‹ Œuvres choisies de DescartesChapitre 70 sur 119 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

Art. 106. Au désir.

Enfin la passion du désir a cela de propre, que la volonté qu'on a d'obtenir quelque bien ou de fuir quelque mal envoie promptement les esprits du cerveau vers toutes les parties du corps qui peuvent servir aux actions requises pour cet effet, et particulièrement vers le cœur et les parties qui lui fournissent le plus de sang, afin qu'en recevant plus grande abondance que de coutume, il envoie plus grande quantité d'esprit vers le cerveau, tant pour y entretenir et fortifier l'idée de cette volonté que pour passer de là dans tous les organes des sens et tous les muscles qui peuvent être employés pour obtenir ce qu'on désire.

Art. 107. Quelle est la cause de ses mouvements eu l'amour.

Et je déduis les raisons de tout ceci de ce qui a été dit ci-dessus, qu'il y a telle liaison entre notre âme et notre corps, que lorsque nous avons une fois joint quelque action corporelle avec quelque pensée, lune des deux ne se présente point à nous par après que l'autre ne s'y présente aussi : comme on voit en ceux qui ont pris avec grande aversion quelque breuvage étant malades, qu'ils ne peuvent rien boire ou manger par après qui en approche du goût, sans avoir derechef la même aversion ; et pareillement qu'ils ne peuvent penser à l'aversion qu'on a des médecines, que le même goût ne leur revienne en la pensée. Car il me semble que les premières passions que notre âme a eues lorsqu'elle a commencé d'être jointe à notre corps ont dû être que quelquefois le sang, ou autre suc qui entroit dans le cœur, était un aliment plus convenable que l'ordinaire pour y entretenir la chaleur, qui est le principe de la vie; ce qui étoit cause que l'âme joignoil à soi de volonté cet aliment, c'est-àdire l'aimoit, et en même temps les esprits couloient du cerveau vers les muscles, qui pouvoient presser ou agiter les parties d'où il étoit venu vers le cœur, pour faire qu'elles lui en

envoyassent d'avantage; et ces parties étoient l'estomac et les intestins, dont l'agitation augmente l'appétit, ou bien aussi le foie et le poumon , que les muscles du diaphragme peuvent presser : c'est pourquoi ce même mouvement des esprits a toujours accompagné depuis la passion d'amour.

Art. 108. En la haine.

Quelquefois, au contraire, il venoit quelque suc étranger vers le cœur, qui n'étoit pas propre à entretenir la chaleur, ou même' qui la pouvoit éteindre; ce qui étoit cause que les esprits qui montoient du cœur au cerveau excitoient en l'âme la passion de la haine ; et en même temps aussi ces esprits alloient du cerveau vers les nerfs qui pouvoient pousser du sang de la rate et des petites veines du foie vers le cœur, pour empêcher ce suc nuisible d'y entrer, et de plus vers ceux qui pouvoient repousser ce même suc vers les intestins et vers l'estomac, ou aussi quelquefois obliger l'estomac à le vomir : d'où vient que ces mêmes mouvements ont coutume d'accompagner la passion de la haine. Et on peut voir à l'œil qu'il y a dans le foie quantité de veines ou conduits assez larges par où le suc des viandes peut passer de la veine porte en la veine cave, et de là au cœur, sans s'arrêter aucunement au foie; mais il y en a aussi une infinité d'autres plus petites où il peut s'arrêter, et qui contiennent toujours du sang de réserve, ainsi que fait aussi la rate; lequel sang, étant plus grossier que celui qui est dans les autres parties du corps, peut mieux servir d'aliment au feu qui est dans le cœur quand l'estomac et les intestins manquent de lui en fournir.

Art. 109. En la joie.

Il est aussi quelquefois arrivé au commencement de notre vie que le sang contenu dans les veines étoit un aliment assez convenable pour entretenir la chaleur du cœur, et qu'elles en contenoient en telle quantité qu'il n'avoit pas besoin de tirer aucune nourriture d'ailleurs ; ce qui a excité en l'âme la passion

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