nous sont, faites par d'autres que nous comptons au nombre des questions ; car c'étoit une question que l'ignorance même, ou plutôt le doute de Socrate, lorsque, s'interrogeant pour la-première fois, il se mit à chercher s'il étoit vrai qu'il doutât de tout, et qu'il l'affirma. Or, nous cherchons soit les ehoses par les mots, soit les causes par les effets, soit les effets par les causes, soit le tout par les parties, soit d'autres parties par une partie, soit enfin plusieurs choses par tout cela.
Nous disons qu'on cherche les choses par les mots toutes les fois que la difficulté consiste dans l'obscurité du langage ; à cette classe de questions ne se rattachent pas seulement toutes les énigmes, telles que celles du sphinx sur l'animal qui d'abord est quadrupède, puis bipède et enfin tripède ; et celle des pêcheurs qui, debout sur le rivage avec leurs lignes et leurs hameçons, disoient qu'ils n'avoient plus les poissons qu'ils avoient pris, mais qu'ils avoient, en revanche, ceux qu'ils n'avoient pu prendre, etc. Outre les précédentes, la plupart des questions sur lesquelles les savants disputent sont presque toujours des questions de mots; toutefois il ne faut pas avoir si mauvaise opinion des grands esprits, que de croire qu'ils ont mal conçu les choses toutes les fois qu'ils ne les expliquent pas en termes assez clairs. Par exemple,
quand ils appellent lieu la superficie d'un corps ambiant, ils n'ont pas là une idée fausse, mais seulement ils abusent du mot lieu, qui signifie communément cette nature simple et connue par elle-même, à raison de laquelle on dit qu'une chose est ici ou là, et qui consiste tout entière dans une certaine relation de l'objet que l'on dit être en un lieu avec les parties de l'espace étendu ; cette nature, dis-je, que quelques-uns, voyant le nom de lieu donné à une surface ambiante, ont improprement dit être le lieu même pris en soi; et ainsi du reste. Ces questions se rencontrent si fréquemment que si les philosophes s'accordoient toujours sur la signification des mots, presque tous leurs débats cesseroient.
On cherche les causes par les effets toutes les fois que, sur une chose quelconque, on tâche de découvrir si elle est, et ce qu'elle est. [Le reste manque.)
Du reste, comme souvent, lorsqu'on nous propose quelque question à résoudre, nous ne remarquons pas aussitôt de quel genre elle est, ni s'il faut chercher ou les choses par les mots ou les causes par les effets, etc., il me semble superflu d'entrer dans plus de détails à cet égard ; car il sera plus court et plus utile d'examiner par ordre tout ce qu'il faut faire pour arriver à la solution d'une difficulté quelconque. Ainsi donc, une question quelconque étant donnée, il faut d'abord s'efforcer d'en comprendre distinctement l'objet.
Souvent, en effet, quelques-uns se hâtent tellement dans leurs recherches qu'ils appliquent à la solution des questions proposées un esprit incertain, avant d'avoir remarqué à quels signes ils reconnoîtront la chose cherchée si elle se présente, non moins ridicules qu'un valet qui, envoyé quelque part par son maître, seroit si empressé d'obéir qu'il se mettroit à courir avant d'avoir reçu ses ordres et sans savoir où on lui ordonne d'aller.
Mais quoique dans toute question il doive y avoir quelque chose d'inconnu (autrement la question seroit inutile), il faut cependant que cet inconnu soit désigné par des conditions si précises que nous soyons entièrement déterminés à chercher telle
chose plutôt que telle autre. Ce sont ces conditions à l'examen desquelles nous avons dit qu'il faut d'abord se livrer. Pour cela il faut que notre esprit s'applique à les bien examiner l'une après l'autre, recherchant avec soin jusqu'à quel point l'objet de la question est limité par chacune d'elles; car lorsqu'il s'agit de déterminer une question, l'esprit de l'homme tombe ordinairement dans une double erreur : ou il prend plus qu'il ne lui a été donné, ou, au contraire, il omet quelque chose.
Il faut se garder de supposer plus de choses et des choses plus positives que celles qui nous ont été données, principalement dans les énigmes et dans toutes les questions. artificieusement inventées pour embarrasser l'esprit, et même parfois dans les autres questions, lorsque pour les résoudre on semble poser comme certain quelque chose dont on a été persuadé par une opinion invétérée, et non par aucune raison certaine. Ainsi, dans l'énigme du sphinx, il ne faut pas croire que le mot pied signifie seulement les pieds véritables des animaux ; il faut voir en outre s'il ne peut pas s'appliquer métaphoriquement à quelque autre chose, comme en effet il s'applique aux mains de l'enfant et au bâton des vieillards, parce que les vieillards se servent d'un bâton et les enfants de leurs mains comme de pieds pour marcher. De même, dans l'énigme des pêcheurs, il faut prendre garde que l'idée de poissons ne s'empare tellement de notre esprit qu'elle l'empêche de penser à ces animaux que souvent les pauvres portent partout avec eux sans le vouloir, et qu'ils- rejettent quand ils les ont pris. De même encore si l'on demande comment avoit été construit ce vase que nous avons vu autrefois, et au milieu duquel s'élevoit une colonne que surmontoit la statue de Tantale dans l'attitude d'un homme qui veut boire. Or l'eau versée dans ce vase y restoit fort bien tant qu'elle n'étoiUpas assez haute pour entrer dans la bouche de Tantale, mais à peine étoit-elle parvenue aux lèvres malheureuses qu'aussitôt elle s'échappoit toute. 11 semble au premier abord que tout l'artifice fût dans la construction de la figure de Tantale, figure qui cependant ne détermine en rien la question et n'en est que l'accessoire. Toute
la difficulté ne consiste, au contraire, qu'à chercher comment un vase peut être construit de manière que toute l'eau s'en échappe aussitôt qu'elle est parvenue à une certaine hauteur, et non auparavant. De même enfin si, d'après toutes les observations que nous possédons sur les astres, nous cherchons ce que nous pouvons affirmer de certain sur les mouvements, il ne faut pas admettre gratuitement, comme les anciens, que la terre est immobile et placée au centre de l'univers, parce que dès notre enfance il nous a paru qu'il en était ainsi, mais il faut révoquer cela même en doute, pour examiner ensuite ce que nous pouvons juger de certain sur ce sujet; ainsi du reste.
Nous péchons par omission toutes les fois que nous ne réfléchissons pas à quelque condition requise pour la détermination d'une question, soit qu'elle se trouve exprimée dans la question même, soit qu'on puisse la reconnoître d'une manière quelconque ; comme, par exemple, si l'on cherche le mouvement perpétuel, non celui qui se trouve dans la nature, tel que le mouvement des astres ou des sources, mais un mouvement créé par l'art humain, découverte que quelques-uns ont cru possible, songeant, d'une part, que la terre tourne perpétuellement autour de son axe, d'autre part, que l'aimant retient toutes les propriétés de la terre, espérant dès lors découvrir le mouvement perpétuel s'ils disposaient cette pierre de façon qu'elle se mût en cercle, i,u du moins qu'elle communiquât au fer son mouvement avec ses autres vertus. Mais quand même ils réussiroient, ce ne serait pas par art qu'ils produiroient le mouvement perpétuel • ils se serviraient seulement de celui qui est dans la nature, de même que s'ils disposoient une roue dans le courant d'un fleuve en sorte qu'elle tournât toujours. Ils omettroient donc la condition requise pour déterminer la question, etc.
Lorsque la question est suffisamment comprise, il' faut voir précisément en quoi consiste la difficulté qu'elle renferme, afin que, dégagée de tout ce qui l'entoure, cette difficulté soit plus facilement résolue.
Il ne suffit pas toujours de comprendre une question pour sa-
voir où réside la difficulté qu'elle renferme ; il faut, réfléchir en outre à chacune des choses qui font l'objet de celte question, afin que si l'on rencontre quelque chose de facile à trouver, on le laisse de côté, et que la proposition ainsi dégagée demeure avec la chose seule que nous ignorons. Ainsi, par exemple, dans la question du vase décrit plus haut, nous voyons facilement comment le vase doit être fait, la colonne élevée au milieu, l'oiseau peint, etc. Tout cela mis de côté, comme n'important pas à la chose en question, reste la difficulté nue, c'est-à-dire reste à chercher comment il se fait que l'eau contenue d'abord dans le vase s'en échappe tout entière aussitôt qu'elle est parvenue à une certaine hauteur.
Nous disons donc que la seule opération importante ici est de parcourir par ordre tout ce qui est contenu dans une question donnée, rejetant ce qui ne nous paroît pas évidemment y servir, retenant ce qui est nécessaire, et remettant ce qui est douteux à un examen plus attentif.