LE CHEVALIER , VALÈRE , LISETTE
Bonjour, mon oncle. Ah I ah ! Lisette , te voilà ! Je ne veux de ma vie oublier celui-là.
LISETTE , in chevalier.
Faites-nous , s'il vous plaît , la grâce de nous dire Le sujet si plaisant qui vous excite à rire.
LE CHBVALIEB.
Oh ! parbleu , si je ris , ce n'est pas sans sujet. Léandre, ce rêveur, cet homme si distrait, Vient d'arriver en poste ici couvert de crotte : Le bon est qu'en courant il a perdu sa botte , El que, marchant toujours , enfin il s'est trouvé Une botte de moins quand il est arrivé.
LISETTE
De ces distractions il est assez capable.
LE CBEVÀL1EH.
L'aventure est comique , ou je me donne au diable.
Mais ce n'est rien encor ; et son Valet m'a dit
! Je le crois aisément ) que le jour qu'il partit ,
Pair aller voir mourir son oncle en Normandie,
Il suivit le chemin qui mène en Picardie ,
Et ne s'aperçut point de sa distraction
Que quand il découvrit les clochers de Koyon.
LISETTE
Il a pris le plus long pour faire sa visite. *
LE CHEVALIER . 1 Valere.
r'tnaiez-vous, descendu du lugubre Heraclite De père en fils , parbleu , vous rirez de ce trait. Vous faites le Caton ; riez donc tout-à-fait', Mon oncle ; allons, gai, gai ; vous avez l'air sauvage.
YAXBBB.
Vous, n'aurez- vous jamais celui d'un homme sage? Faudra-t-il qu'eu tous lieux vos airs extravagants, Vos ris immodérés , donnent à rire aux gens ?
LE CHEVALIER
Si quelqu'un rit de moi, moi, je ris de bien d'autres. Vous condamnez mes airs, et je blâme les vôtres; Et , dans ce beau conflit, ce que je trouve bon , C est que nous prétendons' avoir tous deux raison. Pour moi , je n'ai pas tort. Il faut bien que je rie
De tout oe que je vois tous les jours dans la vie. Cette vieille qui va marchander des galants , Comme un autre feroit du drap chez les marchands ; Cidalise , qu'on sait avoir l'âme si bonne Qu'elle aime tout le monde et n'éconduit personne, Lucinde,qui, pour rendre un adieu plus touchant. Jusque sur la frontière accompagne un amant , Ne sont pas des sujets qui doivent faire rire ? Parbleu , vous vous moquez.
Eh bien! votre satire S'eierce-t-elle assez ? D'un trait envenimé Toujours l'honneur du sexe est par vous entamé. Celles dont vous vantez mille faveurs reçues , De vos jours bien souvent vous ne les avez vues. Sur ce cruel défaut ne changerez- vous point?
LE CHBVALIEB (ail deux ou trol> pas de ballet.
H ne prêche pas mal. Passez au second point, Je suis déjà charmé. Que dis-tu de ma danse,
Vous dansez tout-à-fait en cadence.
V ALESE.
Vous vous faites honneur d'être un franc libertin; Vous mettez votre gloire à tenir bien du vin ; Et lorsque, tout fumant d'une vineuse haleine, * Sur vos pieds chancelants vous vous tenez à peine , Sur un théâtre alors vous venez vous montrer : Là parmi vos pareils on vous voit folâtrer; Vous allez vous baiser comme des demoiselles ; Et , pour vous faire voir jusque sur les chandelles , Poussant l'un, heurtant l'autre, et comptant vos ex- Plus haut queles acteurs vohb élevez lavoix;[ploits, Et tout Paris , témoin de vos traits de folie , Rit plus cent fois de voue que de la comédie.
LE CHEYALIEB.
Votre troisième point sera-t-il le plus fort ? Soyez bref en tout cas , car Lisette s'endort ; Mol, je bâille déjà.
VALBBE.
Moi , votre train de vie Cent fois bien autrement et me lasse et m'ennuie ; Et je serai contraint de faire à votre sœur Le bien que je voulois faire en votre faveur. Votre père en mourant, ainsi que votre mère , Vous laissèrent de bien une somme légère ; Et, pour vous établir le reste de vos jours , Vous devez de moi seul attendre du secours.
le chevalieb. [déplaise.
Mais que fais-je donc tant, monsieur, ne vous Pour trouver ma conduite à tel excès mauvaise ? J'aime , je bois , je joue ; et ne vois en cela Rien qui puisse attirer ces réprimandes-là.
1cilr.ee * G00g[C
OEUVRES DE REGNARD
Je me 1ère fort tard, et je donne audience
1 Vousd
LISETTE
Oui ; mail en réeompeme ,
■x peu d'argent.
LB CHEVALIER
De là , je pars sans bruit , Quand te jour diminue et fait place à la nuit , Avec quelques amis , et nombre de bouteilles Que nous faisons porter, pour adoucir nos veilles, Cbez des femmes de bien dont l'honneur est entier , Et qui de leur vertu parfument le quartier. Là , nous perçons ' la nuit d'une ardeur sans égale; Nous sortons au grand jour pour 'fi ter tout scandale; Et chacun en bon ordre , aussi sage que moi , Sans bruit , au petit pas se retire chez soi. Cette vie innocente est-elle condamnée ? Ne faire qu'un repas dans toute une journée 1 Un malade, entre nous, se conduiroit-il mieux ?
Ll BETTE.
Vous êtes trop réglé.
LE CHETAL1KE, 1 Vltère.
Voyea-le par voa yeux.
Nous sommes cinq amis que la joie accompagne , Qui travaillons ce soir en bon vin de Champagne. Vous serez le sixième, et vous paierez pour nous; Car a cinq chevaliers , en nous cotisant tous , Et ramassant écus , livres , deniers , oboles , Nous n'avons encor pu faire que deux pistoles.
LISETTE
Heureux le cabaret, monsieur, qui vous attend I Vous voilà cinq seigneurs bien en argent comptant !
YALEBB.
Hais n'étes-vons pas fou ?....
LE CHEVÀLIEH..
A propos de folie, Savez-vous que dans peu , monsieur, je me marie ?
( i Limite. )
Comment gouvernes-tu cet objet de mes vœux ?
LISETTE
Monsieur....
LE CHEVALIEH.
S'appréte-t-elle à couronner mes feux ?
C'est un petit bijou que toute sa personne , Que je veux mettre en œuvre , et que j'affectionne :
Ct Vtiere.) Elle est jeune , elle est riche ; et de la tête aux pieds. Vous en seriez charmé , si vous la connoissiez.
talbu.
Je la eonnois : niais vous, connoîssez-voua sa mère ? Elle ne prétend pas songer a cette affaire.
LE CHEYALIEB.
Elle ne prétend pas ! H faut que nous voyions Qui des deux doit avoir quelques prétentions. Elle ne prétend pas I Parbleu , le mot me touche', Je veux apprivoiser cet animal farouche.
LISETTE
L'apprivoiser! monsieur? Vous perdrez votre temps, Et vous prendrez plutôt la lune avec les dents.
LE CHKVALIEB, i LawUe.
Nous allons voir ; suis-moi.
VALÈEE.
Hé ! doucement de grâce ; Ralentissez un peu cette amoureuse audace. A vous voir, on vous croit partir pour un assaut. Et chez, les gens ainsi s'en va-t-on de plein saut ?
le chrvalieb.
Elle ne prétend pas 1 Ah ! vous pouvez lui dire Que nous sommes instruits comme il faut se coo- Et nous savons la règle établie en te] cas. [duire; Je la trouve admirable; elle ne prétend pas !
VAX&BE.
Je n'épargnerai rien pour la rendre capable De prendre à votre amour un parti convenable. Vous, cependant, tâchez, avec dés airs plus doux, A mériter le choix qu'on peut faire de vous.
LB CHBVALIBft.
J'y penserai , mon oncle. Adieu.