LE LEGATAIRE UNIVERSEL, ACTE I, SCENE IV
Quand nu femme passa les rives du Cocyte Pour aller en bateau rendre aux défunts visite. J'en avois dans le cœur un plaisir plein d'appas , Comme tant de maris l'auroient en pareil cas ; Cependant la nature, excitant la tristesse, Faisoit quelque conflit avecque l'allégresse , Qui , par certains ressorts et mélanges confus, Combattoient tour à tour, et prsnoient le dessus; En sorte que l'espoir... la douleur légitime... L'amour.. . On sent cela bien mieux qu'on ne l'expri- Mnis ce que je puis dire, en vous accusant vrai, [me, C'est que , tout à la fois , j'étois et triste et gai.
ÉHÀSTE.
Je ressens pour mon oncle une amitié sincère; Je donne dans son sens en tout pour lui complaire ; Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, ayant te droit ou non. Je conviens avec lui qu'il a toujours raison.
LISETTE
Il faut que le vieillard soit mal dans ses affaires, Puisqu'il m'a commandé d'aller chez deux notaires.
CKISPIÏT.
Deux notaires, hélas! Cela me fend le cœur.
LISETTE
C'est pour instrumenter avecque plus d'honneur.
BHASTE.
Hé! dis-moi, mon enfant, en pleine confidence, Puis-je , sans me flatter, former quelque espérance?
Elle est très-bien fondée ; et , depuis quelques jours, Avec madame Argante il tient certains discours Où l'on parle tout bas de legs , de mariage : Je n'ai de leur dessein rien appris davantage. Votre maîtresse est mise aussi dans ■ l'entretien. Pour moi , je crois qu'il veut vous laisser tout son Et vous faire épouser Isabelle. [bien,
XSASTK.
Ah 1 Lisette, Que tu flattes mes sens! que ma joie est parfaite! Ce n'est point l'intérêt qui m'anime aujourd'hui; Un dieu beaucoup plus fort et plus puissant que lui , L'Amour, parle en mon cœur : la charmante Isabelle Est de tous mes désirs une cause plus belle , Et pour le testament me fait faire des vœux...
L'Amour et l'Intérêt seront contents tous deux . Seroit-il juste aussi qu'un si bel héritage De cent co-héritiers devint le sot partage? Verrois-je d'un œil sec déchirer par lambeaux. Par tant de campagnards, de pieds-plats, de nigauds, Une succession qui doit , par parenthèse , Vous rendre un jour heureux , et nous mettre à no- Car vous savez, monsieur... [ tre aise?
i Duu quelques tdltiom modernes , on lit ;
Que cette fille-là connoit Ken votre cœur ! Vous ne sauriez , ma foi , trop payer son ardeur. Je dois, dans peu de temps, contracter avec elle : Regardez-la , monsieur; elle est et jeune et belle : N'allez pas en user comme de l'autre, non?
LISETTE
Monsieur Géronte vient, il faut changer de ton. Je n'ai point eu le temps d'aller chez les notaires. Toi , qui m'as trop long-temps parlé de tes affairas, Va vite, cours, dis-leur qu'ils soient prêts au besoin. L'un s'appelle Gaspard , et demeure à ce coin; Et l'autre un peu plus bas , et se nomme Scrupule.
cxispin.
Voilà pour un notaire un nom bien ridicule.