VOYAGE DE NORMANDIE
petrrent; Dieu leur donne la patience nécessaire pour supporter de pareilles adversités !
Sij'étoisbiensurde votre discrétion, mademoiselle , je vous dirais des choses que tous n'avez pas encore entendues ; mais les filles sont comme les femmes , elles ne vont jamais sans- leurs langues ; «jr me suis étonné cent fois comment de si grandes tangues pou voient tenir dans de si petites' bouches : c'est pourquoi ,
Vous qui tous escrimes de la rime, vous allez dire qu'il y a un e de trop à ce dernier vers : je le sais aussi yen que vous; mais si l'on ne me donne «ite licence et de pareilles , je quitte dès à présent le métier de poète de la troupe , que je fais à mon grand regret, et aux dépens de mes ongles, qui sont déjà assez courts. Je ne suis que trop rebuté de la profession; et, sans les petits profits que nous'au.tres rimailleurs attrapons auprès des filles, qui (rimait ce genre d'écrire, il y auroit long-temps que j'aurois vendu ma chargea bon marché. Mais , puisant nous voilà sur le chapitre des filles , vous sau* m que nous en trouvâmes une charmante proche b chartreuse de Gaillon. Vous me direz que ce n'est pas là un meuble de chartreuse ; mais ces jolis animam-là se trouvent partout.
An PooWe-TAreba al id poule
Le Qei euurj nn tceui ,
El fil. paroi Ire ,1 ru» 7001
Jeune hdtease (aitéiu moule 1 ^
Elle poruil devant sot * *'
Deux' peut» monta blli en boule ;
EUAporloit dciaàt soi
Un morceau digne d'un roi.
La Norroaudie, comme vouj» savez , est une terre fertile en pommes : Itrtoisinajje de la mer leur donne un orgueil et une dureté qu'elles n'ont point ailleurs- Nos damas de Paris voudraient bien que leur terrain fût aussi bon ; mais on ne peut fus tout avoir : à cela près, les femmes de Rouen sont, à ce que je crois, faites comme à Paris ; ce qui nous fit dire :
Comme partout. l'un triera.
Le» fille» del'Opera
Mal . canna a. Put* , craeDea
Dan» le» Jeux, dans les nielle» ; r ,
lïnîu. rien n'est diftérent.
Hun qu'on prie inkui normand.
Il faut dire la vérité, cette langue-là est en grands vénération dans ce pays-ci ; les habitants reçoivent tous en naissant des talents merveilleux pour l'apprendre : à quatre ans les enfants y parlent déjà normand comme de petits anges; on dirait qu'ils n'aillent fait antre chose toute leurvie.Les merles même et tes perroquets n'y parient point autrement. On m'a dit que cette langue-là étoit merveilleuse pour plaider ; c'est ce qui fait qu'il n'y a guère de Normand qui n'ait vaillantsur pied plus de vingt procès, sans les espérances de ceux qu'il a déjà perdus.
' Nous trouvâmes ici notre bon ami Fatonvilje. Vpus ne sauriez croire les instances qu'il nous fit pour nous mener à sa terre de La Bataille, et le" plaisir que sa conversation donna aux darnes : elles voulurent à toute force qu'il en fut fait mention par les vers suivants : .* ■
Qui -charme de» qu'on l'en»
Malgré nom, malgré noadi Voulut nous faire ripaille :
Hais le dlaHa s'en meta.
On fit grâce a ta volaille 1 Hais le niable s'en mêla ,
Tous croyez qu'en ce lien-là on se couche pour dormir, comme à Paris : vous voua trompez ; toute h nuit l'hftellerie fut en rumeur pour fournir aux damej des rôties au vin. On en fait prendre aux perroquets qui ont perdu la parole; mais d'en donner*^ des dames usantes et jouissantes de leurs langues, c'est avoir envie de se lever comme on se couche : aussi cela ne manqua pas d'arriver.
a eetie maigre coDcbée On oublia de dunntri Que ter 1 de l'en souvenir,
Tout le long dr U nuiléa .
Pour aiguiser son caquet, SàngesoupeàpoiTOUuel?
Il ne falloit passe lever de si bon matin pour aller dans la plus maudile hôtellerie qui soit, je Crois, de Parts au Japon, et pour avaler un brouillard épais , que le soleil ne put percer que sur les deux heures. Un autre pins galant vous dirait que les yeux des dames , plus puissants que cet astre, dissipèrent d'abord cette noire vapeur; mai s pour moi,
OEUVRES DE REGNÀRD.
qui suis plus sincère, je voua dirai franchement que les brouillards d'octobre sont fort difficiles à gouverner proche la mer, et , de plus , que nos dames dormirent dans le carrosse canin, cafta, toute la matinée, et n'ouvrirent les yeux qu'à la Botte, A propos de Botta, vous voulez bien que je vous donne un petit avis :
Piannl , fn jet de U Botte Le séjour trop ennuyeux i Hat vrai que dans ce* lieux Li maKreaee n'ai pu sotte :
UiliMM p*in , udi vin ; uu Ira .
Dans un payi plein de crotte . Mais sinspiin, sans vtn, sans feu.
L'Amour n'a pu trop bean jeu.
Nous trouvions assez plaisant d'aller, comme bonnes personnes, toujours devant nous; et je crois que nous aurions été dix lieues par-delà le bout du monde, sans le malheur que vous allez apprendre.
Aprt» A Jour» de voyage Où tout Jlloll à sogo , Houe allions jntqu'i Congo , Valets , chevaux et bagage i liais au Havre on s'arrêta , llalgrt ce vaste courage; Nali tu Havre on •'arrêta , Car la terre nous manqua.
Voila une plaisante excuse! m'allez-vous dire. Quand on a bien envie d'aller, au défaut de la terre , on prend la mer. Nous n'y manquâmes pas aussi ; et les dames, dès le lendemain ,
D'une valeur plm qu'humaine
Affrontèrent l'Océan.
Hon Dlen 1 que le monda est grand
Sur cette liquide plaine ,
Où l'on touche en un moment ,
Sur une vague In
Ou l'on louche a
N'auroitrce pas été un coup de bonne fortune pour les maris, si quelque honnête homme de corsaire eût mis la main sur la chaloupe? J'en comtois quelques-uns qui n'auroient point regretté d'avoir donné de l'argent à leurs femmes pour aller voir la mer, si pareil cas leur arrivoît. Pour moi, qui ai déjà tâté de ces messieurs les Turcs, gens fort incivils , j'en voulus courir le risque sur le rivage ; et, considérant ces gros vaisseaux, et faisant réflexion qu'il n'y avoit qu'une planche épaisse de deux doigts qui séparoit de la mort ceux qui étoieut dedans , je me mis à chanter :
Qu'un antre avec des toussota.
Bravant Neptune ei le» vents , Cherche l'or sous les deux paie» i Hait pour mot Je ne veux pu . Servir de pliure aux tolea; Maia pour mol je ne veux pas Leur taire un al bon repas.
Je vous avoue que je ne me consolerois jamais, si je me noyois ainsi pour mon plaisir ; et j'aurais été encore plus fâché ce jour-là , car M. de Louvigny, intendant de la marine, nous envoya le soir six bouteilles d'un vin de Canarie si exquis , que , quand il l'auroit fait lui-même , je doute qu'il l'eût bit meilleur.
Sua, ma muae , Je te prie , Brûlons quatre grains d'encens * Cet Illustre Intendant , Pour sou vin de Canarie.
Avec ce nectar, je crol La province bien munie ; Avec ce nectar, Je crol Qu'on lert dignement nu roi.
Vous voyez qu'il fait bon nous faire du bien : pour cinq ou six bouteilles dé vin , voilà un homme immortalisé. Après tout, je ne sais si les six meilleurs vers du monde valent seulement une pinte d'une pareille liqueur. Quoi qu'il en soit, il s'en contenta; et nous eussions bien souhaité que tous les hôtes de la route eussent été aussi raisonnables.
Le lendemain, te gouverneur, pour nous recevoir, fit mettre la citadelle en armes. Nous visitâmes l'arsenal, ce terrible palais de Mars. Mon Dieu! que d'instruments pour abréger nos pauvres jours! Ce qui nous fit dire à tous :
Il budroit être bien ivre, D'aimer ces lieux de fracas , où , pour cent mille trépas , On fond le fer et le cuivre.
Que de moyens pour mourir, Lorauu 11 n'en est qu'un pour vivre '. Que de moyens pour mourir!
Je ne le aiuroia souffrir,
Voilà des sentiments bien héroïques'! me direzvous. D'accord; mais si vous saviez comme moi, mademoiselle, ce qu'il en colite pour mettre un enfant au monde, vous auriez, plus que personne, horreur de ces lieux de destruction; et, en vérité, si vous étiez une personne bien raisonnable , vous vous marieriez au plus vite, afin de travailler comme il faut à la réparation, du genre humain, lequel, pendant que toute l'Europe est en guerre, court le grand chemin de sa ruine totale. C'est à vous d'y penser, et de faire réflexion que vous passeriez mal votre temps , s'il n'y avoit plus d'hommes au monde.
VOYAGE DE CHATJMONT.
Vous croyez peut-être, mademoiselle, que parce que l'on tous a menée en vers au Havre, on tous ramènera par la même voiture ; c'est ce qui vont
trompe: Pégase n'a pas accoutumé de faire avec moi de si longues traites. JeVous dirai donc en prose
que nous revînmes à Rouen en très-peu de temps , ayant toujours vent derrière : cela n'est pas trop nécessaire en carrosse; mais «'est pour vous dire que tout conspirait à seconder l'envie que j'ai d'Être auprès de la plus aimable personne du monde.