LE GLORIEUX, ACTE IV, SCENE III
LYCANDBB.
Pont tous, tous serez, je l'espère, La consolation d'un trop malheureux père.
A chaque instant, monsieur, tous me parlez de hii. I) devoit à mes yeux se montrer aujourd'hui. Hais il ne paroît point. Vous me trompiez peut-être.
LYCANDBB.
Un peu de patience ; il va bientôt paraître.
Pourquoi diSere-t-il de trop heureux moments ? Que ne Tient-il s'offrir à mes embrassements?
Malgré votre bon cceur, Il craint que sa présence Se tous afflige.
LISETTE
Moi! Se peut-il qu'il le pense?
Il craint que ses malheurs | trop dignes de pitié, Ne refroidissent même un peu votre amitié.
LISETTE
Ah! qu'il me connolt mal !
Enfin , avant qu'il vienne , Sur sa triste aventure il veut qu'on vous prévienne. Peut-être espérex-vous le "voir dans son éclat, Et tous le trouverez dans un cruel état.
' LISETTE
U m'en sera plus cher ; et loin qu'il m'importune , Il verra que mon cœur, plein de son infortune , Redoublera pour lui de tendresse et d'amour. Tout baigné de mes pleurs, avant la fin du jour Il sera possesseur du peu que je possède. Mon tètes ses malheurs servira de remède; Je ferai tout pour lui. Si je n'ai point d'argent , J'ai de riches habits dont on m'a fait présent : Je garde un diamant que m'a laissé ma mère. Je vais tout engager, tout vendre pour mon père : Heureuse si je puis et mille et mille fois Lui prouver que je l'aime autant que je le dois.
LYCANDBB.
Arrêtez. Laissez-moi respirer, je vous prie. Donnes quelque relâche à mon âme attendrie. Vous aimez votre père*, il n'est plus malheureux.
LISETTE
Ah ! puisqu'il est si lent à contenter mes tceux , ' Apprenez-moi quel monstre a causé sa misère.
LYCABDEB.
Quel monstre?
LISETTE
Oui.
LYCA1TDBE.
L'orgueil ; l'orgueil de votre mère.
Par son faste , les biens se sont évanouis :
Son orgueil a causé des malheurs inouïs.
LISETTE
Eh ! comment ?
lycanube.
Une dame assez considérable , Lui disputant le pas dans un lieu respectable , En reçut un affront si sanglant, si cruel, Qu'elle en fit éclater un déplaisir mortel. L'époux de cette dame , enflammé de colère , Pour venger cet affront , attaqua votre père Au retour d'une chasse, et prit si bien son temps, Qu'ils se trouvèrent seuls peudant quelques instants. D'un trop funeste effet sa fureur fut suivie : Il vouloit se venger; il y perdit la vie. En au mot, votre père, en défendant ses jours, Tua son ennemi, mais sans autre secours Que celui de son bras armé pour sa défense. Les parents du défunt poussèrent la vengeance Jusqu'à faire paner ce malheureux combat , Pur effet du hasard , pour un assassinat. Des témoins subornés soutiennent l'imposture ; On les croit ; votre père , outré de cette injure. Se défend, mais en vain. Il se cache; aussitôt Un arrêt le condamne : et , pour fuir i'échafaud , Il passe en Angleterre, où quelques jours ensuite Votre mère devient compagne de sa fuite , Le rejoint avec tous qui sortiez du berceau ; Et son orgueil puni l'a conduite an tombeau-
UffBTlB. [ mère
Ciel 1 que m'apu «nez- vous 1 ce n'est donc pas ma Quej'avois au couvent, et qui m'étoit si chère?
LYCANQBK.
Cet oit votre nourrice. Elle vous ramena, Suivit exactement l'ordre que lui donna Votre père, deux ans après sa décadence, De venir dans ces lieux élever votre enfance , Se disant votre mère, et cachant votre nom.
, LUETTE
Hais pourquoi ce secret? Et par quelle raison Me laisser ignorer de quel sang j'étois née ?
LVCAKDBB.
Pour vous rendre modeste, autant qu'infortunée; Et pour tous épargner des regrets , des douleurs , Jusqu'à ce que le Ciel adoucit vos malheurs. C'est ainsi que l'avoit ordonné vôtre père; Et sa précaution tous étoit nécessaire.
LISETTE. i — '
Je brûle de le voir, et je tremble pour lui. Comment osera-t-il se montrer aujourd'hui , Après Fiiijusti" arrêt...?
LYCANDBB.
Pendant sa longue absence , De fidèles amis , surs de son Innocence , Et puissants a la cour, ont eu tant de succès,
Qu'ils l'ont déterminée à revoir le procès ;
Et deux des faux témoins, près de perdre la vie,
Ont enfin avoué leur noire calomnie.
Votre père, caché depuis près de deux ans,
Atteudoit les effets de ces secours puissants.
On vient de lut donner d'agréables nouvelles :
Il touche au terme heureux de ses peines mortelles.
LISETTE
Qu'il ne s'expose point. Je crains quelque accident, Quelque piège caché. N'est-il pas plus prudent Que nous l'allions chercher? Par notre diligence Prévenons ses bontés et son' impatience. Sortons, monsieur ; je veux embrasser ses genoux , Et mourir de plaisir dans des transports si doux.
LYCANDBE.
Vous n'irez pas bien loin pour goûter cette joie. Vous voulez la chercher, et le Ciel vous l'envoie. Oui , ma fille , voici ce père malheureux ; Il vous voit; il vous parle ; îl est devant vos yeux.
LISETTE. H jetant I ta pMa.
Quoi! c'est vous-même? 0 Ciel! que mon ameestra- Je goûte le moment le plus doux de ma vie. [vie!
LYCANDBE.
Ma fltle , levez- vous . Je connois votre cœur, Et je vous l'ai prédit , vous ferez mon bonheur. Hais hélas! que je crains de revoir votre frère!
LISETTE
Mon frère! Et quel est-il ? '
LVC ANDES.
Le comte de Tufière.
LISETTE
Je ne sais où j'en sais ! je ne respire plus ! Daignez me sotttenir.
LYCANDBE.
Qu'il doit être confus, Quand ïf vous connoîtra! ■
' LISETTE.' '
■ ■ Moi, sa sœur?
' lycàntJbe;
Oui, maille.
Sans doute , nous sortons de la même famille ; Oui, le Cûmet est mon frère; et, dès que je l'ai vu, A travers ses mépris mon cœur l'a reconnu. De mon .foitue pour lui je ne suis plus surprise.
Votre cœur le prévient, et l'ingrat vous méprise! Ah ! je veux profiter de cette occasion , Pour jouir devant vous de sa confusion , Quand le temps permettra de vous mire coanoltre,
LISETTE
Jusque-là devant lui no dois-je plus paroltre ?